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Publié le • Modifié le

[Chronique] Nigeria: et si Dieu aimait vraiment les riches

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La religion est omniprésente au Nigeria. Ici, une procession organisée par l'église catholique St Dominic, le 14 avril à Lagos. PIUS UTOMI EKPEI / AFP

Au Nigeria, la religion est omniprésente. Même Lagos, la mégapole de 22 millions d'habitants, n'échappe pas à son influence croissante. Pour les églises qui professent le « gospel de la prospérité », Dieu aime les riches.


La parole divine. A Lagos, il n'est pas rare de l'entendre au cœur de son sommeil. Elle se manifeste généralement ainsi à potron-minet : un homme hurlant qu'il est encore possible de sauver votre âme de pécheur. Au début vous pensez qu'il s'agit seulement d'un rêve (bon ou mauvais selon votre relation à la religion et au sommeil). Mais rapidement, comme la voix divine se fait entendre longuement et de plus en plus fort, vous comprenez qu'il s'agit bien d'une incursion du monde réel dans celui des songes. Vous vous redressez. Vous regardez par la fenêtre et vous constatez qu'un inconnu muni d'un mégaphone hurle comme un dément devant chez vous, au milieu de la rue et de la nuit.

Il hurle d'autant plus fort qu'il se sent investi d'une mission essentielle : sauver votre âme en perdition. Inutile d'appeler la police, elle refuserait d'intervenir. La parole divine étant sacrée, ici plus qu'ailleurs. D'autant plus sacralisée que les nouvelles églises lagotiennes sont persuadées que le diable rôde partout et qu'il faut le débusquer dans les meilleurs délais. Selon certains de leurs pasteurs, le diable prend les formes les plus surprenantes. Ainsi, le paisible gecko (petit reptile inoffensif en apparence), qui se pavane sur le mur de votre salon avec votre bénédiction puisqu'il mange les moustiques, doit périr dans les meilleurs délais. Son corps qui luit dans la nuit étant, selon eux, la preuve d'une influence démoniaque.

A Lagos, comme ailleurs au Nigeria, la religion est omniprésente. Les manifestations publiques commencent généralement par une prière et elles se terminent de même. Souvent, la bonne âme qui officie prie pour que tous les participants à la réunion rentrent chez eux sains et saufs sans être victimes d'accidents de la route et d'attaques à main armée.

Dans les rues, les autocollants et les peintures à la gloire de Dieu sont légions, comme le « God is good », (Dieu est bon), slogan qui présente deux avantages : celui d'être fédérateur (le Nigeria compte des milliers d'églises) et de rimer. Toutes les églises ont leur slogan. L'un des plus efficaces étant celui des « Winners Church », l'église des gagnants. A Lagos, tout le monde rêve de devenir un « winner », alors autant rejoindre l'église qui s'affiche comme telle.

Gospel de la prospérité

Les églises évangéliques ont clairement le vent en poupe, notamment celles qui se réclament du « gospel de la prospérité ». Elles ont pris l'ascendant sur l'Église catholique et l'anglicane. Ces églises traditionnelles restent néanmoins influentes chez les élites, notamment économiques.

Les églises qui professent le « gospel de la prospérité » estiment que Dieu aime les riches. Si Dieu vous aime, vous êtes riche ou vous allez rapidement le devenir. Le meilleur moyen de devenir riche étant, selon elles, de donner beaucoup d'argent à son église. L'argent offert à sa paroisse constitue un investissement qui va se révéler extrêmement lucratif. Ces églises exigent de leurs fidèles qu'ils versent 10 % de leurs revenus. Ils doivent montrer leurs bulletins de paye afin qu'elles puissent vérifier qu'ils s'acquittent bien de leur dû.

Certaines sont réservées aux riches, notamment dans les beaux quartiers de Lagos. Les riches sont placés aux premiers rangs, de même que les Blancs : le « visage pâle » étant toujours associé à une certaine forme d'opulence. Il est donc bien vu de placer un ou deux oyibos (blancs en yorouba), bien en évidence sur les photographies servant à leur publicité.

Ces églises possèdent des moyens financiers considérables et elles sont exonérées d'impôts. Elles se sont dotées de chaînes de télévision, de radios, d'écoles et même d'universités ayant pignon sur rue. Les pasteurs possèdent des jets. Dans le classement des hommes d'Église les plus riches du monde établi chaque année par le magazine américain Forbes, il n'est pas rare que quatre ou cinq Nigérians se glissent parmi les dix premiers.

L'église de TB Joshua, la « Synagogue de toutes les nations », compte des millions de fidèles, venus de toute l'Afrique. Winnie Mandela a fait le déplacement, de même que Julius Malema (leader de la jeunesse du Congrès national africain, ANC), ainsi qu'une cohorte de dirigeants politiques du Malawi ou du Ghana. T.B.Joshua se dit capable de réaliser des miracles. Ainsi, il avait invité les malades d’Ebola à venir à Lagos pour qu'il les guérisse. L'un de ses fidèles, un Libérian,  avait suivi ce conseil à la lettre. Arrivé à Lagos avec le virus, il a provoqué un début de panique dans la capitale économique du Nigeria et dans le reste du pays. Il a contaminé une dizaine de Nigérians. Mais les forces de l'ordre nigérianes l'ont empêché de se rendre dans l'église de T.B. Joshua. Un don du ciel !

Ces églises ont l'habitude d'organiser des réunions qui réunissent un « million de personnes ». Même si les chiffres sont impossibles à vérifier, les fidèles sont très nombreux (des centaines de milliers). A partir du vendredi soir, les réunions des églises évangéliques peuvent bloquer le trafic sur la route qui mène de Lagos (22 millions d'habitants) à Ibadan (10 millions d'habitants).

La toute-puissance des églises s'observe aussi le dimanche matin. Radios et télévisions passent en mode religieux. Même Trace TV, plus habituée des clips de rappeurs bling-bling en bord de piscine, diffuse tout à coup de la « gospel music », bien propre sur elle. Channels, la chaîne d'information continue qui se veut une CNN nigériane, livre l'antenne à des prédicateurs qui glorifient Jésus avec le bagout de vendeurs de voitures payées à la commission.

Procession de Rolls Royce, Maserati, Mercedes blindées

Le dimanche matin, les rues de Lagos sont étrangement vides, sauf le porche des églises, alors que la capitale économique du Nigeria est d'ordinaire un cauchemar automobile. Ces moments de calme précaire sont saisis par d'étranges conducteurs du dimanche pour sortir de l'ombre : les riches lagotiens qui profitent de ces instants de paix et de liberté éphémères pour sortir les Rolls Royce, les Maserati, les Mercedes blindées (à 200 000 dollars) et les Porsche Cayenne. Les rues étant presque vides ; ils savent que personne n'aura l'audace d'endommager leurs bolides.

Le dimanche matin, même les bandits armés semblent avoir abandonné le pavé. Eux aussi fréquentent assidûment les églises. Certaines organisent des prières collectives pour que leurs paroissiens ne soient jamais inquiétés par la justice et arrêtés.

Les riches lagotiens qui se pavanent ainsi le dimanche matin avec un sourire béat aux lèvres doivent se dire que finalement tout n'est pas si absurde dans ce que professent les nouvelles églises. Vu de Lagos, Dieu semble en effet avoir un petit faible pour les Rolls Royce et ceux qui les possèdent.

→ (Re)lire les autres Histoires nigérianes

Chronologie et chiffres clés