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Droits de l’homme Yémen Arabie saoudite France Humanitaire Mohammed ben Salman Emmanuel Macron

Publié le • Modifié le

Une conférence humanitaire sur le Yémen, «une première en temps de guerre»

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Un homme se tient dans les décombres de sa maison à Sanaa. REUTERS/Khaled Abdullah

En présence du prince héritier d’Arabie saoudite, Mohammed ben Salman, de passage à Paris, le président français Emmanuel Macron a annoncé la tenue prochaine d’une conférence humanitaire commune sur le Yémen. Réactions et commentaires sur cette initiative avec l’une des grandes figures de l’humanitaire, Rony Brauman, directeur d’études à la fondation Médecins sans frontières et professeur à l’université de Manchester, au Royaume-Uni.


En guerre depuis 2014, le Yémen est divisé en plusieurs camps dont une partie est soutenue par l’Arabie saoudite qui intervient militairement sur le terrain. Pour les Nations unies, le pays est en proie à la « pire crise humanitaire de la planète ».

Sous la pression des ONG, qui militent contre la vente de la France à l’Arabie saoudite d’armes susceptibles d’être impliquées dans des violations des droits de l’homme dans le conflit, le président français a déclaré lors d'une conférence de presse : « La position de la France est claire : plein soutien à la sécurité de l’Arabie saoudite, condamnation de l’activité balistique des Houthis, volonté de trouver une solution politique au conflit et grande exigence humanitaire à l’égard des populations civiles ».

Aux côtés du président français, le prince héritier d'Arabie saoudite Mohammed ben Salman a assuré que son pays travaillait avec ses partenaires pour « moderniser ses règles d’engagement afin d’éviter les victimes civiles », tout en soulignant que dans toute « opération militaire, tout au long de l’histoire, quel que soit le pays, il y a toujours des erreurs, les erreurs sont inévitables ».

RFI : Emmanuel Macron a annoncé le 10 avril aux côtés du prince héritier d’Arabie saoudite Mohammed ben Salman : « Nous sommes convenus d’organiser, d’ici à l’été, une conférence humanitaire commune sur le Yémen pour faire la clarté sur ce qui est fait et sur ce qui doit être fait et permettra de prendre de nouvelles initiatives humanitaires pour les populations civiles ». Quelle est votre réaction à cette annonce ?

Rony Brauman. Wikimédia Commons

Rony Brauman : Ma réaction est partagée. D’une part, le président Macron est dans son rôle d’Etat signataire de la Convention de Genève qui doit tenter de faire respecter les dispositions du droit humanitaire. Appeler à une conférence humanitaire dans ce but fait partie des modalités pratiques d’un tel rôle. Donc il n’y a pas à y voir un problème majeur. D’un autre côté, en tant que citoyen, et aussi humanitaire, je me dis : « Il convoque une conférence d’ici l’été. Pendant ce temps, les exactions et les violences se poursuivent, on va préparer tranquillement une entrevue ». Entrevue dont on sait bien qu'à part rendre la situation du Yémen plus visible, plus accessible, ce qui est déjà en soi peut-être pas un résultat, mais disons une avancée, quelque chose de mieux, n’aura en fait, sur le plan pratique, probablement aucune conséquence concrète.

Le président est très critiqué par les ONG pour les ventes d’armes à l’Arabie saoudite qui sont utilisées au Yémen. Est-ce qu’on peut vendre des armes d’un côté et être force de proposition sur le plan humanitaire de l’autre ?

Le gouvernement français n’est pas une organisation humanitaire, il est un gouvernement qui est lié par des engagements en tant que signataire et promoteur des Conventions de Genève et celles-ci n’interdisent pas la vente d’armes. Elles sont inscrites dans la logique même de la guerre, dans son déroulement, et elles tentent simplement d’en limiter les conséquences. Par ailleurs, elles bannissent certaines armes comme par exemple les gaz de combat, les armes chimiques, qui ne font pas partie des armes qui ont été vendues. Donc, il y a là une cohérence juridique des politiques que l’on ne peut pas remettre en question.

Par ailleurs, quand on vend des armes, et la France fait partie des cinq ou six grands vendeurs d’armes dans le monde, il est convenu de faire semblant que ces armes soient juste là pour être entreposées, donc pas utilisées et il y a tout de même une énorme hypocrisie dans cette convenance. Quand on vend des armes, on sait bien qu’à un moment ou à un autre, elles risquent d’être utilisées et qu'elles feront fatalement des dégâts parmi les civils et les combattants qui sont aussi des êtres humains et n’ont pas forcement demandé à mourir. La question est donc de savoir si on vend ou non des armes, mais dès lors qu’on en vend, il ne faut pas s’étonner de les voir utilisées.

Que peut-on attendre d’une conférence humanitaire ?

Deux choses principales : l’une qui est un peu à la marge mais tout de même importante, c’est de donner de la visibilité à un conflit sachant qu’un des protagonistes à ce conflit, le prince saoudien, est manifestement soucieux de l’image qu’il offre sur la scène internationale. Donc, être soucieux de son image dans ce contexte-là, c’est être d’une certaine manière partiellement vulnérable à la critique. On peut donc peut-être attendre de ce simple fait une attitude de restreinte, une attitude à contenir le silence, à être plus ciblé, plus attentif aux « dégâts collatéraux » comme on dit, et aux dommages faits aux biens et aux personnes civiles en général. C’est à mon avis la partie politique qui est la plus importante, parce qu’une conférence sert aussi à pointer du doigt les exactions qui ont été commises.

Mais d’un autre côté, il faut garder à l’esprit que le droit humanitaire est inscrit dans la logique de la guerre, qu’un crime de guerre est une violence qui n’est pas justifiée par les nécessités de la guerre, lesquelles sont déterminées par les belligérants. Donc un crime de guerre dans ces conditions-là, cela n’a pas grand sens, ce n’est finalement un crime que si un belligérant accepte que ce le soit. De ce fait, parler de règles d’engagement, de limitation de la violence de façon précise n’a pas à mon avis un sens très fort.

Ce qu’une telle conférence apportera donc, c’est principalement une exposition publique de cette guerre et une incitation à user de la violence avec plus de contrôle. C’est déjà éventuellement quelque chose de positif. Ce qui serait évidemment beaucoup plus positif, c’est qu’un règlement politique intervienne avant que ce pays, le Yémen, ne finisse par se fragmenter dans son ensemble et sombrer dans une logique totale de violence, ce qui n’est pas aujourd’hui encore le cas.

Y a-t-il déjà eu des conférences humanitaires qui ont pu changer l’histoire d’un conflit, qui ont permis d’obtenir des résultats significatifs sur la protection des populations ?

Non, je ne crois pas qu’il y a eu de précédent. Je crois que c’est une première de voir une conférence humanitaire organisée dans le contexte d’une guerre. Qu’est-ce qu'une conférence humanitaire ? On ne sait pas très bien. C’est une conférence où vont participer des Etats, évidemment l’Arabie saoudite, mais quels autres Etats de la région ? Je n’en sais rien, je ne sais pas si cela a déjà été précisé, et puis il y aura aussi les ONG et le CICR (Comité international de la Croix-Rouge) en tant que promoteur des Conventions de Genève, mais cela me semble pour l’instant très abstrait, très lointain. Surtout par rapport à ce qui a été dit sur la situation au Yémen, notamment par les Nations unies : qu’il s’agit de la « pire crise humanitaire au monde », que c’est du jamais-vu.

Tout cela va se dégonfler, en tout cas partiellement. Parce que s'il y a effectivement une guerre avec ses atrocités au Yémen, on est loin d’une guerre comme la Syrie qui, elle, est une guerre totale, où l’on ne fait aucun quartier, où on ne s’interdit aucun mode de destruction, ni aucun mode de terreur. Ce n’est pas le cas au Yémen. On pourrait aussi voir se dégonfler ces discours catastrophistes, à mon avis erronés, tenus par les Nations unies, et du coup les belligérants dire : « Finalement, la situation n’est pas aussi grave que ce qui a été dit », cette affaire est gérée avec prudence et circonscription. Donc il doit y avoir là une difficulté liée à ces déclarations, dont je ne m’explique pas vraiment la raison, par les Nations unies au cours de ces derniers mois.

Mohammed ben Salman a assuré qu’il travaillait avec ses partenaires pour « moderniser ses règles d’engagement afin d’éviter les victimes civiles ». Peut-on modifier les règles d’engagements sur un conflit de ce type et préserver les civils ?

Oui, on peut modifier les règles d’engagement. Tous les conflits ne sont pas conduits avec les mêmes règles, certains font beaucoup plus de morts civils que d’autres. Ce n’est pas en soit ridicule mais il faut rappeler aussi que c’est de toute façon une obligation juridique que de mettre en place des règles d’engagement guidées par ce principe-là, c'est-à-dire de faire aussi peu de morts civils que possibles. Conférence humanitaire ou pas, l’Arabie saoudite, en tant que signataire des Conventions de Genève, ce que je crois qu'elle est, comme tous les Etats du monde, est tenue d’adopter des règles d’engagement qui épargnent au maximum les civils.

Mais j’insiste sur le fait que lorsque ces civils sont atteints, la justification qu’il est très difficile de contester, c’est que c’est un mal nécessaire du fait que l’objectif militaire devait être atteint, que c’est une nécessité de la guerre. Il ne faut donc pas imaginer que des règles d’engagement, disons mieux tenues, plus économes en vies civiles, feraient de la guerre une sorte d’affrontement en dentelle avec quelques morts en uniforme et des civils qui seraient totalement épargnés. C’est une fiction et il faut la tenir pour ce qu’elle est, c'est-à-dire une pure fiction.

 

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