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Publié le • Modifié le

Antisémitisme et antisionisme, une équivalence contestée

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Le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahu (g) et le président français Emmanuel Macron, lors de la cérémonie qui marque le 75e anniversaire de la rafle de Vél d'Hiv, à Parisle 16 juillet 2017. REUTERS/Kamil Zihnioglu

Antisémitisme et antisionisme sont-ils synonymes ? La question exacerbe les tensions tant le sujet est sensible. Et pour cause, c’est la première fois en France que la question parvient jusqu’aux plus hautes sphères politiques. Est-on antisémite lorsqu’on est antisioniste ?


Le 16 juillet 2017, dans son discours de commémoration de la rafle du Vel d’Hiv, Emmanuel Macron affirme : « Nous ne céderons rien à l’antisionisme, car il est la forme réinventée de l’antisémitisme. »

La déclaration du président français aux côtés du Premier ministre israélien Benyamin Netanyahu a été applaudie tout autant qu’elle a été décriée. Mais l’antisionisme est-il synonyme d’antisémitisme ?

Deux notions de nature différente

Des actes antisémites très symboliques se sont multipliés ces derniers temps : le tag « juden » (juif) sur une boutique de bagels, les croix gammées sur le visage de Simone Veil. Ce racisme envers les juifs est un délit puni par la loi, au même titre que l’islamophobie, l’homophobie, etc.

Aujourd’hui, il est notoire que nombre d’antisémites, pour ne pas être condamnés pour propos racistes, utilisent le terme antisioniste. C’est le cas du « gilet jaune » qui a déversé des insultes à l’encontre d’Alain Finkielkraut en février dernier : « Barre-toi, sale sioniste de merde. »

Pourtant, l’antisionisme est une opinion. C’est, selon le dictionnaire, une « hostilité à l'existence ou à l'extension de l'État d'Israël ». Avant la Seconde Guerre mondiale, sont antisionistes ceux qui s’opposent à la création d’un État juif en Palestine, autrement dit le projet sioniste.

À l’origine de celui-ci : Theodor Herzl (1860-1904), journaliste austro-hongrois qui théorise le sionisme, fondé sur un sentiment national juif. Après l’affaire Dreyfus, il estime que les juifs ne peuvent pas s’assimiler dans les pays où ils vivent et qu’il faut leur donner un État.

« La majorité des antisionistes, à travers l’histoire (depuis 1897, date du premier Congrès sioniste), sont des juifs, analyse le journaliste et historien Dominique Vidal. Le débat entre sionisme et antisionisme est un débat juif sur "est-ce qu’il faut aller vivre en Israël ?" » Et la discussion est tranchée puisqu’il y a 6 millions de juifs vivant en Israël et dans les Territoires occupés. Presque 9 millions de juifs n’y vivent pas.

Ainsi, du fait de la création de l’État d’Israël en mai 1948, le sionisme n’est en pratique plus un objectif et, par conséquent, l’antisionisme n’a plus beaucoup de signification, sinon celle d’un rejet de la politique israélienne. « Aucun texte antisioniste n’a jamais appelé à détruire l’État d’Israël », note Dominique Vidal, auteur de Antisionisme = antisémitisme ? Réponse à Emmanuel Macron.

« À titre personnel, confie à MEE Rony Brauman, ancien président de Médecins sans frontières (MSF), je ne me définis pas comme antisioniste mais comme post-sioniste, a-sioniste ou non-sioniste. Je veux dire par là que c’est dans une construction politique post-nationaliste que se trouve à mon sens la solution du conflit. Les deux populations vivent de facto dans un seul État, sous une même autorité, mais l’une a tous les droits, l’autre n’en a aucun. Je pense que c’est le démantèlement de ce système d’apartheid qui est à l’ordre du jour. »

Ainsi, si l’antisionisme relève du débat d’idées, il ne peut être sanctionné par des mesures administratives ou judiciaires. Contester la politique israélienne n’a rien d’antisémite et aucun pays au monde, pas même Israël, n’a de loi condamnant l’antisionisme. « Il y a donc quelque chose d’absurde à vouloir transformer le débat avec des gens qui seraient antisémites », analyse Dominique Vidal. D’autant que beaucoup de critiques de la politique d’Israël dans le monde sont eux-mêmes juifs et ont du mal à tolérer certains évènements.

Parmi eux, le fait que Benyamin Netanyahu se lie de plus en plus avec des extrémistes recourant aux figures antisémites : c’est le cas par exemple du Premier ministre hongrois Viktor Orban. Ce dernier a prononcé un discours faisant l’apologie du régent Horthy, qualifiant d'« homme d'État exceptionnel » cet allié d’Hitler qui a la mort de 450 000 juifs à son actif.

Cependant, antisionisme ne signifie pas la même chose pour tout le monde, d'où la polémique. « L’antisionisme moderne est de l’antisémitisme et nous voulons combattre cela (…). Condamner l’antisionisme, c'est ne pas s’interdire d’être contre Benyamin Netanyahu, sa politique, la colonisation, le mur… on est en démocratie, affirme de son côté Sylvain Maillard, député LaREM et président du groupe d’étude sur l’antisémitisme à l’Assemblée nationale. On veut continuer en France comme partout ailleurs de pouvoir combattre cette politique. Par contre, nier l’existence d’Israël doit être pénalement poursuivable. »

Dans le même sens, ce 24 juin en page 3 du quotidien Le Figaro, Serge et Beate (célèbres « chasseurs de nazis ») ainsi que leur fils Arno Klarsfeld, publient un communiqué pleine page intitulé « Nier à Israël le droit à exister est une forme d’antisémitisme ».

Un dangereux amalgame ?

Depuis 2016, le Conseil représentatif des institutions juives de France (Crif) se mobilise pour faire reconnaître l'antisionisme comme une forme réinventée de l'antisémitisme. « Dire que l’antisionisme est une nouvelle forme de l’antisémitisme, c’est la reconnaissance d’une réalité qu'au Crif, nous martelons depuis longtemps », disait en octobre dernier le président du Crif Francis Kalifat.

Si une loi interdisait l’antisionisme, cela signifierait qu’on autorise les sionistes à interdire leurs adversaires. La France autorise-t-elle les communistes à interdire les anticommunistes, ou les gaullistes à interdire l’antigaullisme, etc. ?

Comment donc analyser la phrase du président Macron quand il assimile antisionisme et antisémitisme ? « Cette phrase arrive à la toute fin de son discours et n’était pas préparée ; elle a été improvisée », raconte Dominique Vidal. Depuis, Emmanuel Macron a fait machine arrière en ce qui concerne l’adoption d’une loi, affirmant qu’il ne pense pas que pénaliser l’antisionisme « soit une solution ».

Pourquoi ? « Tous les juristes que j’ai pu interroger étaient contre, poursuit l’historien, parce que la tradition du droit français (hormis quelques exceptions : durant Vichy, la guerre d’Algérie, la guerre d’Indochine) est qu’il n’y a pas de délit d’opinion. » Par ailleurs, de nombreux députés LaREM se sont exprimés contre cette loi (Richard Ferrand, Jean-Michel Blanquer, Nicole Belloubet).

Associer antisémitisme et antisionisme est plus que risqué. Un sondage Ifop effectué à la demande de l’Union des étudiants juifs de France pour les 70 ans de la création d’Israël en mai 2018 montre que 57% des Français disent avoir une mauvaise opinion d’Israël, 69% disent avoir une mauvaise image du sionisme et 71% disent qu’Israël porte l’essentiel de la responsabilité de l’impasse actuelle avec les Palestiniens. Il serait néanmoins totalement erroné et dangereux d’en conclure qu’une majorité de Français est antisémite.

« La lutte contre l’antisémitisme sera d’autant plus forte qu’on aura cessé de la brouiller par un amalgame irrecevable », analyse Henri Pena-Ruiz, auteur du Dictionnaire amoureux de la laïcité.

Et l’universitaire israélien Shlomo Sand d’expliquer sur son blog : « Je n’ai, toutefois, aucun doute sur le fait que l’un des facteurs qui empêchent [la judéophobie, NDLR] de régresser, notamment dans certains quartiers où vivent des gens issus de l’immigration, est précisément la politique pratiquée par Israël à l’encontre des Palestiniens : ceux qui vivent, comme citoyens de deuxième catégorie, à l’intérieur de "l’État juif", et ceux qui, depuis 52 ans, subissent une occupation militaire et une colonisation brutales. »

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