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Publié le • Modifié le

Pourquoi le réchauffement climatique empire la crise du logement au Svalbard?

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Centre-ville de Longyearbyen, avec le quartier de Lia et les tout nouveaux immeubles. Sur la droite, le Sukkertoppen (« Pain de sucre ») est bardé de protections anti-avalanche. RFI/Alexiane Lerouge

Longyearbyen, la ville la plus au nord du monde, ne sait plus où loger ses résidents. Là où la température a déjà augmenté de 4°C en 50 ans, avalanches, coulées de boue et fonte du permafrost menacent les habitations.


« Cher locataire. Nous sommes désolés de vous apprendre que les autorités ont décidé de démolir votre bâtiment. Votre contrat de location prendra fin au mois de juin ». Nat*, cuisinier dans un hôtel de Longyearbyen, a reçu le mail en mars. Bientôt, la baraque de bois qu’il habite sera rasée et elle ne sera pas le seul bâtiment à subir ce sort cet été, à Longyearbyen, sur l’île du Spitzberg.

Avec les changements que connaît le climat sur l’archipel du Svalbard, plusieurs des maisons construites à flanc de montagne dans la « capitale » ont été estampillées à risque. Au total, 140 appartements et maisons ont été condamnés à la démolition. Pour Nat, c’est une catastrophe. Ailleurs, il aurait pu trouver une nouvelle location en trois mois. Mais dans la ville la plus au nord de la planète, se loger est une autre paire de manches.

Une population en nette augmentation

Ancienne cité minière, Longyearbyen a gardé la structure d’une « Company Town » : les logements, pour la plupart, sont la propriété d’une poignée d’entreprises locales qui y placent leurs employés. Pour les autres résidents, reste un parc locatif privé réduit à portion congrue. Or, Longyearbyen attire chaque année plus de touristes. Ils étaient 135 000 à visiter l’archipel en 2018. Mécaniquement, saisonniers et autres travailleurs affluent, venus des quatre coins du monde. Entre 2015 et 2018, la population de la petite ville à côté du pôle Nord a augmenté de 4,5 % pour atteindre 2 244 habitants.

Dans ce contexte, la destruction de dizaines d’appartements provoque une tension aiguë. Les autorités n’avaient pourtant­ pas tellement le choix. En décembre 2015, une avalanche a emporté une rangée de maisons du quartier de Lia, au sud-est de la ville. Un homme et une enfant ont été tués chez eux, 8 autres résidents blessés. « Ça n’aurait pas dû se produire, parce que le Svalbard est très sec : il ne neige pas tant que ça », énonce Jan Myhre, en charge de la propriété foncière à la mairie. Mais, explique-t-il, avec le réchauffement climatique, la direction et la vitesse du vent ont changé. Cette nuit-là, une tempête avait soulevé la neige au sol, qui s’est amoncelée sur les hauteurs du Sukkertopen, une des montagnes entourant la ville. « Une sorte de vague de neige s’est formée, qui a fini par se briser ».

Après avoir compté ses morts, Longyearbyen a dû s’adapter à la nouvelle donne. Jour après jour, et à plus forte raison si le vent se lève, une entreprise évalue sur le terrain les risques de récidive, pour organiser des évacuations. C’est selon ce système que de nombreux habitants ont continué à vivre en zone rouge, depuis 2015. Une solution par nature très coûteuse et peu viable à long terme. Pour sauver certains bâtiments, des travaux de fortifications des fondations ont été envisagés. Mais les difficultés que pose la construction sur un sol en dégel ont réduit de nombreux espoirs en ce sens. « Il y a cinq ans, en été, le permafrost fondait sur environ un mètre sous la surface. Maintenant on est entre deux mètres et demi et trois mètres », se désole Jan Myhre.

10°C en plus d'ici 2100

À la vitesse où montent les températures (+4°C dans la dernière moitié de siècle pour le Svalbard), la partie dite « active » du permafrost risque de continuer à grandir. En février 2019, le rapport  Climate in Svalbard 2100, commandé par l’Agence norvégienne pour l’Environnement pose un constat alarmant : sans réduction des émissions de gaz à effets de serre, l’archipel pourrait se réchauffer de 10°C d'ici 2100. Sous ces conditions, des glissements de terrains et autres coulées de boues vers les habitations sont à prévoir.

« Je pense qu'il n'y a pas un mètre carré qui ne soit pas à risque », explique Dina Brode-Roger, doctorante qui étudie les impacts du changement climatique sur la communauté de Longyearbyen. « Entre les problèmes de permafrost, d’avalanches, et avec l’érosion de la côte (causée par la disparition de la couche protectrice de glace sur la mer, NDLR), le changement est partout. Certains endroits pourront être sécurisés, il y en a d’autres où il va devenir bien trop problématique de rester ».

Après l’avalanche de 2015, suivie d’une autre, en février 2017, la priorité a été à la construction des murs de protection sur le Sukkertopen. Début 2019, les chantiers d’immeubles modernes, au centre-ville, témoignent de la volonté d’éloigner la population des abords de la ville. En quelques semaines, les deux premiers bâtiments étaient entièrement réservés, malgré des prix parmi les plus élevés de la ville.

Des prix qui ne cessent d'augmenter

Sur le minuscule marché de la propriété privée, les prix explosent aussi. La crise du logement conduit à des situations ubuesques. Au printemps 2019, un particulier a notamment acheté pour 1,4 million de couronnes un bâtiment de béton n’obéissant pas aux normes d’habitation.

Le Svalbard n’est pas le seul endroit de la région Arctique où les installations humaines sont directement menacées par les changements du climat. Pour des raisons similaires, le village de Shishmaref, en Alaska, a fini par voter en 2016 le déplacement de sa communauté.

Pour l’heure, à Longyearbyen, l’usage veut qu’on transmette le message aux nouveaux arrivants : « Si tu veux t’installer ici, quoi qu’il arrive, assure-toi d’avoir toujours de quoi payer ton billet de retour ».

* Le prénom a été changé.