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Agriculture: «L’Irlande est de loin la plus affectée par le Brexit»

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Arrivé au ministère de l'Agriculture il y a deux ans, Michael Creed s'est immédiatement trouvé confronté au Brexit. Christophe Carmarans/RFI

Arrivé au poste de ministre irlandais de l’Agriculture en mai 2016, soit un mois avant le vote sur le Brexit, Michael Creed se trouve confronté au double défi de la sortie de la Grande-Bretagne de l’Union européenne et de la préparation de la nouvelle PAC (Politique agricole commune) en 2020. Il réaffirme que son pays est prêt à participer davantage au budget européen pour compenser le départ des Britanniques. Entretien.


RFI : Comment l’agriculture irlandaise se prépare-t-elle au Brexit ?

Michael Creed : Nous sommes très vulnérables à cause du Brexit, parce que le Royaume-Uni est notre plus gros marché à l’export : pratiquement 40% de notre agriculture et, en ce qui concerne le bœuf, plus de 50% de nos exportations. Notre préparation a été jusqu’à présent multidimensionnelle. Cette semaine par exemple [interview réalisée le 18 avril ; ndlr], nous sommes devenus le premier pays européen à signer un accord d’exportation de bœuf vers la Chine. Cela fait partie de notre stratégie. Pour mettre les choses dans leur contexte, nous exportons pratiquement 90% de ce que nous produisons, dans 180 pays à travers le monde. C’est parce que notre marché intérieur est très modeste. Donc, notre stratégie par rapport au Brexit, c’est de réduire notre dépendance vis-à-vis du marché britannique. Nous nous sommes aussi impliqués dans l’industrie agroalimentaire pour chercher d’autres marchés, élaborer de nouveaux produits. Par exemple, nous exportons 80 000 tonnes de fromage cheddar vers le Royaume-Uni.  Et il n’y a pas d’autre gros marché ailleurs pour le cheddar. Un peu en Amérique du Nord et aussi en Asie mais c’est un produit qui est principalement prisé par les Britanniques. Nous cherchons donc à nous diversifier vers des fromages à pâte molle. Nous avons aussi mis au point une plateforme pour l’innovation dans le secteur alimentaire qui teste des nouveaux produits destinés à d’autres marchés. Nous avons également lancé des prêts subventionnés pour les agriculteurs.

Pour leur permettre de s’adapter ?

Plutôt pour leur permettre de réduire leurs coûts de base afin qu’ils conservent leur rentabilité. Nous avons aussi lancé des prêts ciblés pour l’industrie agroalimentaire, des prêts qui sont également subventionnés. Ces prêts sont disponibles grâce à un fonds de 300 millions d’euros dont 40% sont destinés aux PME de l’agroalimentaire. Mais pour l’obtenir, les agriculteurs doivent apporter la preuve que le Brexit va les rendre vulnérables. C’est pour leur permettre d’assumer les coûts liés à la mise en place du Brexit. Le Brexit ne va être effectif qu’à la fin mars 2019 mais, en ce qui nous concerne, il a déjà eu un impact significatif sur les échanges en termes monétaires. La livre sterling s’est dépréciée d’environ 15% si bien que nos produits sont désavantagés d’un point de vue compétitif. Donc pour aider les PME à devenir plus compétitives, nous devons adopter des technologies plus adaptées pour trouver de nouvelles opportunités ailleurs et les aider à rendre la logistique de leurs chaînes d’approvisionnement plus efficaces vis-à-vis du marché britannique. Tout cela va être facilité par le prêt de 300 millions d’euros. Donc pour résumer, notre réponse a été multidimensionnelle et nous a incités à travailler à la fois avec les agriculteurs et avec l’industrie agroalimentaire.

Les agriculteurs que j’ai rencontrés ne savent pas à quoi s’attendre vis-à-vis du Brexit. Ils m’ont tous dit : « Comment se préparer à quelque chose qu’on ne connaît pas ? »

Le message que l’on a envers les agriculteurs à titre individuel, c’est de leur dire : nous nous employons à ce que les futurs rapports commerciaux entre le Royaume-Uni et l’UE restent le plus proche possible de ce qu’ils sont à l’heure actuelle. Mais nous examinons aussi d’autres opportunités commerciales, dans l’éventualité d’un Brexit dur. Ce vers quoi les agriculteurs doivent se focaliser, c’est de faire des produits de grande qualité. Car c’est un prérequis fondamental. Nous avons en Irlande une bonne réputation à l’international, c’est quelque chose qu’il est très important de conserver.

Pas question d'une frontière

Un panneau anti-Brexit à la frontière entre les deux Irlandes, le 1er décembre 2017. Paul FAITH / AFP

Quelles seraient les conséquences de l’instauration d’une frontière entre l’Irlande du Nord et la République d’Irlande ?

C’est une question qui dépasse l’économie.  À cause de notre Histoire et des problèmes que nous avons eus dans le passé, c’est une question d’une plus grande importance encore que l’impact économique du Brexit. Nous sommes intransigeants sur le sujet et nous avons insisté durant les négociations – et j’ai de nombreux soutiens de mes collègues chez les 27 – que c’était une question qui devait être résolue de façon satisfaisante. On ne pourra pas accepter une frontière avec des infrastructures en dur. Le statu quo en termes de mobilité entre les deux pays doit demeurer, c’est impératif. À l’évidence, le Brexit aura des conséquences d’un point de vue économique. Tout obstacle aux échanges commerciaux a un coût. Mais c’est encore beaucoup plus important que ça, en raison de notre Histoire troublée sur notre île. Nous avons vécu 20 ans de calme depuis l’Accord du vendredi saint (l’Accord de paix de Belfast signé le 10 avril 1998) et cela a été énormément facilité par la libre circulation des personnes et des biens. C’est réellement très important. Bien sûr, d’un point de vue économique, c’est aussi très important. Si vous longez la frontière, vous allez voir que vous avez des producteurs de lait dont les fournisseurs sont à la fois au nord et au sud. Par exemple, les laiteries Lakeland, LacPatrick et Strathroy, qui sont trois grosses coopératives laitières, ont des producteurs de chaque côté de la frontière. C’est une question très inquiétante. Il ne peut pas y avoir une frontière en dur.

Dans quelles proportions le départ du Royaume-Uni va-t-il affecter le budget de la Politique agricole commune et comment allez-vous la compenser ?

La contribution du Royaume-Uni à l’Union européenne est de 12 milliards d’euros et 14% du budget de l’UE est consacré à la PAC. Si vous faites le calcul, cela représente un trou très significatif pour la politique agricole. L’UE est mise en difficulté dans d’autres domaines : migrations, sécurité, emploi. Nous allons démarrer la nouvelle PAC en 2020 en partant d’une position très difficile. En Irlande, nous avons déclaré de façon assez claire que nous étions prêts à contribuer davantage au budget de l’UE. Nous considérons d’ailleurs que la Politique agricole commune est l’un des instruments les plus efficaces de la politique européenne. Elle est très différente aujourd’hui de ce qu’elle était initialement. Mais elle reste très importante sur le plan des produits qu'elle met sur le marché, sur le plan de la sécurité alimentaire, sur le plan environnemental. Et nous considérons que c’est l'un des secteurs qui doit être suffisamment financé. Nous sommes à une période critique. La commission va faire des propositions ce mois de mai et les débats vont avoir lieu pour déterminer comment nous allons compenser ce retrait [entre-temps, la Commission européenne a annoncé le 2 mai vouloir réduire de 5% le budget de l'agriculture dans l'UE après 2020, ce qui a provoqué un tollé dans de nombreux pays dont la France et l'Irlande ; ndlr]. Certains États ont émis des réserves quant à augmenter leur contribution. En ce qui nous concerne, nous sommes dans le peloton de tête de ceux qui veulent contribuer davantage. Mais cela doit servir à financer les produits qui sont adaptés à une Europe qui fonctionne bien.

Vous pensez que les 27 pays vont se ranger à votre idée ?

Non. Certains ont déjà dit qu’ils ne le feraient pas. Mais nous n’en sommes qu’au début des négociations. On peut avoir toutes les ambitions sur la façon dont on veut voir fonctionner la PAC. Mais ces ambitions sont nulles si l'on n'a pas les ressources financières nécessaires. Il y a des défis à relever en termes de changement climatique, en termes de renouvellement des générations.

L'accord UE-Mercosur est délicat

Plus de la moitié de la viande bovine est exportée vers le Royaume-Uni. Christophe Carmarans/RFI

Où se situe l’agriculture dans les négociations sur le Brexit à Bruxelles. Est-ce qu’elle est tout en haut de la pile des dossiers ?

Eh bien, je dirais que le Brexit est complexe et multidimensionnel. Pour nous qui sommes vulnérables, du fait de l’importance que revêt l’agriculture dans notre économie, c’est très significatif. Pour d’autre pays, c’est moins le cas. Mais cela fait partie des dossiers majeurs, bien sûr.

Les agriculteurs irlandais ne sont pas seulement inquiets par rapport au Brexit. Ils le sont aussi vis-à-vis du CETA (traité international de libre-échange entre l'UE et le Canada) et des négociations avec le Mercosur (le marché commun des pays d'Amérique du Sud). Ils ont raison d’être inquiets ?

Dans tous les accords commerciaux, les deux parties doivent s’y retrouver. Une nation insulaire comme la nôtre, qui exporte pratiquement tout ce qu’elle produit est, d’une façon générale, favorable à tout ce qui peut accroître les échanges. Nous voyons le CETA comme un accord équilibré qui offre des opportunités sur le plan agroalimentaire. Sur le Mercosur, nous avons une vision très différente. La Commission elle-même a fait une étude d‘impact. En ce qui nous concerne, nous partageons la position de la France sur le sujet.  L’étude de la Commission a révélé que l’accès des pays du Mercosur pour le bœuf aurait un impact négatif sur le secteur bovin dans nos pays. Le marché en Europe est, au mieux, statique. Si nous ouvrons la porte à plus d’importations, cela aura un impact sur les éleveurs en France et en Irlande. Je travaille étroitement avec mon homologue français Stéphane Travers. Je l’ai rencontré à de nombreuses reprises pour parler de ces sujets et nous sommes tout à fait d’accord avec la position française sur la composante bovine de cette négociation. Cela étant dit, je sais que d’autres pays ont des positions très différentes des nôtres sur la question.

Ce qui inquiète les éleveurs, c’est que les réglementations, la taille des exploitations, entre autres, ne sont pas du tout les mêmes dans le pays d’Amérique du Sud…

En termes de développement durable, de normes de production, c’est exact. La Commission a d’ailleurs suspendu les importations de bœuf brésilien. Je pense que le consommateur a des attentes légitimes pour être protégé des produits de qualité inférieure. Il y a des inquiétudes sur tout un éventail de domaines. Nous avons par exemple un système très viable de production bovine nourrie à l’herbe et non traitée aux hormones. Et nous estimons que les normes brésiliennes sont discutables.

Dans quelle direction devrait, selon vous, s’orienter la nouvelle PAC en 2020 ? Les agriculteurs disent qu’on leur demande de produire de façon trop intensive, que ce n’est pas bon pour l’environnement, etc. Mais comment fait-on pour réduire la production sans que les revenus en soient affectés ?

Je pense qu’il est inévitable que la nouvelle PAC soit plus influencée par nos obligations envers le réchauffement climatique et le maintien des revenus. Je crois que le public et la Commission sont prêts à soutenir un nouvelle PAC qui aurait de plus grandes ambitions. Pour moi, c’est la bonne chose à faire, y compris du point de vue des agriculteurs. Le consommateur pose de plus en plus de questions sur la durabilité. C’est presque comme si le consommateur européen considérait comme acquis que l’alimentation est sûre, que la nourriture est nutritive, que la nourriture est traçable. De plus en plus d’Européens se déclarent en faveur du développement durable. Ce sera une part très significative de la prochaine PAC. Et je pense que c’est une bonne chose.

En France, bon nombre de consommateurs sont prêts à payer un peu plus cher pour acheter des produits issus de l’agriculture biologique. Est-ce l’une des directions vers lesquelles doit tendre la prochaine PAC ?

Il y a effectivement une demande croissante pour les produits issus de l’agriculture biologique et cela doit se traduire sur les marchés. En Irlande, nous ne sommes pas un gros producteur dans ce domaine. Le bio représente à peu près 2% de notre production seulement. Mais je crois que l’agriculture conventionnelle est très importante pour continuer à nourrir l’Europe et le monde en quantités suffisantes, sur une planète où la démographie continue de croître. Je ne pense pas que le bio soit en capacité de faire cela. Le bio, c’est un compromis entre la quantité et la validation du label bio. Oui, le bio a un rôle à jouer mais c’est l’agriculture conventionnelle qui va continuer à correspondre aux demandes du marché.

Vous avez mentionné le réchauffement climatique. N’étant jamais venu en Irlande auparavant, j’ai été surpris d’entendre les agriculteurs se plaindre de la pluie et de la météo. Les temps sont durs à ce point ?

Oui, nous venons de passer six mois durant lesquels il a plu pratiquement tous les jours. C’est très très difficile pour la communauté agricole en particulier. Nous avons devant nous les évidences du réchauffement climatique : une météo plus humide, plus chaude, même s’il a fait moins chaud ces dernières semaines puisque nous avons même eu de la neige début mars. C’est l’une des raisons pour lesquelles nous devons encourager le développement durable dans la prochaine PAC. Nous en sommes très conscients.

De façon plus précise, que pouvez-vous faire ?

Nous faisons pas mal de choses. Nous avons débloqué 300 millions d’euros pour le développement rural, pour améliorer la génétique de nos troupeaux et pour faire baisser notre empreinte carbone. Nous dépensons 250 millions d’euros sur un projet d’agro-environnement qui sera plus vert, moins riche en rejet de CO2 et qui oblige les agriculteurs qui veulent recevoir des aides à travailler de façon plus écologique. Nous avons déjà 50% de nos agriculteurs engagés dans ce projet. Je ne pense pas que nous puissions faire beaucoup mieux sur cet aspect précis.

Le réchauffement climatique a déjà des conséquences

Il a neigé abondamment début mars en Irlande, ce qui est très inhabituel. ©PETER MUHLY/AFP

Le manque de fourrage occasionné par le mauvais temps semble être un problème particulièrement sérieux cette année en Irlande. Le printemps a pratiquement quatre ou cinq semaines de retard chez vous en 2018. Comment remédier à ce problème ?

Nous sortons d’une période très difficile. Mon souci c’est que les stocks de fourrage sont déjà épuisés et qu’il nous faut déjà songer à faire des provisions pour l’hiver 2018. Mais nous avons quand même un avantage sur la compétition ici pour l’herbe. Elle pousse en quantité et fournit en temps normal beaucoup de fourrage. Nous avons beaucoup investi dans ce domaine, car l’herbe locale c’est évidemment le fourrage le plus économique que peuvent se procurer les agriculteurs. Nous faisons le nécessaire pour que les agriculteurs puissent à l’avenir s’ajuster à des hivers plus longs et à une météo plus pluvieuse.

L’un des agriculteurs que j’ai rencontrés m’a dit que les paiements en euros ne voulaient plus dire grand-chose car auparavant il fallait 1 litre de lait pour acheter 3 litres d’essence alors que maintenant c’est le contraire ou qu’un tracteur c’était l’équivalent de 120 brebis au lieu de 900 brebis maintenant. Il a raison ?

Ce qu’il s’est passé, c’est qu’alors que les agriculteurs produisaient de la nourriture de bonne qualité, les prix ont chuté. C’est exact. Mais les paiements directs de la PAC ont augmenté de façon générale pour les agriculteurs. Si vous voulez revenir au temps où il y avait juste le marché et aucune aide, vous ne pourriez pas fournir des produits dans les mêmes conditions qu’aujourd’hui. La nourriture est moins chère et elle est plus sûre. Les contribuables sont, je crois, d’accord pour que leurs impôts servent à aider les agriculteurs à produire de la nourriture moins chère et de bonne qualité. C’est la raison pour laquelle je pense que le public dans son ensemble est favorable aux politiques de soutien comme la PAC.

En moyenne, combien l’agriculteur irlandais reçoit-il en aides de la PAC ?

L’Irlande reçoit en moyenne 1,6 milliard de l’Union européenne pour environ 130 000 agriculteurs donc cela fait un peu plus de 12 000 euros par an par agriculteur mais c’est une moyenne, bien entendu.

Depuis bientôt deux ans que vous êtes ministre irlandais de l’Agriculture, quel a été votre moment le plus difficile ?

Eh bien, je suis arrivé en poste juste au moment du Brexit. Donc cela a accaparé une bonne partie de mon énergie puisque, comme nous l’avons vu, le Royaume-Uni est notre principal partenaire commercial.

Vous avez été surpris par le vote en faveur du Brexit ?

Oh oui... comme la plupart des gens. C’est à l’évidence la plus grosse difficulté pour moi, d’autant que cela arrive en parallèle avec les discussions sur les orientations de la nouvelle PAC. Et ce sont des sujets qui sont interconnectés. C’est épuisant à la longue. Évidemment, le Brexit va avoir un impact sur d’autres agricultures en Europe. Mais en ce qui nous concerne, nous sommes, de très loin, ceux qui sont les plus affectés par ce Brexit. C’est la raison pour laquelle notre réaction au Brexit devait être immédiate et significative pour aider nos agriculteurs.

Vous êtes en bons termes avec votre collègue anglais Michael Gove ?

Nous avons une Histoire commune qui remonte très loin dans le passé. Les relations entre l’Irlande et l’Angleterre n’ont pas toujours été faciles. Mais en ce moment, je dirais que les relations n’ont jamais été meilleures. Pour tout un tas de raisons, nous regrettons leur décision de quitter l’UE mais ils ont été de bons partenaires, en particulier sur les questions agricoles.

Michael Gove était-il en faveur du Brexit ?

Oui. De même que sa prédécesseure [Andrea Leadsom ; ndlr]. C’était un point de vue idéologique. Quoi qu’il en soit, nous devons respecter cette décision démocratique. Nous la regrettons et nous espérons que notre durable amitié va y survivre. Je le pense, mais nous vivons une période éprouvante en ce moment.

Reportage réalisé avec le soutien de l'Union européenne / Direction générale de l'Agriculture et du Développement rural de la Commission européenne.

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