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Iran 40 ans de la Révolution islamique en Iran Ali Khamenei

Publié le • Modifié le

Iran: souvenirs d’un jour, désenchantements des lendemains

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Houshang Asadi (G) et Cyrus Amouzegar. DK/RFI

Le 11 février 1979, des millions d’Iraniens battent le pavé de la capitale, Téhéran, et scandent des slogans contre le régime de Mohammad Reza Shah et en faveur de Rouhollah Khomeini et d’une république islamique. Pendant ce temps, des millions d’autres restent chez eux, interloqués, inquiets des lendemains. À l’occasion des 40 ans de la Révolution islamique, RFI a rencontré Cyrus Amouzegar, dernier ministre de l’Information et du Tourisme du régime royal, et Houshang Asadi, ancien membre du parti Toudeh, le parti communiste iranien, allié de l’URSS qui a soutenu activement la révolution, pour une interview croisée.


11 février 1979, 10 heures du matin. Cyrus Amouzegar observe les manifestants par la fenêtre de son bureau. Un boucan indescriptible. Un sentiment d’amertume l’envahit, il voit son pays « au bord de l’abîme ». Le ministre vient d’avoir en ligne Shapour Bakhtiar. Le Premier ministre lui dit : « tout est fini ! » Il attend l’hélicoptère qui doit venir le chercher.

L’immeuble est vide. Seuls trois militaires, chargés de la sécurité du ministère et du ministre se trouvent dans le bâtiment. Cyrus Amouzegar se souvient, non sans émotion, de la loyauté et de l’affection du sergent qui ne voulait pas laisser son ministre seul et qui voulait se battre « jusqu’à la dernière goutte de son sang » pour le protéger. Pour ce militaire, le ministre est le symbole d’un régime qu’il faut défendre. Mais devant l’insistance de ce dernier, il accepte de quitter les lieux avec son équipe. Le ministre aussi quitte ses bureaux.

Une fois arrivé chez lui, les coups de fil s’enchaînent : un ami qui lui demande de quitter son domicile ; sa sœur, effrayée, lui supplie de ne pas rester chez lui… Le plus touchant, c’est l’arrivée d’un coursier qui travaillait au magazine Talash au temps où monsieur Amouzegar en avait la responsabilité éditoriale.

À l’époque, leurs conversations se limitaient à des amabilités quotidiennes. Mais ce jour-là, l’homme est venu lui offrir l’hospitalité et la sécurité « le temps que les choses se calment », prévoyant les dangers qui menaçaient son ancien directeur. Ces histoires d’amitiés et d’humanités font croire à l’ancien ministre que la société dans sa totalité n’adhère pas à l'idée de la révolution. Certes, il y a des mécontents, certes certains opposants au régime veulent sa chute, mais ce n’est pas tout le peuple…

« Comme un héros »

Le même jour, à la même heure, Houshang Asadi et son épouse mettent des heures pour atteindre leur bureau. Houshang, homme de gauche « par sentiment et non pas par idéologie », est convaincu que le salut vient avec la révolution. « Peu importe quelle révolution ! ». Les locaux du quotidien Keyhan sont vides. Son rédacteur en chef ne cache pas sa joie. « Sur quoi on bosse aujourd’hui ? », lui demande Houshang. « Aujourd’hui, ce n’est pas un jour pour écrire, c’est un jour pour faire la guerre ! », exulte le rédacteur en chef. « Tout le monde est dans la rue, il faut sortir. »

Le couple de journalistes opposants, enthousiastes, obéit. Houshang perd de vue son épouse dans le vacarme ambiant. Emporté par une foule qui lui paraît « un peu… pas comme nous. Des démunis, des illettrés ! », il traverse le quartier de sa jeunesse, les cafés et restaurants dans lesquels il passait naguère du bon temps des nuits entières avec ses amis.

La foule prend d’assaut le siège du commandement national de la gendarmerie. « Tout le monde cherchait des armes. J’en avais trouvé une belle. Mais quelqu’un dans la foule me l’a arrachée des mains. J’ai essayé de la récupérer, mes lunettes sont tombées par terre et ont été à moitié écrasées. Je les ai ramassées avec difficulté et j’ai pris une autre arme. À partir de ce moment, je voyais les événements un peu flous. C’était comme dans des films révolutionnaires. La foule s’est dirigée vers le camp d’Eshratabad. Dans les ruelles attenantes, les portes des maisons étaient ouvertes, les révolutionnaires montaient les escaliers pour atteindre les toits et pour avoir la vue directe sur la base militaire. Ils préparaient des cocktails Molotov avec des bouteilles et du savon, pour les jeter sur le camp. J’ai essayé de sympathiser avec l’un d’entre eux pour qu’on fasse équipe. Sans succès ! De temps en temps, on entendait des tirs… Je me voyais comme un héros qui participait à la révolution. »

Un ami nommé Khamenei

Le soir même, le journaliste révolutionnaire fait la fête avec ses amis « gauchistes », chacun une arme à la main. Il parle au téléphone avec une vieille connaissance, Ali Khamenei [actuel Guide suprême de la République islamique et membre, à l'époque, du Conseil de la Révolution ; Ndlr]. Ce dernier était « très content ». « La ville de Machhad est tombée aussi ! », lui annonce-t-il.

L’euphorie est à son comble : l’armée annonce sa neutralité, le gouvernement de Shapour Bakhtiar est tombé, la monarchie n’est plus, la révolution a gagné…

L’amitié entre le jeune gauchiste et le religieux date de l’époque où tous les deux étaient détenus ensemble en prison pour « atteinte à la sécurité de l’État ». « On parlait de littérature, on se racontait des blagues… Khamenei était très drôle à l’époque ! Il n’avait rien à voir avec le visage fermé et le caractère de dictateur qu’on lui connaît maintenant. ». Ils gardent leurs relations après leur sortie de prison, à tel point que Khamenei l’appelle « notre cher Houshang ».

Le ministre se cache, le révolutionnaire se perd dans ses rêves

Les exécutions d’opposants commencent dès les premiers jours de la révolution : les généraux, les dignitaires de l’ancien régime… Cela ne plaît pas au jeune journaliste, mais il continue « sa lutte » et croit toujours à son idéal.

Le ministre Amouzegar se cache chez sa sœur. Quelque temps après, un enregistrement audio de Shapour Bakhtiar, désormais installé en France, est diffusé dans les médias étrangers. L’ancien Premier ministre vient de lancer « Le mouvement de la résistance nationale pour la démocratie et la laïcité en Iran. »

La chasse à l’homme est organisée par les nouvelles autorités contre les anciens membres de son gouvernement. Cyrus Amouzegar est arrêté et emprisonné. Il y reste huit mois. Finalement, il est libéré grâce à un ami qui est aussi le médecin traitant de Mohammad Beheshti [président de la Cour de cassation, à l’époque la plus haute autorité judiciaire du pays, et l'une des personnalités les plus influentes de la République islamique, mort dans un attentat à la bombe, le 28 juin 1981 ; Ndlr]

Une fois libre, monsieur Amouzegar mène une vie simple et discrète. Jusqu’au jour où il décide de sortir du pays. Quand il appelle Shapour Bakhtiar, ce dernier le dissuade en lui disant qu’il va se passer « des choses et que sa présence [est] nécessaire en Iran ». Par la suite, il sera contacté par quelques militaires pour un « projet de libération du pays ». Il ne sait pas très bien de quoi il s’agit, mais Cyrus Amouzegar n’est pas un homme d’épée. « Je ne suis pas militaire, je ne sais pas faire un coup d’État. Mais si vous réussissez, je vous aiderai à monter un gouvernement. », leur répond-il.

Nom de code : Nojeh

L’été 1980, Noureddin Kianouri, secrétaire général du parti Toudeh veut rencontrer Ali Khamenei et tisser des liens avec lui. Il est au courant de l’amitié qui lie Houshang Asadi et le religieux et lui demande d’organiser une première entrevue. « Ils se sont vus une dizaine de fois. Je ne disais rien pendant ces rencontres, mais je devais être présent. L’une des raisons qui m’a éloigné du parti Toudeh, c’était l’attitude de Kianoori face à Khamenei. Je le trouvais très mesquin, trop obéissant. Et je me disais  " l’homme que je croyais le plus fort et le plus ferme est tellement petit face à ce mollah " » !

Mais sa loyauté reste intacte. « Une nuit, Kianoori m’a convoqué. Dans une ruelle, il m’a donné une enveloppe et il m’a dit : " tu l’amènes tout de suite à Khamenei" », se souvient Houshang Asadi « A l’aube, c’est Mostafa, le fils d’Ali Khamenei qui m’a ouvert la porte. Il était étonné de me voir si tôt à sa porte. Je lui ai dit que j’avais un message très important pour son père. Khamenei, étonné, m’a demandé ce qu’il y avait dans l’enveloppe. Je lui ai dit que je n’étais pas au courant et que j’étais juste le messager. Quand il a lu la lettre, ses mains ont commencé à trembler, son visage a changé. Il m’a demandé : " Comment je peux être sûr de l’info ? ". Je lui ai répété que j’ignorais le contenu de l’enveloppe. Donc je ne pouvais ni confirmer ni infirmer l’information. Précipitamment, il m’a quitté et je suis rentré chez moi. »

« Un homme recherché »

La photo de Cyrus Amouzegar est à la Une des journaux iraniens. Il est recherché par la justice. Il est soupçonné d’être impliqué dans le coup d’État, dit de Nojeh, fomenté par les opposants de la révolution islamique sous la direction de Shapour Bakhtiar.

Cette fois, c’est décidé : il doit quitter le pays. L’argent pour le faire sortir est réuni avec l’aide de la famille et des amis. Un proche lui trouve un passeur. « À 5h, devant le coffee shop. Une Mercedes blanche ». Le passeur et le fugitif, tous deux ponctuels, prennent la route. Le dialogue s’installe entre les deux hommes. « Que faisiez-vous avant la révolution ? », demande l’ancien ministre. « J’étais en prison ! », répond le passeur. « Ah bon, vous étiez un opposant ? » « Non, j’avais tué quelqu’un ! », avoue le conducteur. Le tueur reconverti en passeur et le ministre réduit en fugitif sympathisent. Les trajets risqués sont évités, le passager arrive sain et sauf à destination dans le Kurdistan iranien. Première étape d’un long voyage vers la Turquie, puis vers la France.

« La révolution commence mal pour ceux qui l’ont faite »

Les événements s’accélèrent dans le pays. Une fois la révolution installée, les dignitaires de l’ancien régime exécutés, emprisonnés ou exilés, très vite vient le tour des alliés d’hier. Les « gauchistes », les moujahedines, les intellectuels... « La révolution commence mal pour ceux qui l’ont faite. »

La plupart des camarades de Houshang Asadi sont exécutés ou ils « se suicident » en prison. Les plus chanceux ont pris le chemin de l’exil. Le vieux leader Kianoori croupit quelque temps dans les geôles des islamistes pour en sortir affaibli, discrédité puis tomber dans l'oubli avant de mourir en novembre 1999. Mais lors d’une de leurs conversations en prison, le patron du parti Toudeh lui confie que le courrier remis par lui à Khamenei quelques mois plutôt contenait l’information sur l’imminence d’un coup d’État préparé par des militaires sur la base aérienne Nojeh dans l’Ouest iranien.

Lors de son premier procès, qui n’a duré que 6 minutes, Houshang Asadi est condamné à mort. La justice lui laisse une ultime chance, il doit répondre à quelques questions. « Êtes-vous membre du parti Toudeh ? », « Faites-vous allégeance à la République islamique ? ». « J’ai menti ! Oui, j’ai menti, car je ne voulais pas mourir. Je leur ai dit tout ce qu’ils voulaient entendre pour ne pas mourir ». Il écope d'une peine de 15 ans de prison.

À sa sortie, le journaliste Asadi continue à écrire dans un journal, sous pseudo. Un de ses amis, toujours détenu et sous la torture permanente, dénonce le couple de journalistes dissidents. Mari et femme sont convoqués, interrogés, relâchés, reconvoqués, de nouveau interrogés… Le jour où les Gardiens de la révolution donnent l’assaut sur le domicile paternel de Houshang, le couple décide de quitter le pays. Par chance, leur visa Schengen est encore valable pour trois jours. Il n’y a pas de temps à perdre, ils prennent l’avion, destination Paris.

Les rêves brisés

Houshang Assadi (g) et Cyrus Amouzeguar dans le studio de RFI. DK/RFI

Qui l’eût cru ? Quarante ans après ce 11 février 1979, les deux hommes habitent à quelques centaines de mètres l’un de l’autre, dans la même ville de banlieue parisienne. Ils s’appellent de temps à autre pour parler d’un livre ou discuter de la dernière info concernant leur pays. Ils se croisent sur le marché, ils plaisantent, ils prennent un café et… ils refont le monde.

Et ce jour-là, dans les studios de RFI, regrets, nostalgies et aveux s’enchaînent. « Certes l’Iran n’était pas la Suisse. J’étais moi aussi critique à l’égard de certaines politiques menées à l’époque du shah, mais nous étions un pays riche, plein d’espoir. », se désole Cyrus Amouzegar. « Les mollahs ont anéanti tous nos rêves, ceux de tout un peuple. Ce qui se passe actuellement dans notre pays, n’était même pas imaginable dans les pires cauchemars des plus pessimistes et des plus opposants au régime de Mohammad Reza Shah. D’un pays riche qui prêtait de l’argent à l’Angleterre et à la France, nous sommes arrivés à un pays où, aux dires de ses propres autorités, dans une des provinces les plus riches de l’Iran, Khouzestan, des dizaines de milliers d’enfants ne peuvent pas aller à l’école, car ils n’ont pas de chaussures ! Avant la révolution, l’Iran devenait de plus en plus moderne, les femmes commençaient à s’imposer dans la société. Nous étions en train d’évoluer… » « Avant la révolution, le rêve de tous les Iraniens, de tout bord, était de voir l’Iran devenir un pays comme la Suisse, ou les Pays-Bas ; aujourd’hui nous prions pour qu’il ne devienne pas l’un des pires pays de la planète. »

Houshang Asadi acquiesce : « En une phrase, le pays est un champ de ruine. » Et d’ajouter : « Cette révolution nous a mis devant nos contradictions et face aux problématiques de notre société. Nous avons appris à dialoguer, à écouter l’autre. Tous les démocrates, de gauche et de droite, républicains et monarchistes, sont maintenant disposés à travailler ensemble. Personne, aucune force ne peut anéantir un pays qui a près de trois mille ans d’histoire. Nous n’avions pas besoin d’une révolution, mais la révolution, malgré elle, nous a apporté une certaine maturité. Nous avons pris conscience de notre histoire. »

Mais Cyrus Amouzegar a la conscience tranquille : « J’ai tout fait pour que la révolution ne se produise pas et depuis son avènement, j’ai sacrifié ma vie entière à ce qu’elle ne dure pas et si on revenait en arrière, je ferais pareil. ». Regard perdu, Houshang Asadi, plein de remords, souffre : « J’ai tout gâché, même si j’étais jeune, et je n’avais qu’un rôle minime dans l’avènement de cette révolution, je regrette de tout mon cœur d’y avoir contribué. J’ai tout gâché. ».

Un moment de silence pesant, mais l’espoir prend le dessus. « Le régime de l’Iran est un régime inhumain, rétrograde et contre nature. Donc, impossible qu’il puisse durer dans le temps, ses jours semblent comptés », entonnent les deux hommes. Leur souhait, c’est que « quand ce jour arrivera, nous ne serions pas témoins d’un bain de sang. Vous ne trouvez pas une seule personne en Iran qui n’a pas connu d’une manière ou d’une autre, un sort tragique dans sa famille, y compris parmi les partisans du régime. Les inimitiés personnelles envers les dignitaires et les responsables sont grandes. »

En 1979, ils étaient l’un contre l’autre ; aujourd’hui, ils sont unis pour « libérer » leur pays. L’un est républicain, mais croit « dur comme fer » aux chances de l’héritier du trône, Reza Pahlavi, pour « sauver » l’Iran ; l’autre est monarchiste dans l’âme parce que, selon lui, « c’est le meilleur système pour l’Iran », mais jure ne pas être hostile à l’avènement d’une République démocratique laïque dans son pays.

A la fin de notre entretien, le plus jeune aide son aîné à se lever, lui ouvre la porte, lui tend la main pour l’aider à marcher. Monsieur le ministre, confiant, s’appuie volontiers contre « son ami ». Leur respect mutuel est perceptible, leur complicité touchante. Les batailles d’antan n’ont plus cours, les deux hommes partagent la même douleur, l’exil, et surtout le même espoir : « un Iran libre et respecté ».

Entretien à retrouver en version originale sur notre site en persan

►Notre dossier sur les « 40 ans de la Révolution islamique en Iran »

Dossier complet sur les 40 ans de la Révolution islamique en Iran sur notre site en persan  

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