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Irak EI Photographie

Publié le • Modifié le

La bataille de Mossoul dans l'objectif de trois photographes

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2 novembre 2016, Gogjali, Mossoul-Est. Pendant que les hommes du premier bataillon de l’ISOF 1 du colonel Mohaned sécurisent les ruelles du quartier, une petite fille sort de chez elle à la rencontre des soldats, un drapeau blanc à la main. © Alvaro Canovas / Paris Match

Les photojournalistes Laurent Van der Stockt, Lorenzo Meloni et Alvaro Canovas ont couvert la bataille de Mossoul. Leurs photos sont exposées jusqu'au 17 septembre au festival Visa pour l'image. Trois angles de vue sur une bataille historique.


Tous ont couvert la bataille de Mossoul, mais aucun n’était là pour voir la libération de la ville, en juillet dernier, après neuf mois de combats d’une violence extrême pour reprendre la deuxième ville d’Irak devenu le bastion de l’organisation Etat islamique dans le pays en 2014.

Une bataille hors norme par sa durée et par sa symbolique : Mossoul, c’est là où Abou Bakr al-Baghdadi, quelques jours après sa proclamation, a confirmé le califat. C’est aussi la plus grande ville tenue par les jihadistes. Au début de la reconquête en octobre 2016, la deuxième ville d’Irak abrite encore des centaines de milliers de civils.

Exceptionnelle aussi d’un point de vue journalistique. « Pendant les phases de combat, on avait un accès absolument incroyable à la ligne de front et on vivait complètement immergé avec les hommes du régiment : on allait au combat avec eux, on mangeait avec eux, on dormait avec eux, rapporte Alvaro Canovas, photographe pour Paris Match. On était complètement intégré au bataillon comme jamais auparavant lors d’une opération militaire. »

Les trois photojournalistes exposés au festival de photojournalisme Visa pour l’image ont donc été les témoins privilégiés d’une bataille historique.

« 98% de l’énergie est dépensée à trouver comment se rendre sur place »

Laurent Van der Stockt, photographe pour Le Monde, a couvert la quasi-totalité de la bataille, avec quelques « respirations ».

« Juste avant la bataille de Mossoul, quand le Premier ministre Haidar al-Abadi décide d’attaquer la ville, j’ai un coup de fil qui me dit : "Viens à Bagdad, tu partiras avec nous d’ici et avec les troupes". » C’est un major de la Golden Division, un bataillon des forces spéciales antiterroristes. Les deux hommes se sont rencontrés à Falloujah. Plus tard, le major est blessé. Le journaliste, qui couvre les zones de conflits depuis les années 1990, n’en est pas à sa première. Il l’invite à venir consulter des médecins en France. Une « relation de confiance » se noue.

Laurent Van der Stockt à Visa pour l'image. RFI/Aurore Lartigue

« Dans ces zones, 98% de l’énergie est dépensée à trouver comment se rendre sur place dans des conditions qui permettent de travailler », explique le reporter.

« Quand je suis arrivé à Bagdad, il m’a montré mon Humvee en disant : "Voilà le tien et voilà le mien." »

Dans la guerre face au groupe Etat islamique, impossible d’évoluer à pied. Les troupes avancent en convoi. En première ligne, deux bulldozers pour les mines ; deux tanks, pour les véhicules kamikazes. Pour pouvoir « voir des choses », il faut donc trouver une place dans un tank, à l’avant.

Il plaisante sur le grillage fixé devant la vitre blindée, pas pratique pour prendre des photos. Mais embarque.

Laurent Van der Stockt va donc suivre la première division des forces antiterroristes irakiennes (ISOF1) pendant plusieurs mois. Cette unité d’élite qui dépend du Premier ministre a joué un rôle prédominant dans la libération de la ville. Le photographe salue aussi leur comportement exemplaire. « Ils ont remporté l’adhésion de beaucoup d’Irakiens en respectant les populations et en évacuant autant que possible les civils des zones de combats », rapporte-t-il.

Alvaro Canovas est lui aussi arrivé à Mossoul « dans les bagages » de l’ISOF1 et du colonel Mohaned, un de ses officiers principaux. Comme son confrère, celui qui en près de 30 ans, a photographié l’Afrique, le Moyen-Orient, l’Afghanistan et les révolutions arabes, a passé une grosse partie de la bataille avec l’ISOF1, de novembre à février, avant d’accompagner l’ERD (Emergency response division), les forces spéciales de la police fédérale.

Alvaro Canovas devant ses photos exposées à Visa pour l'image. RFI/Aurore Lartigue

Le travail du photographe italien Lorenzo Meloni exposé à Perpignan porte lui sur quatre batailles phares dans la guerre contre le groupe Etat islamique : Syrte en Libye, Kobané et Palmyre en Syrie, et enfin Mossoul.

Attente interminable et voitures-suicides

Couvrir la guerre, c’est surtout « de l’attente », témoigne Lorenzo Meloni, 33 ans. Une attente qui peut durer des semaines contre des périodes intenses de combats de deux ou trois heures. « Finalement, la plupart du temps que j’ai passé avec ces hommes, ils passaient du temps à boire du thé et à fumer la chicha. »

C’est le moment où le photographe de l’agence Magnum « prend le temps de réfléchir » sur son travail : comment poursuivre, que raconter ? « Et peut-être que ce sont ces moments qui sont les plus importants pour raconter la guerre », souligne-t-il. « Il y aussi des périodes de vacances, parce qu’il ne faut pas oublier que ces soldats combattaient chez eux et qu’il y avait des roulements tous les quinze jours », ajoute Alvaro Canovas.

Le photoreporter Lorenzo Meloni à Visa pour l'image. RFI/Aurore Lartigue

Une vie en blindés la plupart du temps. Car dans cette guerre asymétrique, l’ennemi combat avec des armes improvisées, qui font des ravages. « Je crois que Daech, en neuf mois, c’est 1 000 voitures-suicides. C’est-à-dire mille fois une personne qui est capable de monter dans une voiture en sachant qu’elle va mourir dans le quart d’heure qui suit », pointe Laurent Van der Stockt qui a figé beaucoup de ces attaques.

Sur l’une de ses photos exposées à Visa pour l’image, deux hommes regardent à l’extérieur d’une petite cour par une ouverture dans un mur. Ils voient arriver une voiture-suicide. « Ils seront tous deux tués par son explosion l’instant d’après », dit la légende. « Ce jour-là, raconte le photojournaliste, c’est un général qui presse le major d’avancer plus loin qu’il ne faut. Le travail de sécurisation n’a pas été fait. On se rend vite compte qu’il y a un problème. Ils sont dans mon cadre, je prends des photos. » Le véhicule explose dans la seconde qui suit. « A l’extérieur, c’est une vraie boucherie, se souvient-il. C’était de bons amis, cette image est un peu un hommage. »

« Ces expressions muettes rajoutent du son et de la couleur à l’image »

Pour ces photojournalistes, photographier la guerre c’est surtout montrer les conséquences sur les civils. Mais que cherchent-ils à capturer dans l’œil de leur objectif ?

« On sait que l’on peut faire dire n’importe quoi à une photo. Alors j’emmagasine, et en parallèle, j’essaie de comprendre au mieux la situation, commente Laurent Van der Stockt. Ensuite, comme tous les journalistes j’essaie de la retranscrire le plus justement possible. »

« Je dois raconter une histoire la plus complète possible pour les lecteurs sur un événement, un personnage, un bataillon », explique le photographe de Match, habitué à travailler en binôme avec un journaliste.

Sur les photos d’Alvaro Canovas présentées à Visa pour l’image, un soldat sourit en soulevant une petite fille dans ses bras ; un autre, assis, son arme appuyée à côté de lui, profite de sa pause déjeuner pour échanger des messages avec ses proches, un léger sourire aux lèvres. « Ce n’est pas facile de capter des expressions, précise-t-il. Il faudrait presque arriver à anticiper l’action… Mais ces expressions muettes rajoutent de la couleur et du son à l’image. Ils la rendent beaucoup plus forte. »

Ce qui intéresse Lorenzo Meloni, c’est « le concept de libération et de constater que les choses ne changent pas : la guerre est une répétition ». Ses photos de ruines monumentales illustrent le vide après la bataille. « Que reste-t-il ? L’abandon, la destruction... »

Deux clichés de Lorenzo Meloni pris à Mossoul. RFI/Aurore Lartigue

Sur l’une de ses images, les jihadistes de l’EI ont tenté d’effacer des murs de Mossoul les traces de dessins de Bob l’éponge ou Winnie l’Ourson. « Je voulais montrer que la guerre est quelque chose d’extrême. Souvent, les gens qui sont impliqués, eux-mêmes, ne comprennent pas les raisons pour lesquelles ils sont en train de participer. Dans l’interprétation que fait l’Etat islamique du Coran, la reproduction visuelle est interdite. Vouloir empêcher la reproduction de personnages de dessins animés, c’est l’extrémisme dans l’extrémisme ! », analyse-t-il.

Repartir coûte que coûte ?

Le photographe aimerait retourner à Mossoul et dans les autres théâtres de bataille qu’il a couverts pour voir comment ces villes se reconstruisent, au niveau des infrastructures, mais aussi de la société.

S’il trouve une histoire intéressante à raconter, Alvaro Canovas retournera à Mossoul. Blessé mi-juin par une arme probablement piégée manipulée par un militaire irakien, il n’a pas vu la victoire des troupes irakiennes, qu’il souhaitait « ardemment », lui qui confesse sans détour que, « dans cette affaire, il ne se sentait pas comme un témoin neutre ».

Quelques jours plus tard, la journaliste Véronique Robert a été tuée par l’explosion d’une mine avec Stéphane Villeneuve et Bakhtiyar Haddad, leur accompagnateur irakien. A Perpignan, Alvaro Canovas, qui a travaillé avec elle sur cette bataille, expose une photo de « Moza » – comme elle était affectueusement surnommée – posant, un large sourire en travers du visage, et un texte écrit en son hommage.

Un drame qui ne change pas le regard du reporter sur les risques de son métier. « J’avais pris la décision d’arrêter de couvrir des zones où les gens se tirent dessus depuis déjà plusieurs mois. J’ai toujours l’intention d’arrêter pour un temps. » Il se reprend : « Ou pour tout le temps, je ne sais pas. »

► Le site officiel de Visa pour l'image

Chronologie et chiffres clés