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Irak Syrie Justice internationale EI

Publié le • Modifié le

Le long combat des Yézidis pour la reconnaissance de leur «génocide»

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Des membres de la communauté yézidie à la recherche d'indices d'un massacre dans le district de Sinjar, le 3 février 2015. AFP PHOTO / SAFIN HAMED

Depuis trois ans et les massacres du mont Sinjar en Irak perpétrés par le groupe Etat islamique, les communautés yézidies de par le monde remuent ciel et terre pour obtenir justice. Recueil de témoignages, localisation de dépouilles, recherche de responsables, la tâche est colossale.


L’avancée est fulgurante. Les peshmergas, les combattants kurdes, laissent faire. En quelques heures, début août 2014, le mont Sinjar qui toise l’ensemble du district du même nom, dans le nord de l’Irak, est à la merci des jihadistes du groupe Etat islamique, qui verrouillent une bonne partie du secteur. Les Yézidis habitant la zone, et pour qui la montagne est sacrée, ont de quoi s’inquiéter : les islamistes n’ont jamais caché la haine qu'ils leur vouent.

Kurdophones, les Yézidis puisent leur spiritualité dans un syncrétisme religieux honni par les fondamentalistes musulmans, qui les accusent d’être des « adorateurs de Satan ». « Il n’y a pas de dualisme chez nous », assurait à cette époque à RFI, un prêtre de la communauté, établi en France.

→ A (RE)LIRE : Yézidis, le désarroi d'une diaspora

Au cours de ce mois d’août 2014, pourtant, les massacres de l’EI vont se succéder. Les hommes sont exécutés sommairement, les femmes réduites à l'état d'esclaves sexuelles. Les enfants, quand ils ne sont pas tués, sont embrigadés, « reconditionnés » pour servir un « califat » naissant.

Confinés sur les hauteurs, sans eau ni nourriture, ceux qui ont réussi à fuir – 20 000 à 30 000 personnes selon le HCR - devront attendre l’aide tardive de la coalition internationale et des forces kurdes, qui ouvrent finalement un corridor humanitaire quinze jours après le début des massacres. On estime entre 500 000 et 700 000, le nombre de Yézidis dans le monde et près de 320 000 peuplaient la région du Sinjar avant l'intervention de l'EI. Ils ne seraient plus que 50 000 aujourd'hui, selon l'ONG Yazda. De 1 500 à 3 000 sont morts, selon les estimations ; le reste est en exil.

Trois ans après ces dramatiques évènements, les plaies dans la communauté sont toujours béantes. Le besoin de justice est lui plus criant encore. Chaque 3 août, des commémorations sont organisées dans de nombreux pays mais la quête d’une reconnaissance internationale d’un « génocide yézidi » s’organise, elle, toute l’année avec l’espoir de voir un jour des responsables de l’organisation terroriste être traduits devant des tribunaux.

Un groupe de Yézidis fuit l'avancée des jihadistes dans le nord de l'Irak, le 13 août 2014. PHOTO/AHMAD AL-RUBAYE

De Srebrenica aux camps de réfugiés en Allemagne

Le 11 juillet dernier, une délégation de Yézidis s'est ainsi rendue à Srebenica, en Bosnie-Herzégovine, théâtre en 1995 du massacre de 8 000 Bosniaques par les forces paramilitaires serbes. L'un de ses membres, Dilbar Omer, a raconté à l'organisation BIRN qu'ils étaient venus « s'inspirer » du travail de reconstruction de la société bosnienne, particulièrement de l'effort de documentation et d'identification des fosses communes fourni par les femmes rescapées. Une des « Mères de Srebrenica » conseillait ainsi aux Yézidis « d'insister sur la mise en place d'un tribunal neutre, et de mettre la pression sur les instituions locales et internationales pour rassembler les preuves [des exactions]. »

En Irak ou en Syrie (où les Yézidis sont aussi présents) les pouvoirs locaux ne sont pas encore à cette tâche, car s'il a subi d'importants revers depuis un an, notamment avec la perte de son fief irakien de Mossoul, le groupe Etat islamique est loin d'avoir rendu les armes. Pour ne pas que le temps efface les traces des massacres, plusieurs organisations yézidies, appuyées par des ONG de défense des droits de l'homme, ont donc pris sur elles d'engager ce travail de collecte sans tarder.

Dominique Boyer-Besson est avocate et membre de l'ONG Défense sans frontières. Elle s'est rendue dans le nord de la Grèce, accompagnée de confrères, au printemps dernier, pour recueillir le témoignage de réfugiés yézidis du Sinjar. « On en a entendu une quinzaine, raconte-t-elle aujourd'hui à RFI. Tous nous ont confirmé les atrocités qui s'y étaient déroulées. » Les membres de Défense sans frontières se sont par la suite rendus dans des camps de réfugiés en Allemagne : « Là des femmes yézidies nous ont raconté qu'elles avaient été prises par des membres de Daech et réduites à l'état d'esclaves sexuelles. Certaines étaient attachées la journée et ne servaient le soir qu'à être violées... »

Reconnaissances politiques

Ce travail de compilation de témoignages d'exactions doit permettre, dans un avenir plus ou moins proche, d'engager des actions devant les tribunaux, notamment pour génocide. « Notre but est d'avoir un jour des noms de [responsables jihadistes] français, et que l'on puisse ouvrir un procès en France, explique Dominique Boyer-Besson. Et on peut imaginer la même chose en Allemagne, ou dans le reste de l'Europe. »

Avant cela, la reconnaissance du caractère génocidaire du massacres des Yézidis au Moyen-Orient est déjà une entreprise politique, qui incombe aux associations de la diaspora. Un travail qui a payé dans l'Hexagone : en décembre dernier, l'Assemblée nationale et le Sénat ont adopté une résolution invitant « le gouvernement français à reconnaître officiellement [le] génocide » des populations yézidies, mais aussi chrétiennes, vivant en Irak et en Syrie.

« Il ne manque plus que la signature du président », assure à RFI Vitali Nabiev, président de l'Union des Yézidis de France. J'ai déjà pu en discuter quelques minutes avec Monsieur Macron, et nous devons travailler avec l'un de ses conseillers sur ce sujet à la rentrée. »

De fait, de nombreuses représentations nationales ou supranationales ont reconnu le caractère génocidaire des crimes perpétrés par les jihadistes. Le Parlement européen a ainsi déclaré en février 2016 que le groupe EI commettait « un génocide contre les chrétiens, les Yézidis et d’autres minorités religieuses et ethniques ». Même emploi du terme par le Congrès américain dans une résolution adoptée le mois suivant.

Quant à l'ONU, si aucun vote n'est intervenu sur ce sujet, une commission d'enquête sur les atteintes aux droits de l'homme en Syrie a affirmé il y a un an qu'un génocide était bien « en cours ».

Génocide : un débat juridique

« Seuls trois génocides sont à ce jour "reconnus" par les Nations unies, rappelle le chercheur à Sciences Po Jacques Sémelin, auteur de Purifier et détruire. Usages politiques des massacres et génocides (Seuil) : celui des juifs lors de la Seconde Guerre mondiale, celui des Tutsis au Rwanda en 1994 et celui des Bosniaques à Srebrenica en 1995. »

Et l'universitaire de rappeler que d'un point de vue strictement juridique, la notion de « crime de génocide » engendrera fatalement de vifs débats devant les tribunaux. « Des massacres ne conduisent pas nécessairement au génocide, rappelle-t-il ainsi. Et il faut tenir compte de l’objectif : il y a des "processus de destruction" qui visent à détruire pour soumettre des populations, et d'autres pour éradiquer une population. Dans le premier cas, on est dans une logique qui est toujours celle des crimes de guerres, mais qui pourrait relever aussi de crimes contre l’humanité. Et dans le second, on est dans une logique qui, au moment de la guerre des Balkans, a été qualifiée de "nettoyage ethnique", notion qui n’a aucune valeur juridique et qui a été requalifiée en "génocide". La question que va donc poser tout juriste sera celle de l'intention d'exterminer », comme le précise d'ailleurs la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide de 1948.

Quant à voir un jour un responsable du groupe EI devant la Cour pénale internationale, la procureure de la CPI a déjà douché bon nombre d'espoirs en avril 2015, estimant son institution impuissante face aux crimes des jihadistes : la Cour, qui n'a pas de compétence territoriale sur la Syrie et l'Irak - qui ne sont pas parties au Statut de Rome -, est en revanche compétente pour juger les ressortissants de pays parties et qui sont venus combattre dans les rangs de l'organisation Etat islamique. Cependant, la plupart des dirigeants étant syriens ou irakiens, « les chances qu'a le Bureau [du procureur] de pouvoir enquêter et poursuivre les personnes qui portent la responsabilité la plus lourde au sein de la direction de l'EI semblent très minces. », avait déclaré Fatou Bensouda.

En attendant que justice se fasse, Vitali Nabiev, lui, s'inquiète surtout du sort des populations sur place : « 99% des bâtiments de la ville de Sinjar sont détruits. Il est impossible d’y retourner. Et les bisbilles entre les formations kurdes pour le contrôle de la région n’arrangent rien. » Avant de conclure, amer : « Pour les Yézidis, l’Irak, c’est fini je pense... »

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