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Publié le • Modifié le

Le Ntrimba : une fête agraire en perte de vitesse ?

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Cette fête agraire est organisée dans la presqu'île de Nioumakélé sur l'ile d'Anjouan. Association Maeecha.

Sur l'île d'Anjouan, aux Comores, dans l'océan Indien, le Ntrimba était jadis organisé au début des travaux champêtres pour solliciter la protection des esprits. Mais, cette fête agraire, dont les origines semblent multiples, a été peu à peu délaissée, au grand regret des habitants de Nioumakélé.


Les images sont en noir et blanc. Elles furent diffusées en 1960 dans l’émission « Voyage sans passeport » présentée par Irène Chagneau sur la Radiodiffusion-télévision française (RTF). Une copie est encore disponible sur le site internet de l’Institut national de l’audiovisuel (Ina). Il s’agissait d’une série documentaire, dont l’objectif était de faire découvrir un pays au travers de visites culturelles, de curiosités locales, d'événements importants, du patrimoine, des traditions etc.
Dans cet épisode consacré aux Comores, intitulé « Fêtes et traditions », la présentatrice montre plusieurs aspects de la culture et de la tradition comoriennes.
Ici, des femmes tressant des tapis de prière ou brodant des bonnets comoriens (Kofia), là des hommes sortis de la mosquée du vendredi de Moroni, d’autres jouant au M’raha ou dansant la danse du sabre etc.

Un personnage mystique

On y voit, aussi, des femmes en pleine « danse du pilon », wadaha, ainsi qu'un curieux personnage entièrement couvert de feuilles de bananier séchées. « Il s’agit du simba », dévoile la présentatrice. « Ce personnage visiblement diabolique devrait tracer de grands cercles autour des femmes au pilon dans un symbole de protection de la cérémonie », explique-t-elle, amusée. Le Simba, dont parle Irène Chagneau dans cette vidéo, est aussi appelé Ntrimba à Anjouan, où cette fête agraire est organisée dans la presqu'île de Nioumakélé, à la pointe sud-est de l’île.

Le Ntrimba est un curieux personnage recouvert de feuilles de bananier. Association Maeecha.

Traditionnellement, le Ntrimba est organisé chaque année en août-septembre, avant le début des travaux champêtres. Comme dans certaines sociétés agricoles, que ce soit en Afrique, en Europe ou en Asie, ce rite est célébré pour que la « terre soit féconde et que la mer donne des vents chargés de bienfaisantes pluies ». Mais ces dernières années, il n’est organisé ni régulièrement, ni avec la ferveur d’antan. L’effet, sans doute de la modernité et des nouveaux courants religieux qui fustigent cette pratique « sauvage et païenne ».
Selon Jean-Claude Hébert qui a fait une brève étude des fêtes agraires dans l’île d’Anjouan, le terme Ntrimba désigne, à la fois, le pèlerinage (comprenant la procession de deux ou trois jours entrecoupée d’arrêts de quelques heures dans les villages traversés), la danse spéciale exécutée lors des arrêts et un personnage curieux, le moniteur de la danse, qui est recouvert, de pied en cap, de feuilles ou d’herbes.
Son identité ne doit pas être connue : son habillement fait de longues feuilles, généralement de bananier, doit recouvrir tout son corps ; seuls les yeux sont visibles au travers d’un heaume pointu. C’est ce personnage qui se tient à la tête de la procession, lorsque celle-ci entre dans les villages. La fête dure trois jours au maximum et elle se déroule dans plusieurs village selon un itinéraire séculaire. Cela ressemble à un pèlerinage qui se termine toujours, au bord de la mer, par le sacrifice d’un bœuf ou d’un cabri, dont les restes sont jetés dans les flots.

En souvenir de l'arrivée des chiraziens ?

Le Ntrimba est, en fait, un masque comme on en trouve un peu partout en Afrique. Le danseur est à la fois la voix des dieux et la voie que ceux-ci choisissent pour établir une relation avec les hommes. Selon Combo Djani, un foundi (maître) du village d’Ongojou (Nioumakélé), le Ntrimba serait organisé annuellement pour « remercier les esprits (djinns) qui ont précédé l’arrivée de l’Homme sur terre ». Ils seraient, à ce titre, les propriétaires de cette Terre-mère nourricière où les hommes se sont installés et cultivent après avoir passé un contrat avec les Djinns.
D’autres disent que le Ntrimba commémore l’arrivée, dans cette partie de l’archipel des Comores, des premiers Chiraziens (descendants de l'aristocratie sunnite persane ayant fui Chiraz entre le XIVe et le XVIIIe siècle). Les escales du Ntrimba dans les villages seraient les étapes suivies par les Chiraziens dans la pénétration à l’intérieur des terres. Cette explication est contestée par Jean-Claude Hébert, qui soutient que si c’était le cas, l’itinéraire de la procession s’effectuerait logiquement de la mer vers les hautes terres et non dans le sens inverse.
Un habitant de Nioumakélé déclare : « Le rite du Ntrimba fait partie de nos traditions. Si on ne le fait pas, il peut y avoir des noyades en mer ». Il n’est donc pas étonnant que certains tentent d’expliquer les fréquentes noyades en mer des jeunes gens qui tentent d'atteindre Mayotte, une île de l’archipel sous administration française, à bord d’embarcations de fortune, par le fait qu’on a négligé l’organisation du rite du Ntrimba ces dernières années. « Nourrir les esprits, c’est vaincre la peur des Hommes », commente Geneviève Wiels, auteure d’un film documentaire intitulé « La Porte des Djinns »…

Faïssoili Abdou
Journaliste à la radio Domoni Inter
Anjouan, Comores
faissoili.abdou@gmail.com

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