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Littérature Maurice

Publié le • Modifié le

Le nouveau roman de l’île Maurice, sans mythologie ni pathos

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Natasha Soobramanien est née à Londres de parents mauriciens. «Génie et Paul» est son premier roman. Francesca Mantovani

Génie et Paul est un magnifique premier roman, intelligent et poignant, sous la plume d’une Anglo-Mauricienne pleine de talents. S’inspirant du grand classique français du XVIIIe siècle, Paul et Virginie - dont l’action se situe à l’île Maurice coloniale - Natasha Soobramanien raconte une histoire d’amour moderne, doublée d’une quête postcoloniale de pays et de soi.


« Un texte s’écrit avec des textes », aime rappeler Philippe Sollers, résumant la démarche intertextuelle qui sous-tend toute entreprise de textualité littéraire. La littérature aime à procéder par pastiches, échos, collages, parodies, voire même plagiat. Cela se fait de manière plus consciente et volontaire dans la littérature postmoderne et postcoloniale, comme en attestent les romans contemporains inspirés de textes canoniques de littérature occidentale tels que Robinson Crusoë de Daniel Defoe, de Roméo et Juliette et La Tempête de Shakespeare, mais aussi d’Autant en emporte le vent de Margaret Mitchell, pour ne citer que ceux-là...

Avec Génie et Paul, la jeune Anglo-Mauricienne Natasha Soobramanien s’inscrit dans ce projet contemporain de réécriture et réappropriation subversive des classiques de la littérature, avec pour modèle cette fois Paul et Virginie, chef-d’œuvre de l’auteur du XVIIIe siècle français Bernardin de Saint-Pierre. La subversion ici commence dès le titre avec l’inversion des noms, la jeune femme du couple prenant désormais préséance sur son amant et le nom de la jeune fille réduit à son suffixe, effaçant ainsi l’allusion à la virginité exigée aux femmes de la bonne société.

L’innocence perdue

L’action de Paul et Virginie (1788) se déroule dans une Maurice coloniale, quand l’île était encore sous domination française et pratiquait l’esclavage. C’est un roman fondateur de l’imaginaire mauricien. Inspiré des idéaux des Lumières et en particulier de la pensée de Rousseau, Bernardin de Saint-Pierre y ranconte une histoire d’amour tragique, sur fond de débats sur l’émancipation des esclaves et les méfaits d’une colonisation basée sur la monoculture (cannes à sucre).

Malgré la dévastation humaine découlant de la domination (coloniale) de l’homme par l’homme, l’île de l’océan Indien apparaît dans le roman comme un Eden perdu, dernier refuge du « bon sauvage » pétri d’humanisme et de pragmatisme écologique.

C’est à travers l’intrigue que l’on se rapproche peut-être le plus du prototype narratif emprunté à Bernardin de Saint-Pierre. Tout comme les protagonistes de ce dernier, les héros éponymes de Génie et Paul ont grandi ensemble à Maurice. Ils sont frère et sœur, nés de la même mère, contrairement à Paul et Virginie qui ne sont pas liés par des liens biologiques. Cela ne les empêche pas de s’aimer tendrement et de souffrir ensemble de la nostalgie du pays natal. A l’âge de 5 et 10 ans respectivement, Génie et Paul ont suivi leur mère pour venir s’installer en Grande Bretagne. Situé à la fois à Londres, à Maurice et à Rodrigues, l’île-sœur, le roman s’organise comme un va-et-vient entre ces trois lieux qui participent de la reconstruction identitaire des personnages.

Le roman s’ouvre sur la disparition de Paul, alors que Génie est hospitalisée suite à une nuit de fête dans un club londonien. Regrettant d’avoir mis en danger la vie de sa sœur en la poussant à goûter à des drogues dures, Paul prend la fuite. On apprendra au fil du récit qu’il est parti à Maurice retrouver cette terre natale qu’il a du mal à oublier. La quête identitaire de Paul, doublée de la quête de Génie qui se met aussi sur les routes pour retrouver les traces de ce frère tant aimé constitue l’argument principal autour duquel s’organise le roman de Natashah Soobramanien.

Génie et Paul est le premier roman de Natasha Soobramanien. Gallimard

Cette errance des protagonistes entre deux mondes, à la recherche de la patrie et de soi, après l’expérience aliénante de la colonisation, est le sujet central de nombreux récits récents produits par les écrivains issus des pays dominés du Sud. Elle inscrit le livre de Nathashah Soobramanien dans le projet postcolonial de reconstruction identitaire, qui passe par la narration vécue par les auteurs comme une catharsis.

Une narration en contrepoint

Ce qui fait l’originalité de la narration de Soobramanien, c’est son déploiement en contrepoint par rapport au livre de Bernardin Saint-Pierre. Interrogée par des journalistes lors de la parution de son livre en anglais en 2012, l’auteur a raconté comment elle avait été envahie d’un « sentiment profond de frustration et de colère » en lisant Paul et Virginie.

Redresser ce qu’elle qualifie de « malhonnêteté intentionnelle » du romancier français fut le point de départ de son propre récit. Elle y parvient en mettant dans la bouche de ses personnages des critiques de tel ou tel aspect de cette histoire du couple mythique des lettres franco-mauriciennes : « Une ânerie bourgeoise pleine de bons sentiments et de nostalgie qui traite les prolétaires de haut et passe sous silence l’esclavage » !

On lira Génie et Paul aussi comme une critique de l’exotisme au cœur du roman de Bernardin de Saint-Pierre. Les références aux romans mauriciens contemporains, notamment à Bénarès de Barlen Pyamootoo, considéré comme un chef-d’œuvre de « détropicalisation » du regard, déconstruisent le récit de mer bleue et de palaces sur lequel le mythe touristique de l’île Maurice s’est construit.

« Le sable était doux », écrit Natasha Soobramanien, « mais jonché de bouts de coraux blanchis, durs comme des os, certains à la forme de crânes d’animaux. Et à moitié enterrés dans le sable se trouvaient des morceaux de coquillages, que la mer avait fracassés, il y avait aussi les épines et les graines de filaos. Cela lui faisait mal aux pieds. »

Après Génie et Paul, on pourra difficilement raconter l’île Maurice sur le mode mythologique ou idyllique.


Genie et Paul, par Natasha Soobramanien. Traduit de l’anglais par Nathacha Appanah. Collection « Continents noirs », Editions Gallimard, 2018, 260 pages, 23 euros.

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