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Publié le • Modifié le

Enjeux pétroliers et écologistes autour du récif de l’Amazone

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Le récif de l'Amazone ®Greenpeace

La découverte d’un récif corallien profond par des scientifiques brésiliens au large du Brésil et de la Guyane divise écologistes et pétroliers. Cet écosystème unique, révélé récemment, surnommé le récif de l’Amazone, contesté par les industriels, se trouve sur des concessions pétrolières en attente d’autorisation d’exploration. Au Brésil, le consortium pétrolier mené par le groupe Total n’a pour l’instant pas encore obtenu ce sésame. En Guyane, la même opération est en cours : le gouvernement français doit statuer à l’issue d’une l’enquête publique imminente pour décider s'il accorde ou non au pétrolier une autorisation d’explorer dans les eaux guyanaises. Une décision lourde de conséquences pour les écologistes menés par l’organisation Greenpeace, qui dénoncent la mise en danger d’un récif unique avant que les scientifiques n’aient véritablement le temps de l’étudier.


Tout commence en 2013, lorsque le ministère de l’environnement du Brésil (Ibama), donne son accord à l’Agence régulatrice du pétrole au Brésil (ANP) pour organiser la mise en vente de concessions maritimes au large de l’embouchure de l’Amazone. La zone semble prometteuse : on estime qu’elle pourrait renfermer plus de 14 milliards de barils, soit plus que la totalité des réserves avérées du Golfe du Mexique.

L’ANP organise des ventes aux enchères en mai 2013 et sur la dizaine d’entreprises qui se portent acquéreurs, l’offre la plus importante est réalisée par un consortium pétrolier mené par Total (40 %), Petrobras (30 %) et BP (30 %) pour 620 millions de réais (238 millions de l’époque), mais à ce jour aucune de ces compagnies n’a pu commencer à explorer.

L'ocean Atlantique au large du Brésil et de la Guyane Marizilda Cruppe / Greenpeace

Les déconvenues de Total au Brésil

Total, qui a fait l’acquisition de cinq blocs au large de l’embouchure de l’Amazone lors de la vente aux enchères de mai 2013, souhaite passer rapidement en phase d’exploration pour confirmer la présence d’hydrocarbure sur ses concessions. Ceci afin de pouvoir engager l’exploitation de ses sites dans lesquels elle a déjà beaucoup investi. Mais l’affaire se complique.

Une équipe de chercheurs brésiliens relate, dans une étude publiée dans la revue Science Advance en 2016, la découverte d’un système récifal très particulier dans cette même zone au large de l’embouchure de l’Amazone. Suite à cette découverte, l’organisation écologiste Greenpeace envoie sur place l’Esperanza, l’un de ses trois gros bateaux, pour réaliser avec les chercheurs brésiliens des expéditions scientifiques afin de documenter et de confirmer, notamment avec l’usage d’un sous-marin, la présence de ce fameux récif.

De retour à terre, Greenpeace annonce que « l'équipe scientifique vient de faire une découverte majeure : la présence d’une formation récifale - composée de rhodolithes (des algues calcifiées) - à l’endroit même où Total envisage de forer des puits d’exploration pétrolière » à plus de 180 mètres de profondeur et à 120 kilomètres au large des côtes brésilienne, pointant la menace que représenterait une activité pétrolière pour les coraux et le littoral, demandant la sanctuarisation de la zone.

L'Esperanza Marizilda Cruppe / Greenpeace

De son côté, Total réagit et explique que l’Esperanza est allée en bordure de l’une de ses concessions au sud-ouest du bloc FZA-M-86 et qu’elle a identifié des rhodolithes à une profondeur d’eau de 180 mètre alors que le puit d’exploration prévu se trouve dans un autre bloc, le FZA-M-57, et que ce puit sera réalisé à 1800 mètres de profondeur à 28 kilomètres des rhodolithes identifiés par l’ONG, ajoutant qu’aucune formation biogénique n’a été identifiée dans le bloc FZAA-M-57.

Mais pour pouvoir réaliser des forages, Total doit obtenir une licence d’exploration pétrolière de l’autorité brésilienne et cette licence n’est délivrée que si l’étude d’impact environnemental, fournie par l’industriel, est jugé satisfaisante. Or, en 2017, l’Ibama avait réclamé des informations complémentaires au sujet de l’étude d’impact environnemental fournie par l’entreprise française les jugeant « insuffisantes ».

Total avait répondu à la demande de l’Ibama fin janvier. Mais, mi-avril, à la suite de l’expédition de Greenpeace, un procureur de l’Etat de l’Amapa (nord du Brésil) invoque les menaces que représenterait l’exploitation pétrolière sur le récif corallien récemment découvert et se prononce auprès de l’Ibama contre l’octroi de la licence au groupe pétrolier français. A ce jour, le groupe français Total, tout comme BP, n’a toujours pas obtenu des autorités brésiliennes l’autorisation d’explorer ses concessions.

La mangrove du littoral guyanais serait impactée en cas de marée noire Marizilda Cruppe / Greenpeace

L’enjeu guyanais

En 2011, un permis est par ailleurs attribué au groupe pétrolier Shell au large de la Guyane et une campagne d’opérations est menée. Un premier forage réalisé en 2012-2013 démontre la présence d’hydrocarbures dans la partie orientale du site. Ce permis est étendu de septembre 2017 jusqu’au mois de mai 2019 pour faire de l’exploration et Total se propose de profiter de cette extension pour réaliser un dernier forage d’exploration dans la partie centrale du permis dit de « Guyane maritime » qui s’étend sur plus de 24 000 kilomètres carrés.

Afin de pouvoir explorer cette partie centrale du permis où Total estime qu’il existe un potentiel, la compagnie lance, dès octobre 2017, une campagne océanographique pour documenter son étude d’impact environnemental qui est actuellement examinée par les autorités. Cette étude de plus de 2000 pages, qui sera, d’après Total, consultable par tous, s'ajoutera à l’enquête publique, d’une durée d’un mois, qui devrait démarrer le 16 juillet.

A l’issue de cette période et évidemment en cas d’avis favorable, une autorisation préfectorale sera délivrée en octobre 2018. Dans cette perspective, Total E&P Guyane française réalisera un forage exploratoire entre janvier et mai 2019 et, en cas de découverte, il faudra alors compter près de six ans avant qu’une phase de production ne soit lancée. Mais si en mai 2019 aucune exploration n’est réalisée, Total perdra son permis.

La découverte du récif de l’Amazone en Guyane

Après avoir documenté le récif de l’Amazone au Brésil, l’Esperanza débarque à Cayenne et Greenpeace engage une nouvelle expédition le 3 mai 2018 avec des scientifiques brésiliens sous la direction de Gizele Duarte Garcia, professeur à l’université fédérale de Rio, pour voir si le récif de l’Amazone qu’ils ont documenté au Brésil, est aussi présent au large de la Guyane dans la zone maritime où Total souhaite réaliser ses opérations.

Mise à l'eau du CTD, une des sondes utilisées sur l'expédition Marizilda Cruppe / Greenpeace

L’expédition dotée d’un ROV, un robot sous-marin et de multiples appareils de mesure revient à terre après six jours de mer et confirme la présence d’un récif corallien sur le tombant du plateau continental entre 90 et 150 mètres de profondeur, à près de 120 kilomètres de la côte guyanaise, dans les eaux territoriales françaises.

De plus, l’analyse au Brésil des prélèvements et des informations collectées en Guyane permet aux scientifiques de confirmer qu’il s’agit de la même zone récifale que celle découverte au Brésil. Comme l’annonce, François Chartier, le chef de campagne Océan de Greenpeace, « depuis que l’existence du récif de l’Amazone a été démontrée, on se doutait bien que ce récif ne s’arrêterait pas à la frontière du Brésil, mais cette fois on en apporte la preuve ».

Cette découverte, pour le directeur de recherche du CNRS, Serge Plane, qui a suivi les travaux scientifiques réalisés à bord de l’Esperanza « est une découverte d’un écosystème original… qu’il va falloir décrire maintenant plus en profondeur. Ce n’est pas un récif corallien tel qu’on les imagine comme le récif de la Grande Barrière. On est sur une bioconstruction avec plutôt des rhodophytes, des algues, peu de corail en lui-même. Ce sont des constructions qui sont lentes mais qui font des structures calcifiées sur lesquelles viennent se fixer beaucoup d’espèces, des éponges, différents organismes filtreurs… qui créent un pôle de biodiversité assez remarquable dans un endroit où on ne pensait pas qu’il y aurait un développement de ce type-là ».

 ►[ Ecouter ] A Bord de l'Esperanza sur le récif de l'Amazone

Total et le récif guyanais

Une découverte que ne partage pas le groupe Total. Les missions océanographiques organisées par Total en octobre 2017 au large de la Guyane, réalisées par la société Creocean,en présence de chercheurs du Muséum d’histoire naturelle de Paris, n’arrivent pas aux mêmes conclusions que les scientifiques brésiliens.

La mission océanographique de Total, qui a duré une cinquantaine de jours et qui a exploré à la fois la zone de grands fonds autour de 2500 mètres autour de l’endroit où Total envisage de réaliser son point de forage à plus de 30 kilomètres du plateau rocheux, et l’ensemble de ce banc rocheux se trouvant sur des fonds de 100 mètres à la limite du plateau continental, n’a, de leur point de vue, rien d’un récif corallien. Pour Eric Dutrieux de Creocean, « on peut peut-être imaginer qu’il y a quelques dizaines de milliers d’années, cette zone rocheuse affleurait à la surface et a été élaborée par des coraux, car on retrouve de la roche typiquement carbonatée (calcaire) mais aujourd’hui c’est un récif qui ne comporte plus de coraux, à part quelques petits coraux solitaires complétement dispersés. Ce n’est pas un récif corallien ».

Un constat sans appel que partage Philippe Bouché, professeur au Muséum d’Histoire naturelle qui a supervisé cette évaluation scientifique: « En mon âme et conscience, il n’y a pas sur le rebord du plateau continental de structures biologiques construites qui justifient l’appellation récif corallien et qui justifieraient que le principe de précaution fasse qu’on arrête tout sur l’exploration pétrolière au large de la Guyane ».

Total Reuters

La demande d’autorisation de forage en cours d’instruction se fonde entièrement sur les conclusions des travaux scientifiques réalisés par la mission océanographique de Total en octobre 2017 et ne prend pas en compte la découverte brésilienne de mai 2018. Le gouvernement qui va devoir statuer prendra-t-il en compte cette dernière ? Réponse en octobre 2018.

Chronologie et chiffres clés