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Littérature Etats-Unis

Publié le • Modifié le

Toni Morrison remonte aux sources du racisme américain

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Prix Nobel de littérature 1993 et auteur de onze romans, Toni Morrison est une voix incontournable de l'Amérique contemporaine. Angela Radulescu/wikimedia.org

L’Origine des autres est un livre important sous la plume d’une des plus grandes écrivaines des Etats-Unis. Romancière et observatrice perspicace des heurs et malheurs de l’Amérique contemporaine, Toni Morrison retrace, à travers les six essais que compte ce nouveau livre, l’origine de la division manifestement ineffaçable de son pays entre Blancs et Noirs.


La race est une question centrale dans l’œuvre de l’Américaine Toni Morrison, qui de livre en livre a retracé la quête identitaire des Afro-Américains, marginalisés en tant que peuple dans une société étatsunienne fondée sur la hiérarchie de la pigmentation de la peau. Auteur d’une dizaine de romans et d’essais sur la littérature et l’esthétique, prix Nobel de littérature en 1993, la grande dame des lettres de l’outre-Atlantique revient sur sa thématique favorite et quasi-obsessionnelle dans son nouvel ouvrage L’Origine des autres. Ce livre est issu d’une série de conférences que l’écrivain a prononcées à l’université de Harvard en 2016 sur « la littérature de l’appartenance ».

L’Origine des autres est un livre dense qui sollicite à la fois l’histoire, l’anthropologie et la littérature pour étayer l’affirmation centrale de l’opus : la race est une construction sociale. Traduit sans doute trop littéralement, le titre prête à confusion, renvoyant à une ascendance aussi mythique qu’éloignée, alors que l’objectif de l’essayiste est de raconter ici l’invention de l’Autre, à la fois comme concept idéologique et l’en-deça psychique du soi. Obsession nationale aux Etats-Unis, l’Autre est construit comme la limite à ne pas franchir, au risque de devenir soi-même un étranger et de perdre son américanité définie, pour beaucoup, par la couleur.

« Perdre son rang défini par la race, c’est perdre sa propre différence, consacrée et prisée », écrit Toni Morrison. Car, ajoute-t-elle, « la race a été un critère constant de différenciation, tout comme la richesse, la classe sociale et le genre, donc chacun est affaire de pouvoir et de nécessité de contrôle ». Et l’auteur de s’interroger : « Comment devient-on raciste, sexiste ? Puisque personne ne naît raciste et qu’il n’existe pas de prédisposition fœtale au sexisme… ». Les six essais qui constituent le recueil répondent précisément à cette question de fabrication de l’Autre dans une société américaine où tous sont des « autres », puisqu’ils viennent tous de l’extérieur, les premiers habitants ayant été marginalisés ou supprimés.

« On ne naît pas raciste »

L’enquête mène Morrison d’abord sur le terrain des thèses eugénistes qui avaient cours tout au long du XVIIIe et XIXe siècle, avec des pontes affirmant dans des pages des revues scientifiques les plus sérieuses qu’en raison de leur « indolence naturelle », les Noirs étaient fermés « à la civilisation, à la culture morale et à la vérité religieuse ». Bref, pour les eugénistes, ils étaient plus proches du bétail que des humains, auxquels on rendait service en les obligeant à cultiver des champs de coton, de canne à sucre et de riz ou de tabac car « l’exercice » leur permettait de sortir de leur torpeur congénitale. Il serait sans doute difficile de trouver d’autres exemples aussi éloquents de mauvaise foi pseudo-scientifique.

L'Origine des autres Christian Bourgois

L’esclavage ainsi justifié explique sans doute que la plupart des Occidentaux de l’époque n’avaient aucun scrupule à exploiter les Noirs amenés de force par bateaux entiers dans des conditions aussi criminelles qu’inhumaines. Pour illustrer ses propos, Morrison cite le journal intime d’un planteur de canne à sucre en Jamaïque, datant de 1750. L’individu dénommé Thomas Thistlewood notait avec minutie, entre deux consignes sur l’agriculture, les corvées, les maladies, des détails de ses aventures charnelles sur la plantation. Ce qui est remarquable dans les notations de ce planteur anglo-jamaïcain, pointe l’auteur, « c’est (…) le divorce de Thistlewood avec le jugement moral, pas du tout atypique, qui éclaire l’acceptation de l’esclavage ».

Cette déshumanisation, on la retrouve dans les écrits laissés par les asservis eux-mêmes, notamment dans les mémoires de l’esclave antillaise Mary Prince publiés en 1831 que Toni Morrison cite in extenso. Commentant les épisodes de violence que Prince ainsi que d’autres esclaves ont racontés, la romancière suggère que cette violence perpétrée contre les asservis relève du travail psychologique de la fabrication de l’Autre. Attirant l’attention sur l’aspect « plus sadique que correctif » des coups de fouet donnés à Prince par sa maîtresse l’accusant d’avoir cassé un pot de terre, Morrison écrit : « La nécessité de faire de l’esclave une espèce étrangère semble une tentative désespérée pour confirmer que l’on est soi-même normal. (…) On dirait qu’ils crient : « Je ne suis pas une bête ! Je ne suis pas une bête ! Je torture ceux qui sont sans défense pour prouver que je ne suis pas faible. »

L’exotisation de l’Autre

La démonstration de Toni Morrison fait aussi une large place à la littérature. Les grandes œuvres du canon littéraire américain sont ici mises à contribution afin de montrer comment les auteurs comme William Faulkner ou Ernest Hemingway ont exploité les clichés liés à la couleur de la peau, participant à leur tour à l’exotisation de l’Autre et à sa construction comme un possible menace à l’identité américaine.

Critiquant chez ces écrivains la conception de la couleur et du métissage comme étant nécessairement déstabilisants et destructeurs, Toni Morrison rappelle combien les personnages de Faulkner sont hantés par « l’horreur d’une unique goutte du mystique sang « noir » ». « Dans une grande partie de la littérature américaine, écrit la romancière, quand l’intrigue requiert une crise familiale, rien n’est plus répugnant qu’un rapport sexuel consenti entre les races. C’est l’aspect consenti de ces relations qui est rendu scandaleux, illégal et abject. Contrairement au viol d’esclaves, le choix humain ou, Dieu nous en préserve, l’amour font l’objet d’une condamnation en bloc. Et, pour Faulkner, ils aboutissent au meurtre. » Chez Hemingway, Morrison déconstruit l’utilisation du colorisme comme un raccourci narratif pour faire appel aux préjugés de couleur fortement enracinés dans l’imaginaire américain (blanc).

Le lecteur de ces pages sera aussi frappé par le rapprochement inédit et inattendu que propose l’auteur entre l’esclavagiste Thistlewood et le paternalisme sentimental de Harriet Beecher Stowe, l’auteur de La Case de l’oncle Tom (1852). Qualifiant l’ouvrage mondialement connu de cette dernière de « tentative pour « embellir » l’esclavage afin de la rendre acceptable », Morrison semble suggérer que la vision romantique d’une Beecher Stowe, tout comme le paternalisme du mouvement anti-esclavagiste, ne véhiculaient pas moins l’infériorité des Noirs. « Les nègres veulent uniquement servir », écrit-elle résumant la pensée de l’auteur du roman le plus vendu du XIXe siècle.

L’imagination de la différence

L’analyse critique de l’imagination de la différence que propose L’Origine des autres n’épargne pas les propres écrits de son auteur. D’ailleurs, le livre s’ouvre sur l’évocation d’une scène d’enfance de la romancière Toni Morrison dans laquelle celle-ci restitue la visite effectuée chez elle par son arrière-grand-mère, en 1932 ou 1933. Chef incontestable de la famille, celle-ci avait jeté l’effroi parmi les membres du foyer réunis lorsqu’elle a pointé sa canne vers ses deux arrière-petites-filles (Toni Morrison et sa sœur) qui jouaient dans la cour, avant de déclarer solennellement : « Ces petites ont été trafiquées ». « Mon arrière-grand-mère étant noire comme du goudron, ma mère savait précisément, se souvient Morrison, ce qu’elle voulait dire : nous, ses enfants, et, par conséquent notre famille immédiate, nous étions souillées, non pures. »

Rappelant combien cette scène primitive a influencé son écriture, Toni Morrison reconnaît que son œuvre a été marquée, elle aussi, par notre commune « tendance à isoler et à considérer ceux qui ne sont pas de notre clan comme étant l’ennemi ». C’est sans doute cette lucidité devenue la marque de fabrique de l’auteure de Beloved et du Chant de Salomon, qui fait dire au préfacier de son dernier livre, Ta-Nehisi Coates, que celle-ci « compte parmi les écrivains et penseurs les plus admirables que (l’Amérique) ait jamais engendrés » et qu’il « ne doit y avoir rien d’étonnant à ce que Toni Morrison soit de ceux qui comprennent l’emprise qu’a l’Histoire sur nous tous ».


L’Origine des autres, par Toni Morrison. Traduit de l’anglais par Christine Laferrière. Edition Christian Bourgois, 96 pages, 13 euros.

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