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France Agriculture et Pêche Immigration Emploi et Travail racisme

Publié le • Modifié le

Les «invisibles»: heurs et malheurs des ouvriers agricoles clandestins en Corse

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En Corse, maintenir la compétitivité des exploitations face à la grande distribution devient de plus en plus difficile. Olivier Favier ©

La transformation de la Plaine orientale en zone de culture intensive est contemporaine à l’arrivée des pieds-noirs en Corse. De nombreux ouvriers sans-papiers y travaillent aujourd’hui pour maintenir la compétitivité des exploitations. Les mauvais traitements dont ils font l’objet rendent la situation semblable à celle du sud de l’Italie où certains chercheurs et journalistes n’hésitent pas à parler d’esclavage moderne.


Cela commence souvent ainsi : le passeur se rend chez l'agriculteur, qui lui confie plusieurs contrats à durée déterminée. Puis il part au Maroc et, de village en village, il vend chaque contrat pour plusieurs milliers d’euros. Les heureux élus inscrivent leur nom en haut de la feuille puis gagnent la Corse par bateau, en toute légalité. Au retour, le passeur partage les gains avec l'agriculteur qui, parfois, embauche réellement les travailleurs mais refuse, parfois aussi, de les accueillir. S'ils viennent à protester, la réponse du patron est simple : il a dû se passer d’eux, car ils ne se sont pas présentés.

Les mini-Calais de la Plaine orientale

En 2011, un passeur interpellé avait ainsi empoché 980 000 euros en un an. Mais les gains ne se limitent pas à la répétition de ce tour de passe-passe. L’agriculteur peut aussi se changer en marchand de sommeil. Antoine Albertini vient de consacrer un livre à ceux qu’il nomme Les Invisibles. « Aux abords de la nationale qui va de Bastia à Porto-Vecchio, explique-t-il, il y a plein de mini-Calais. » Les autorités en connaissent l’existence, mais n’interviennent que sur ordre de la préfecture, à l’heure où il faut atteindre les quotas d’interpellations. Et les premiers visés sont les travailleurs.

La Corse n’est pourtant pas une terre paysanne. Seul un tiers des terres y est cultivé, contre plus de la moitié pour la moyenne nationale. L’agriculture ne représente plus guère que 2% du produit intérieur brut de l’île. Les agrumes sont en recul, malgré la labellisation de la clémentine corse, et la moitié des sols travaillés sont désormais occupés par la vigne. L’essentiel des activités se concentrent autour de la Plaine orientale, en Haute-Corse. Pour le reste, les prix à l’achat sont si bas que les cueillettes ne sont pas toujours faites et les fruits pourrissent sur les arbres.

Comme dans le sud de l’Italie, ce vivier de travailleurs clandestins, qui acceptent de travailler dix heures par jour pour quarante euros, est devenu une façon commode de maintenir une activité dont les pressions opérées par la grande distribution ont détruit la rentabilité. Comme en Calabre toujours, les travailleurs qui sont restés dans l’île une fois leur contrat achevé tombent sous la coupe d’autres travailleurs, installés depuis plus longtemps qu’eux.

Ces contremaîtres sont précieux. Parlant la même langue que leurs recrues, ils savent écarter les fortes têtes et détourner l’attention. On nourrit ainsi l’illusion que ce sont les immigrés qui exploitent leurs compatriotes et Antoine Albertini n’hésite pas à comparer le rôle de ces intermédiaires à celui de « kapos ». Comme les passeurs, ces intermédiaires monnaient leurs faveurs : une part du maigre salaire de l’ouvrier finit dans les poches de celui qui le surveille et l’exploite. Un tel système instaure une précarité quotidienne. Il établit une concurrence entre les travailleurs qui protège les employeurs de toute mobilisation collective.

Quand le racisme conduit au meurtre

Parmi les exploitants, certains cherchent à assurer aux « invisibles » des conditions plus décentes, de salaire et de logement. Encore le font-ils en cachette pour ne pas s’attirer les foudres de certains voisins qui n’hésitent pas à marquer les maisons occupées par des immigrés du sigle A.F., « Arabi Fora », autrement dit : « Arabes dehors ». Parfois aussi, les gestes se joignent à la parole.

En 2009, la gendarmerie enquête sur le corps de Msarhati El Hassan, un ouvrier marocain de 40 ans, retrouvé au bord d’un chemin, près d’un champ. Dans son portable, est enregistré le numéro d’un journaliste. Il s’agit d’Antoine Albertini qui, deux semaines plus tôt, l’a interviewé pour un documentaire : « Moi, j’ai payé six mille euros pour arriver jusqu’ici », lui a confié cet homme dans une séquence d’une demi-minute. Mais ce dont se souvient aussitôt le reporter, c’est qu’il l’a fait à visage caché : « Parce que si je parle, ils me mettront une balle dans la tête ».

Sidéré, Antoine Albertini cherche à savoir si un lien peut être fait entre ces deux événements. Mais les pistes échouent l’une après l’autre : ni le passeur, ni l’agriculteur, ni même un chasseur alcoolisé qui l’a pris à partie le matin de sa mort, ne peuvent être incriminés. « Ces trois hypothèses disent pourtant bien d’où provient le danger », souligne celui qui, depuis, a enquêté sur nombre de crimes semblables. La vie et la mort ce malheureux résument tant d’autres histoires, jusqu’au changement d’identité qui ont d’abord fait croire aux enquêteurs que la victime était de nationalité tunisienne.

Le livre est paru en mars et son auteur ne craint pas les menaces. « Le chien qui aboie ne mord pas », sourit-il. Comme pour les meurtres qu’il a répertoriés, le vrai danger reste imprévisible : « Certains sont morts sauvagement assassinés par de jeunes chiots sans collier pour quelques dizaines d’euros. »


Pour aller plus loin : Antoine Albertini, Les Invisibles, Jean-Claude Lattès, mars 2018.

L’auteur de cet article remercie le Festival « Parole vive » pour son accueil.

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