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Littérature Iran Islam

Publié le • Modifié le

Témoignage: chroniques de l’Iran des mollahs et des «tentes sur pattes»

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Pouran Dokht Amir Afsar et sa fille Shahraz Amir Afsar-Shakeri sont les auteures de «Chemin non pris». L'Harmattan

Réfugiées en France depuis 30 ans, les Iraniennes Pouran Dokht et Shahraz sont mère et fille. Arrivée toute petite, Shahraz a grandi en France. Sa relation « fusionnelle » avec sa mère l’a conduite à prêter sa plume à celle-ci pour raconter en français ses souvenirs des années qui ont suivi la révolution islamique, ses colères et ses traumatismes. A mi-chemin entre récit autobiographique et critique sociale, ce livre fait vivre la révolution iranienne de l’intérieur. Un témoignage précieux.


A l’époque du triomphe absolu du cinéma iranien régulièrement plébiscité dans les grands festivals du monde (Cannes, Berlin, Venise, Montréal…), les Asghar Farhadi et les Jafar Panahi ont réussi à faire passer au second plan les splendeurs et les magnificences des lettres persanes. Qui se souvient encore en Occident de Ferdowsi, de Khayyam, de Rumi, de Saadi et autres Hafez ? Passée aux oubliettes aussi la prose iranienne qui pour être d’origine plus tardive n’en a pas été moins inventive en économie de moyens et puissance de feu imaginative.

Or heureusement que les femmes sont là ! En écho sans doute au succès que rencontrent de plus en plus en Iran les écrivains femmes, qui ont produit les best-sellers de la décennie écoulée avec notamment Bamdad Khomar ou « L’Aube étourdie » de Fataneh Hadj Seyed Djavadi (réédité 47 fois) ou Sahm-e Man ou « Ma part » de Parinoush Sani (réédité 14 fois), leurs sœurs exilées en France ou aux Etats-Unis ont réussi à rappeler à leurs lecteurs que les Iraniens maîtrisent l’art de raconter des histoires aussi bien que les cinéastes de Téhéran, qui sont aujourd'hui en train de réinventer l’économie esthétique du septième art.

Trois noms viennent à l’esprit : Marjane Satrapi, auteur de Persépolis, un chef-d’œuvre de satire et critique sociale à la Voltaire, Azar Nafisi qui a conquis l’Amérique avec son très nabokovien Lire Lolita à Téhéran et Firoozeh Dumas dont Funny in Farsi est un livre de mémoires mettant en scène l’éducation sentimentale à l’Iranienne, aussi exquis qu’inventif. Avec leur étonnant Chemin non pris : un hiver à Téhéran, le duo mère-fille Amir Afsar s’inscrit dans cette grande tradition de l’écriture littéraire persane tout en la renouvelant.

A mi-chemin entre autobiographie et témoignage

Difficile de définir le livre de ce couple mère-fille, Iraniennes de naissance et installées en France depuis les années 1990. Elles l’ont écrit à quatre mains, directement en français, confrontant leurs souvenirs. La fille avait 4 ans quand la famille est arrivée en France et a fait sa demande d’asile politique. «  J’étais encore toute petite quand j’ai quitté l’Iran pour de bon, mais croyez-moi, j’en garde encore le parfum dans mes narines et dans ma bouche le goût de "faloudé", cette incomparable glace iranienne à nulle autre pareille », plaide Shahraz, la plus jeune des deux co-auteures.

Il y a en effet quelque chose de la quête proustienne du temps perdu dans ce livre, du pays perdu s’agissant des Amir Afsar. Roman ? Récit autobiographique ? Mémoires ? « Il s’agirait plutôt d’un témoignage », avance timidement la jeune Shahraz. « Tout est vrai dans ce livre, poursuit-elle, de A à Z. Nous avons essayé de restituer fidèlement, autant que faire se peut à cause de la distance temporelle, à la fois les événements et les traumatismes que notre famille a vécus suite au passage brutal de l’époque du shah à celle des mollahs ».

A mi-chemin entre récit autobiographique et témoignage, « Chemin non pris » est le premier livre du duo mère-fille iraniennes Amir Afsar. L'Harmattan

Plus précisément, les événements racontés dans l’ouvrage datent des années 1980-1990, de la première décennie post-révolutionnaire lorsque la mère de Shahraz, Pouran Dokht, à la fois narratrice et personnage principal du récit, avait une trentaine d’années. Mariée à un diplomate qui venait de partir vers sa nouvelle affectation à l’Ambassade de l’Iran à Rabat (Maroc), mère de deux enfants et enceinte d’une troisième, l’héroïne est confrontée à la nouvelle donne sociale. Cette nouvelle donne, c’est la révolution islamiste.

Pouran n’aura pas d’autre choix que de s’y adapter, comme le feront d’ailleurs de millions d’Iraniens qui, s’ils avaient appelé de leurs voeux le changement de régime, et voire même descendu dans la rue pour manifester contre l’autoritarisme du shah, n’avaient pas mesuré la profondeur du changement que le régime issu de la révolution allait entraîner dans le pays. En attendant d’en prendre conscience, il y a peut-être encore un peu d’espoir et surtout beaucoup de désordre.

Le ton est donné dès la première page du livre : « Pour résumer, le seul maître à bord était le chaos ».

« Une mission délicate au Maroc »

L’essentiel du récit se déroule au Maroc où la narratrice va rejoindre son mari Hossein, l’ambassadeur plénipotentiaire au royaume de Hassan II. C’est à travers cet écrin marocain que les deux auteures racontent les mutations sociales à l’œuvre dans l'Iran de l'époque, dont les échos arrivent jusqu’aux époux Amir Afsar par le biais de la valise diplomatique. « Cette distance a protégé la famille, tout en la plongeant dans de grosses difficultés par rapport au régime marocain car les Iraniens avaient chargé mon père (Hossein dans le livre) d’une mission délicate, celle de déstabiliser le régime de Hassan II, en mobilisant les opposants », explique Shahraz.

Et d’ajouter : « Mon père n’a pas su acquitter de sa mission, car il n’avait pas l’étoffe d’un intrigant. » Historiquement, les relations entre le Maroc et la République islamique ont toujours été compliquées et elles le restent, comme en témoigne l’annonce le 1er mai dernier par Rabat de la rupture ses relations diplomatiques avec Téhéran à cause du parrainage supposé de l’Iran au mouvement inépendantiste saharoui, le Polisario.

Les péripéties de la vie de la famille Amir Afsar à travers le Maroc sont certes passionnantes, mais les plus belles pages de ce livre sont sans doute celles où les auteures décrivent les dérives de l’Iran sous les mollahs, la perte progressive des libertés individuelles et surtout la détérioration de la condition des femmes. « Le changement était flagrant, raconte la narratrice de retour à Téhéran après avoir passé six mois à Rabat. (…) A l’intérieur de l’aéroport aucune femme ne se promenait plus tête nue. Durant ces six mois, le système pileux chez les hommes avait pris des proportions amazoniennes. Quant au beau sexe, quelques spécimens étaient devenus méconnaissables. Ces pauvres créatures s’étaient transformées en tentes sur pattes, avec pour seule ouverture sur le monde un œil unique pour éviter les obstacles. »

Cette critique sociale, dont la véhémence n’a d’égal que la violence des mutations imposées par les révolutionnaires islamistes aux Iraniens, est la marque de fabrique de ce récit de témoignage puissant. Ses auteures n’ont pas d’ambition littéraire à proprement parler, ce qui explique sans doute que leur témoignage soit par endroits brut de décoffrage, contrairement aux récits littéraires qui ont été consacrés à cette période. « Pour ma mère, ce qui s’est passé dans son pays, déclare Sharaz Amir Afsar, était d’une grande violence. C’était un retour en arrière tragique pour elle qui a grandi dans une époque où les Iraniennes étaient libres. Sa propre mère était infirmière au bloc opératoire et avait participé dans les années 1950 à des courses de moto à Téhéran. »

Spécialiste de la poésie anglo-saxonne, admiratrice de l’Américain Robert Frost auquel elle a puisé le titre de son livre de mémoires, la narratrice vit aujourd’hui dans le deuil du « chemin non pris » ce fatidique 11 février 1979, date de la révolution en Iran.


Chemin non pris : un hiver à Téhéran, par Pouran Dokht Amir Afsar et Shahraz Amir Afsar-Shakeri. Editions de l’Harmattan, 2018, 387 pages, 30,50 euros.

Chronologie et chiffres clés