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Sénégal Mai-68

Publié le • Modifié le

La révolte des étudiants au Sénégal en mai 1968: questions à Omar Gueye

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Une voiture brûle au milieu d'une rue lors des violents affrontements entre les forces de l'ordre et les étudiants et ouvriers sénégalais à Dakar le 31 mai 1968. AFP

Professeur au département d’histoire de l’université Cheikh Anta Diop de Dakar, Omar Gueye est un spécialiste de l’histoire sociale du Sénégal contemporain. Son opus sur Mai 1968 au Sénégal : Senghor face aux étudiants et au mouvement syndical, fait autorité. Il revient pour RFI sur les tenants et aboutissants de la crise estudiantine et syndicale qui ébranla le régime sénégalais en mai-juin 1968 et ses convergences et divergences avec le mouvement de Mai-68 en France, dont on commémore cette année le cinquantenaire. Entretien.


RFI : Dans le discours à la nation que prononça le président Senghor en pleine crise estudiantine de mai-juin 1968, il accusait les étudiants de l’université de Dakar de «  singer  » leurs confrères de Nanterre et de la Sorbonne. Pour vous, le Mai-68 au Sénégal était-il une simple réplique des événements de mai 1968 en France ?

Omar Gueye : Il y avait certes des ressemblances entre les deux mouvements, mais dire que c’était une réplique serait très réducteur. Quand, le 30 mai, le président Senghor a accusé les étudiants de Dakar de faire «  même chose toubabs  », il était dans une logique de rapports de force avec les étudiants et devait justifier devant les Sénégalais la terrible répression qui avait eu lieu la veille. Dans son discours, le chef de l’Etat ira jusqu’à dénoncer « la main de l’étranger » dans la crise qui secouait son pays. Mes longs travaux de recherche sur les deux mouvements m’ont conduit à la conclusion que c’étaient deux mouvements distincts, même si de part et d’autre il s’agissait d’une crise de régime dont les étudiants étaient le fer de lance face à un pouvoir vieillissant, de Gaulle en France et Senghor au Sénégal. De part et d’autre, les jeunes révolutionnaires voulaient changer le monde, surtout le leur en France, alors que le mouvement sénégalais s’inscrivait dans un combat mondial contre le néo-colonialisme et l’impérialisme.

Quelles étaient les revendications des étudiants sénégalais ?

Ils avaient des revendications contradictoires, mais ils réclamaient tous l’africanisation de l’enseignement. Cela s’explique par le contexte de l’université de Dakar qui était restée une université française tant dans ses structures que dans son enseignement et son personnel, au point qu’on la surnommait « la 18e université française ». En effet, huit ans après l’indépendance survenue en 1960, le recteur de l’université était toujours Français, tout comme l’était la vaste majorité des professeurs. Les Sénégalais aussi étaient minoritaires parmi les étudiants, avec 30% de nationaux contre 70% de ressortissants étrangers, dont des Français, des Béninois et des étudiants de diverses autres origines. Cette prépondérance française dans le campus était mal vécue par les étudiants qui pointaient du doigt également l’omniprésence des entreprises de l’ancienne puissance coloniale dans l’économie sénégalaise et la présence militaire française, qui se poursuit encore aujourd’hui. Aux yeux des étudiants, le président Senghor dont la francophilie était connue et qui était soutenu par Paris contre vents et marées, incarnait le néocolonialisme à l’œuvre en Afrique. Les étudiants réclamaient son départ.

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Ce n’est peut-être pas un accident de l’histoire si la révolte estudiantine a eu lieu à Dakar plutôt que dans un autre pays de l’Afrique francophone. Les étudiants de l’université de Dakar étaient connus pour leur politisation extrême et leur esprit subversif…

En effet, les grèves et les turbulences n’étaient pas des phénomènes nouveaux à l’université de Dakar. L’université avait été fermée une première fois en 1966 déjà lorsque les étudiants s’étaient mis en grève suite à la chute de Kwame Nkrumah au Ghana. Ils avaient bruyamment manifesté à l’époque devant les ambassades des Etats-Unis et de la Grande-Bretagne, deux pays qu’ils accusaient d’avoir organisé en sous-main le renversement du père du panafricanisme. Sa composition très multinationale faisait de l’université de Dakar un véritable creuset intellectuel où la contestation dépassait le simple mouvement de protestation locale. Les débats, les rencontres, les échanges permettaient aux étudiants de se tenir informés de ce qui se passait chez eux, mais aussi en Afrique et dans le monde. Les grévistes sénégalais de mai 1968 étaient ceux qui avaient manifesté dans les rues de Dakar contre la guerre au Vietnam, contre l’apartheid et pour les droits civils que réclamaient les Noirs aux Etats-Unis. Sur cette question de militantisme, il ne faut pas perdre de vue que les étudiants inscrits à l’université en cette année 1967-68 avaient connu la colonisation. Ils avaient été très tôt initiés à de différentes formes de militantisme au sein des organisations politiques qui, après avoir milité pour l’indépendance, faisaient descendre leurs adhérents dans la rue pour défendre des cause communes à toute l’Afrique, telles que le panafricanisme, l’unité africaine ou le tiers-mondisme. Il n’est donc pas étonnant que les gouvernements africains regardaient avec suspicion les étudiants qui revenaient de Dakar, craignant qu’ils ne contaminent la jeunesse locale avec les idées neuves apprises à l’université. Aux yeux des régimes conservateurs au pouvoir sur le continent, ils étaient porteurs de graines de subversion.

Mais, en mai 1968, les étudiants de Dakar ne protestaient pas pour la défense d’une idée quelconque mais contre des développements plus terre à terre susceptibles de changer leur vie matérielle.

C'est en effet une question de diminution du taux des bourses et de leurs mensualités menaçant de toucher de près le niveau de vie des étudiants et souvent celui de leur famille, qui fut le déclencheur de la mobilisation des étudiants sénégalais en mai 1968. Les négociations avec le gouvernement n’ayant rien donné, l’Union des étudiants sénégalais (UDES) appela à la grève générale et illimitée à partir du 27 mai. Face à la mobilisation, le gouvernement ordonna la fermeture de tous les établissements scolaires et universitaires du pays. Mais c’est l’invasion du campus par les forces de l’ordre le 29 mai faisant un mort et plusieurs blessés parmi les étudiants, qui va lancer l’engrenage dans lequel le Sénégal va progressivement s’enfermer. Le discours prononcé par Senghor à la radio le 30 mai n’aura pas l’effet escompté, d’autant qu’à peine le discours du chef de l’Etat terminé, l’ordre de grève générale, lancé par la puissante Union nationale des travailleurs sénégalais (UNTS), entre en vigueur, paralysant le pays. La centrale syndicale protestait contre la répression des étudiants, mais posa aussi ses propres revendications salariales. Conséquence : le Sénégal s’installa dans la crise.

Omar Guèye est professeur d'histoire à l'université Cheikh Anta Diop de Dakar. Collection personnelle d'Omar Guèye

Quel rôle les organisations religieuses sénégalaises ont-elles joué face aux événements de Mai-68 ?

Ironiquement, si les puissants chefs des communautés musulmanes appelèrent à soutenir le régime, l’Eglise catholique à laquelle le chef de l’Etat appartenait a immédiatement condamné, par la voix des pères dominicains, la violence perpétrée par les forces de l’ordre dans le campus de Dakar. Il se trouve que l’église Saint-Dominique de Dakar est située juste en face de l’université. Quand les militaires ont pris d’assaut le campus, les étudiants se sont réfugiés dans l’église. Les prêtres dominicains ont été très vite au courant des horreurs qui s'étaient déroulées dans l’université. C’est eux qui ont apporté les premiers secours aux blessés. Et le 2 juin, à l’occasion de la fête de Pentecôte, l’homélie était entièrement consacrée à la crise et les violences commises contre les étudiants désarmés. Comme on peut l’imaginer, ce discours a profondément déplu à Senghor qui demanda l’expulsion des prêtres, ouvrant ainsi une mini-crise à l’intérieur de la grande crise sociale de mai 1968.

Un ouvrage essentiel pour saisir la complexité des événements de mai 1968 qui ébranlèrent le Sénégal. Ed. Karthala

Comment s’est terminée cette révolte étudiante et syndicale ?

Par des… négociations. Après avoir fait preuve d’une extrême fermeté par rapport aux « fauteurs de trouble », Senghor a lâché du lest en engageant des négociations avec les syndicalistes dès juin, puis avec les étudiants à partir de septembre 1968. Il a fini par accepter la plupart des revendications, notamment en matière de salaires dont les syndicats réclamaient la revalorisation et sur la question de la réforme universitaire demandée par les étudiants. Les bourses de ces derniers sont aussi revalorisées. Comment s’explique ce changement de stratégie ? Il est possible que Senghor ait eu peur que l’armée prenne la main sur les civils à la faveur des événements de Mai-68. D’ailleurs, dès juin, il a procédé à un remaniement ministériel important, prenant lui-même en charge le portefeuille de la Défense, sans doute pour éviter qu’il y ait d’intermédiaires entre lui et les militaires. Mon hypothèse personnelle est que Senghor, qui était friand de la reconnaissance internationale, devait absolument trouver une solution à la crise sénégalaise avant son déplacement programmé à Francfort en septembre 1968 pour se voir attribuer le prestigieux prix de la paix par l’Association des libraires allemands. Le futur membre de l’Académie française pouvait difficilement se présenter devant le gotha politique et culturel allemand sans avoir ramené le calme dans son propre pays.


Mai 1968 au Sénégal : Senghor face aux étudiants et au mouvement syndical, par Omar Gueye. Editions Karthala, octobre 2017, 335 pages, 24 euros.

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