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Littérature Sri Lanka Livres

Publié le • Modifié le

[Livre] Ashok Ferrey et le Sri-Lanka d'aujourd'hui, entre féodalisme et modernité

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L'écrivain sri-lankais Ashok Ferrey, auteur de «L’incessant bavardage des démons». RFI/Mercure de France

« Je suis né laid. C’est ce que ma mère a toujours dit.  » Ainsi débute le roman du Sri Lankais Ashok Ferrey, L’incessant bavardage des démons, qui paraît au Mercure de France. A mi-chemin entre allégorie et satire politico-sociale, ce roman est aussi d’une grande inventivité narrative. Venu tardivement à la littérature, son auteur est diplômé en mathématiques de l’université d’Oxford et mène parallèlement une carrière d’architecte et d’animateur d’une célèbre émission à la télévision sri lankaise.


Avec ses livres qui se vendent comme des petits pains dans la capitale Colombo, Ashok Ferrey est la coqueluche des lettres anglophones sri lankaises. Il est l’auteur de recueils de nouvelles qui l’ont fait connaître au tournant du siècle, mais aussi de romans dont le dernier vient de paraître en français. Les livres de ce romancier talentueux sont aussi bien connus dans l’Inde voisine où les festivals littéraires se l’arrachent pour l’entendre croquer avec verve et inventivité la société sri lankaise contemporaine, son élite hypocrite et corrompue, et son esprit féodal qui cohabite malaisément avec la modernité empruntée à l’Occident.

L’intéressé aime surtout raconter comment il est venu à la littérature, à la faveur de l’hospitalisation de son père pour un cancer. « Au moment où l’on a découvert que mon père était atteint d’une forme de cancer grave et qu’il fallait l’opérer immédiatement, j’étais le seul de la fratrie à se trouver à Colombo, raconte Ferrey. Comme ma mère était dépassée par les événements, c’était à moi de décider s’il devait se faire opérer, malgré son grand âge. C’était une responsabilité pour laquelle je n’étais pas préparée. »

L’écriture sera sa catharsis. « Tous les soirs, de retour de l’hôpital, je me suis mis à écrire. J’écrivais des nouvelles. Les mots surgissaient spontanément, sans que j’aie eu à faire un effort particulier. La première nouvelle, je l’ai écrite en huit minutes chrono, je m’en souviens.  » Cela donnera quelques années plus tard, le temps de trouver un éditeur, Colpetty People (« Les gens de Colpetty », pas encore traduit en français), le recueil de nouvelles qui a lancé la carrière littéraire d’Ashok Ferrey.

Sri lankais traduit dans la langue de Proust

« L'Incessant bavardage des démons » est le premier roman d'un auteur srilankais traduit en français. Mercure de France

De passage à Paris récemment pour le lancement en français de son roman L’incessant bavardage des démons, Ferrey a dit son émotion d’être « le premier romancier sri lankais à être traduit dans la langue de Proust ». « Certes, poursuit le romancier, les Français connaissent les œuvres de Michael Ondaatje, Romesh Gunesekera ou Shyam Selvadurai dont les ouvrages sont régulièrement traduits en français, mais ce sont des expatriés, qui ont depuis belle lurette quitté le Sri Lanka. »

Il y a tout de même dans l’écriture d’Ashok Ferrey, quelque chose qui rappelle furieusement la nostalgie et la poésie qui ont fait du Patient anglais du Canado-Sri lankais Michel Ondaatje une œuvre emblématique de notre temps. On retrouve la même fluidité, la même sophistication narrative dans les récits de Ferrey.

« Je suis venu tardivement à la littérature », aime rappeler l’auteur de Colpetty People. « Vous ne me croirez peut-être pas si je vous disais qu’entre 23 et 32 ans, je n’ai pas touché un seul livre  », poursuit-il avec un sourire timide. Après des études de mathématiques à l’université d’Oxford, Ferrey a exercé en Angleterre, puis à Colombo où il est revenu s’installer en 1988, toutes sortes de métiers, notamment ceux d’architecte-constructeur et de prof de gymnastique (apparemment très recherché) avant de plonger dans l’univers de l’imagination et de la fiction. Son premier livre paraît en 2003 : il a alors 42 ans.

Pour poétique que soit la prose d’Ashok Ferrey, son imagination reste puissamment ancrée dans le réel, comme en attestent ses nouvelles. Elles brossent le portrait des excentricités des hommes et femmes que l’auteur semble connaître de l’intérieur et dont il raconte avec un sens consommé d’ironie et de satire les faiblesses et les travers, compensés parfois par la beauté des paysages des pays traversés.

« Le vaste ciel de Mogadiscio vous console parfois de l’hypocrisie et la mesquinerie de vos plus proches voisins », explique l’auteur, rappelant que ses récits puisent leur inspiration aussi bien dans le Sri Lanka où il vit aujourd’hui que dans cet ailleurs africain ou britannique où il a vécu et qui n’a jamais cessé de le hanter. Ses personnages sont des nouveaux riches de Colombo, mais aussi des expatriés sri lankais négociant avec leur pays d’adoption les conditions d’une vie digne, à la hauteur de leurs ambitions.

Le politique n’est jamais très loin, comme on le voit dans Serendipity (2009), le premier roman de Ferrey. Le livre s’ouvre sur la découverte par la protagoniste d’un doigt humain dans son jardin, quelques jours après un attentat-suicide dans le quartier. L’auteur a lui-même connu une situation similaire dans les années 1990 lorsque des membres du mouvement indépendantistes des Tigres tamouls se faisaient sauter dans les marchés bondés, tuant beaucoup d’hommes et de femmes innocents. Suite à l’explosion il y a quelques années d’une bombe dans la rue très passante qui longe sa maison à Colombo, il avait découvert le pouce sectionné et encore sanglant d’une victime sur le mur de palissade. Peut-on continuer à vivre normalement après de tels événements aussi dramatiques ?

Un roman éminemment politique

« Nous sommes tous d’une certaine façon des survivants, explique le romancier. C’est cette fragilité de la vie que je tente de saisir dans mes livres, à travers les convulsions que connaît la société sri lankaise, tiraillée entre son passé féodal et son désir d’être au cœur de la modernité ». Son nouveau roman s’inscrit dans ce dessein. C’est un livre éminemment politique, où les mentalités, les classes sociales et les histoires s’entrechoquent. Au cœur du récit, des enjeux de pouvoir complexes dans la société srilankaise contemporaine, opposant mère et fils, propriétaire terrien et domestiques, homme et femme.

Raconté par l’héritier d’une des grandes familles cinghalaises, le roman met en scène les derniers soubresauts du féodalisme sri lankais. Sur fond de guerre civile et de cataclysme en préparation. Ashok Ferrey donne ici toute la mesure de son talent en mêlant l’histoire au fantastique, les drames de la vie réelle à la magie noire incarnée par le Diable en personne. Hilarant et tragique à la fois.


L'incessant bavardage des démons, par Ashok Ferrey. Traduit de l'anglais par Alice Seelow. Mercure de France, 288 pages, 23,80 euros.