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Littérature Iran

Publié le • Modifié le

Daryush Shayegan raconte le prestige et l’omniprésence de la poésie en Iran

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Daryush Shayegan, spécialiste des religions et des philosophies orientales. © RFI/Eric Bataillon

Spécialiste des religions et des philosophies orientales, notamment de celles de l’Inde qu’il a enseignées à l’université de Téhéran, Daryush Shayegan analyse dans son nouvel essai, L’âme poétique persane, le rapport étroit que les Iraniens entretiennent avec la poésie, puisant dans le verbe incantatoire de leurs grands poètes emblématiques des remèdes face aux misères du quotidien. Son livre relève à la fois de la psychanalyse et de la critique littéraire.


La poésie est omniprésente en Iran, un pays où les poètes d’aujourd’hui comme d’hier jouissent d’un prestige exceptionnel. Les recueils de poésie comptent parmi les best-sellers, et il n’est pas rare de voir les œuvres des poètes lyriques et mystiques comme Hafez ayant vécu il y a sept siècles, battre encore aujourd’hui tous les records de vente en librairie, à Téhéran et dans d’autres grandes villes.

Dans l’essai passionnant qu’il a consacré au rapport intime et « quasi-hystérique » que les Iraniens entretiennent avec la poésie et les poètes, l’essayiste explique que ses compatriotes réservent «  une dignité quasi-divine » à leurs poètes. Ils connaissent de nombreux poèmes par cœur et n’hésitent pas à citer tel quatrain d’Omar Khayyam ou tel aphorisme puisé chez d’autres grands poètes comme Sadi ou Hafez pour expliquer la situation dans laquelle ils se trouvent. «  Un mensonge opportun est préférable à une vérité qui sème la discorde » est une de ces phrases du poète Sadi qu’ils aiment souvent citer. Tout comme son contraire d’ailleurs : « Si on t’enchaîne pour avoir dit la vérité, mieux vaut rester enchaîné pour avoir dit la vérité que t’en délivrer par le mensonge ».

Les allusions à leur riche fond poétique viennent naturellement aux Iraniens. « Pourquoi le Persan estime-t-il à tel point ses grands poètes, lesquels ont acquis chez nous une vénération quasi religieuse ? Quelle est la nature de ce rapport intime qui lie le Persan à ses poètes dont les messages investissent tout son être et pénètrent profondément la substance de son âme ? » Ces interrogations qui relèvent autant de la psychanalyse que de l'histoire littéraire ont conduit l’essayiste Daryush Shayegan à repenser les fondements de la pensée poétique iranienne, en s’appuyant sur les œuvres des cinq grands poètes emblématiques du corpus littéraire post-persan : Ferdowsi, Omar Khayyam, Mowlana Jalaluddin Rumi, Sadi et Hafez.

Une constellation poétique

«L'âme poétique persane», de Daryush Shayegan. Editions Albin Michel

« Ces cinq poètes constituent ensemble, écrit Daryush Shayegan, une constellation présente dans l’esprit du Persan cultivé : c’est pourquoi celui-ci ne les considère pas comme les poètes du passé mais comme des interlocuteurs vivants qui, du fait qu’ils représentent chacun une des tendances innées de son âme, le rehaussent, grâce à la configuration de leurs mondes respectifs […]. »

Le prestige dont jouissent ces grands poètes d’antan s’explique, selon l’essayiste, autant par les qualités exceptionnelles de leurs poésies que par la place centrale qu’ils occupent dans le monde de la pensée et de la sensibilité iraniennes. Ils marquent de leur génie, affirme Shayegan, « l’aboutissement de grands courants généalogiques de pensée ». C’est le cas notamment de Ferdowsi (v. 934-1020) qui incarne avec son épopée Le Livre des Rois (Shâhnâmeh) le réveil de la conscience nationale perse après l’invasion arabe (VIIe siècle). Toujours immensément populaire, il continue de faire vivre à ses lecteurs emportés par la cadence épique « des moments d’effusion héroïque ».

Tel est aussi le cas d’Omar Khayyam (v. 1048-1122), situé au carrefour des courants paradoxaux qui alimentent le fleuve de la pensée iranienne : foi et scepticisme, soumission et rébellion… Quant à Rumi (1207-1273), il est rattaché à la « grande tradition mystique » persane, alors que Sadi (1213-1292) s’inscrit dans un courant humaniste qu’incarne à la perfection son œuvre composée de recueils moraux et de traités didactiques. Le dernier de la lignée de cette constellation des cinq, est Hafez (1325-1389), qualifié de « dénonciateur le plus acharné de toute la littérature persane ». Son œuvre se signale à l’attention par la force de sa critique sociale et religieuse. « Pour lui, la vérité est trop paradoxale, écrit l’essayiste, pour s’accommoder des sermons creux des prédicateurs, trop rebelles pour être réduite aux prohibitions des inquisiteurs ».

On lira aussi l’essai de Daryush Shayegan ou - peut-être surtout - pour le parcours riche en intuitions et en analyses qu’il propose dans sa seconde partie, à travers la vie et les œuvres des cinq poètes cités. Ponctuées de citations et de références aux récits d’héroïsme, d’amour et de quête que racontent les poètes, ces pages donnent à voir la diversité (épopée, vers, maximes…) et la vitalité intellectuelle de la grande poésie persane, qui a su s’élever au-dessus de son temps et de ses contraintes esthétiques pour toucher le cœur des Iraniens de tout temps. Car, comme l’écrit l’auteur du livre recensé ici : « Ce n’est guère la chronologie des calendriers ni quelque esprit du temps qui détermine tel poète ou telle époque […], mais c’est leur co-appartenance à ce centre invisible de la mémoire originelle qui les investit tous de leur aura et fait en sorte qu’ils deviennent les rayons d’un soleil central ».


L’âme poétique persane, par Daryush Shayegan. Editions Albin Michel, Paris, 2017, 208 pages, 13,50 euros.

Lire la poésie iranienne en français :

Ferdowsi : Le Livre des Rois, (en sept volumes, édition bilingue.) Traduit du persan par Jules Mohl. Paris Jean Maisonneuve, 1976

Omar Khayyâm : Les Rubâ'iyat, adaptation du persan par Pierre Seghers, Éditions Seghers, 1979

Rumi : Mathnawî, éd. du Rocher, 1990.

Saadi : Le Jardin des roses (Gulistan), trad., introduction et notes de Pierre Seghers, Paris, P. Seghers, 1977.

Hafez : Le Divan, introduit, traduit et commenté par Charles-Henri de Fouchécour. Paris, Verdier, 2006.

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