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Publié le • Modifié le

Joséphine Pencalet, héroïne d’un jour

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Le seul portrait qui nous soit resté de la jeune Joséphine Pencalet est accroché dans les halles de Douarnenez. Olivier Favier / RFI

En 1921, Douarnenez est l’une des deux premières municipalités communistes de France. Ce port de pêche, où la plupart des hommes ne vivent que par intermittence, est alors une ville de femmes, dont les 2000 ouvrières des conserveries. L’une d’elles demeure connue de tous les Douarnenistes. Elle s’appelait Joséphine Pencalet - tête dure, en breton.


Nous sommes en 1925. Le suffrage universel, adopté avec la Seconde République en mars 1848, demeure strictement masculin. Sur ce point la France accuse un retard manifeste, non seulement sur des pays pionniers comme la Nouvelle-Zélande ou l'Australie, mais encore sur nombre d'Etats européens qui, durant la Première Guerre mondiale ou immédiatement après, ont accordé partiellement ou totalement le droit de vote aux femmes. Sur ce point encore, singulièrement, la Révolution française a laissé des écrits et des discours, mais aucune avancée concrète, bien au contraire : durant l'Ancien Régime, les veuves dotées d'un fief et les mères abbesses pouvaient voter aux États généraux.

La cause de cet immobilisme est en partie imputable au Sénat. Six ans plus tôt, en 1919, la Chambre des députés a approuvé à une très large majorité l'élargissement du suffrage universel aux femmes, mais la Chambre haute a simplement refusé d'examiner ce point. En avril, une nouvelle proposition de loi est adoptée par les députés pour le vote des femmes aux élections locales. Le scénario se reproduira quatre fois encore jusqu'en 1936, sans jamais que les sénateurs n'ouvrent le débat sur la question. Il faudra attendre 1944 pour que le droit de vote soit reconnu aux femmes alors même que la question n’est pas abordée dans le programme du Conseil national de la Résistance. De la Révolution à la Libération, les droits de femmes seront restés à l’écart des grands combats pour l’émancipation.

La grève inoubliable des ouvrières de Douarnenez

Cette année-là pourtant, le 3 mai, une ouvrière du port de Douarnenez, une « penn sardin* », est élue au premier tour sur la liste de Daniel Le Flanchec, maire communiste haut en couleur qui vient d’échapper à la tentative d’assassinat d’un « jaune » à la solde des patrons. Joséphine Pencalet a trente-huit ans. Elle a quitté un temps la Bretagne cléricale contre l’avis de sa famille pour se marier à Argenteuil avec un cheminot. Elle est retournée veuve au pays avec ses deux enfants. Quelques mois plus tôt, elle a pris part à la « bataille de Douarnenez », une grève historique, féminine pour l’essentiel, qui a fait la une de L’Humanité. Elle a du caractère, décide seule de sa vie désormais, mais n'a jusqu'ici occupé aucune responsabilité politique ou syndicale. Elle n'est pas encartée.

Son inscription sur les listes, elle la doit à une faille du système électoral, qui ne prévoit de contrôle de l'éligibilité qu'au sortir du scrutin. Suffragistes, socialistes et communistes -ces derniers sur consigne de Moscou- ont ainsi présenté nombre de femmes, notamment à Paris. Après elle, d’autres seront élues au second tour, elles aussi sur les listes du « Bloc ouvrier-paysan »  Toutes verront leur élection invalidée. Elles seront aussitôt lâchées par le parti qui les avait placées au-devant de la scène.

À la tête des affaires scolaires et d'hygiène, Joséphine Pencalet signe le registre de présence jusqu'en août. Son élection rejetée, elle est encore la première à faire recours le 21 juillet 1925, avant d'essuyer un refus définitif en novembre. Sa vie publique s’arrête là, réduite à un symbole qui fait qu’on se souvient toujours d’elle aujourd’hui, quand bien même elle n’ira jamais voter, jusqu’à sa mort en 1972.

Une grand-mère admirée

Son arrière-petite-fille Annaïg Pors n’a qu’un seul souvenir d’elle, dont un documentaire réalisé par Anne Gouerou a gardé la trace : sur sa cheminée, la vieille dame avait posé les trois singes de la sagesse orientale, celui qui ne voit pas, celui qui n’entend pas et celui qui ne dit pas le mal. « Je suis comme eux » aurait-elle dit à la toute petite fille, peu avant de disparaître. Son petit-fils, Jean-Jacques Leray, qui a grandi en partie auprès d’elle, dans sa maison non loin du port, rappelle aussi « son humanisme et sa sagesse ». « C’est cela », ajoute-t-il, « qui m’a ouvert indirectement les portes du Bouddhisme zen ».

Comme elle, il n’est jamais allé voter. S’il ne s’y identifie pas, il garde pourtant « un immense respect pour l’inébranlable religiosité communiste et bretonnante » de sa grand-mère. En famille, on se souvient qu’en 1960, elle prit le train pour Paris afin de voir Kroutchev en visite officielle. Mais Jean-Jacques Leray refuse de voir en cette femme admirée la « figure historique » en laquelle d’autres ont voulu la changer. Pour lui, en accord du reste avec l’historienne Fanny Bugnon qui s’est longuement penchée sur son cas, nul doute que sa candidature n’aura servi que le temps d’une campagne. Il n’en reste pas moins que dans cette ville heureusement fière du courage de ses femmes, au beau printemps de 1925, Joséphine a osé.

* Penn sardin, « tête de sardine », est le nom donné à la population de Douarnenez depuis au moins le XVIIIe siècle.

Chronologie et chiffres clés