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Publié le • Modifié le

Asma Jahangir, la pasionaria des droits humains du Pakistan

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Les amis et admirateurs d'Asma Jahangir étaient au rendez-vous à Lahore le 13 février 2018 pour les funérailles de la célèbre avocate pakistanaise, mondialement connue. ©ARIF ALI/AFP

La société civile pakistanaise est en deuil. Elle vient de perdre l’une de ses membres les plus brillantes, dont la voix courageuse retentissait à travers le monde. Juriste de formation, Asma Jahangir était pionnière de la défense de droits fondamentaux au Pakistan et fondatrice de la Commission des droits humains. Dans la rue comme devant les tribunaux, elle s’est employée tout au long de sa vie d'adulte à défendre la cause des femmes, des travailleurs forcés, des minorités religieuses et des journalistes. Elle laisse derrière elle un héritage exemplaire en matière de lutte pour la justice et les droits fondamentaux pour tous.


« Les droits de l’homme sont d’abord les droits de la femme », aimait répéter Asma Jahangir, la célèbre militante des droits humains du Pakistan, qui vient de décéder d’une crise cardiaque. Le cœur de cette grande dame de la société civile pakistanaise s’est arrêté de battre le matin du dimanche 11 février. Elle avait 66 ans.

Depuis plus de quatre décennies, ce petit bout de femme de 1 m 60, était engagé dans le combat pour les droits humains, notamment aux côtés des femmes, des enfants et des minorités religieuses victimes de la répression d’un Etat sur lequel la mainmise des militaires et des religieux n’a cessé de se renforcer depuis l’indépendance du pays en 1947. Avocate et championne des causes perdues, elle parlait pour tous les opprimés du pays et avait remporté nombre de batailles au cours de sa carrière, obtenant notamment la liberté pour des travailleurs forcés enchaînés pour leurs dettes. L’un de ses derniers combats concernait le phénomène des disparitions qui a fortement augmenté ces dernières années et qui touche aujourd’hui les couches les plus démunies de la population pakistanaise.

Boussole morale

L’acharnement dont a fait preuve Asma Jahangir pour sensibiliser ses concitoyens aux questions des droits et de la justice était applaudi des deux mains par les libéraux pour lesquels sans des progrès réels en matière de droits humains, la société civile pakistanaise ne pourra s’imposer. Si pour beaucoup, elle était la boussole morale du pays, la dame ne manquait pas de détracteurs, qui lui reprochaient de vouloir détruire la structure sociale et politique traditionnelle du pays.

L'activité d'Asma Jahangir en matière de droits de l'homme s'étendait bien au-delà des frontières de son pays. Rapporteure spéciale des Nations unies pour le Conseil des droits de l’homme depuis 1998, la Pakistanaise était également connue dans le monde entier pour son courage et son intransigeance. Cette experte de l’ONU avait rédigé de nombreux rapports, notamment sur les exécutions sommaires et la liberté de religion à travers le globe. Elle s’était rendue en Iran, en Afghanistan, en Palestine ainsi que dans le Chiapas (sud du Mexique) pour observer les réalités de ses propres yeux. Selon le secrétaire général des Nations unies Antonio Guterres qui l’a vue à l’oeuvre, elle « défendait inlassablement les droits aliénables de tous pour l’égalité – que ce soit en tant qu’avocate au sein du système judiciaire national, en tant que militante de la société civile mondiale ou en tant que rapporteure spéciale ». « Asma était brillante, avec des principes profonds, courageuse et bienveillante […], elle ne sera pas oubliée », a ajouté le chef de l’ONU.

« J’ai le coeur brisé que nous avons perdu Asma Jahangir », a tweeté Malala Yousafzai, compatriote de la disparue et Prix Nobel de la paix. « Le meilleur hommage à lui rendre, a affirmé la jeune femme, est de poursuivre son combat pour les droits humains et la démocratie ». Asma Jahangir avait reçu en 2014 les insignes d’officier de la Légion d’honneur, la plus haute distinction française, pour « son courageux engagement pour la défense des droits humains, pour son appui continu en faveur de l’abolition de la peine de mort et pour sa contribution exceptionnelle au développement d’une culture universelle des droits de l’homme  ». Elle s’était également vu attribuer le prix Right Livelihood, le « Nobel alternatif », la même année.

Défendre la cause des défavorisés

Les premiers souvenirs d’activisme de la spécialiste pakistanaise des droits de l’homme datent de la fin des années 1960 quand elle était encore lycéenne à Lahore (sud du Pakistan). A l’école du couvent de Jésus et Marie que la jeune fille fréquentait, la monitrice chargée du respect de la discipline dans les classes était traditionnellement choisie parmi les élèves et cooptée par les religieuses qui dirigeaient l’établissement. Au cours de sa dernière année de lycée, Asma se souvient d’avoir fait campagne pour qu’il y ait au moins « un semblant de vote » pour désigner la préfète de sa promotion. En gage de bonne volonté, la directrice de l'école finit par accepter l’idée de l’élection, tout en s’arrogeant le droit de veto. Cette tradition s’est perpétuée et, encore aujourd’hui, les élèves votent au lycée du couvent de Jésus et Marie de Lahore pour choisir leurs monitrices.

Asma Jahangir est née en 1952, à Lahore, dans une famille bourgeoise éclairée et politiquement engagée. La maison familiale était située dans la partie cossue de la ville, mais les valeurs de la solidarité et de l’empathie primaient sur celles de l’argent dans ce foyer atypique. Le père, Malik Ghulam Jilani, était un haut fonctionnaire, recyclé en politique après sa retraite. Il siégeait au Parlement, mais au début des années 1970, pendant le mouvement pour la sécession du Pakistan oriental (qui deviendra le Bangladesh), il avait suscité l’ire du gouvernement militaire en prenant fait et cause pour les sécessionnistes bengalis.

Agée alors d’à peine 18 ans, Asma Jahangir s’était battue comme une lionne pour faire libérer son père, réussissant même à arracher à la Cour suprême un arrêté historique contre le dictateur Yahya Khan qui avait incarcéré les opposants un peu trop turbulents. Jilani était un modèle pour sa jeune fille, qui se souvient d’avoir entendu les expressions telles que « droits fondamentaux » et « suffrage universel », la première fois de la bouche de son père. « Des mots qui n’avaient pas beaucoup de sens pour moi à l’époque, sauf que je savais que mon père se battait pour ces choses-là », expliquait récemment Jahangir.

Dans les années 1970, ses études terminées et le diplôme de droit en poche, Asma Jahangir s’est lancée dans la vie professionnelle, en plaidant ses premières affaires devant la Haute Cour de Lahore. En tant qu’avocate, elle voulait défendre les petites gens, les « sans-voix », et fonda en 1981 avec sa sœur Hina Jilani, elle aussi avocate, le tout premier cabinet d’avocats exclusivement féminin du Pakistan. Leurs clients étaient, entre autres, des minorités condamnées à mort pour blasphème, des travailleurs forcés qui avaient fui le joug des propriétaires terriens féodaux et des femmes victimes de violences domestiques.

Il arrivait parfois, a raconté l’avocate Jahangir, que les juges oublient leur raison d'être et lui demandent pourquoi elle tenait tant à leur présenter ces hommes et femmes qui sortaient des égouts et sentaient tellement mauvais. « N’est-ce pas votre devoir, votre Honneur, d'écouter les victimes de notre société bancale et leur rendre justice ? », leur répondait la jeune femme aussi intrépide qu'éloquente.

Asma Jahangir lors d'une interview en octobre 2014. ©Arif Ali/AFP

Parmi les affaires emblématiques défendues par le cabinet Jahangir-Hilani, il y a eu, en 1995, celle de deux adolescents chrétiens, Salmat et Rehmat Masih, qui faisaient appel de leur condamnation à mort pour blasphème. Ce sont les plaidoiries passionnées d’Asma Jahangir soulignant l'intolérance des plaignants et surtout l’absence de preuves, qui ont permis aux frères Masih de sauver leur tête. Ils ont obtenu asile en Allemagne, mais l’affaire a attiré de pires ennuis à leur avocate qui a vu sa voiture fracassée par la foule en colère et ses proches pris en otage.

Les dictateurs et leurs lois scélérates

La situation des droits humains n’a cessé de se dégrader au Pakistan à partir des années 1980. Dans ce pays dont le nom signifie en ourdou la « terre des Purs », ces années riment avec régression et islamisation, sous l’égide d’un des régimes les plus obscurantistes que le pays a connus. Arrivé au pouvoir par un coup d’Etat en 1978, le dictateur Zia ul Haq instaura les lois coraniques, en particulier l’ordonnance Huddod, combien discriminatrice à l’égard des femmes. Selon les dispositions de cette loi, c’était aux femmes victimes de viol de prouver leur innocence. En cas d’absence de preuves, elles pouvaient être accusées de fornication et condamnées à trois années d’emprisonnement et de flagellation. Cette loi stipulait par ailleurs que la valeur du témoignage d’une femme devant les tribunaux soit réduite à la moitié de celle d’un témoignage d’un homme.

Dans le cadre du Forum d’action des femmes qui militait pour la défense des droits des femmes, Asma Jahangir défia la loi « scélérate » en manifestant dans la rue aux côtés d’autres hommes et femmes de la société civile pakistanaise naissante, sans réussir toutefois à faire abroger la loi. Pendant l'une de ces manifestations en 1983, elle fut brutalisée par la police du dictateur et placée en résidence surveillée, avant d’être envoyée en prison. Pour la bonne société pakistanaise, une femme qui fait de la prison était nécessairement une femme de mauvaise vie, infréquentable. Munizae, la fille aînée d’Asma, se souvient d’avoir été interpellée par ses camarades d’écoles qui croyaient que sa maman était une voleuses ou un bandit de grand chemin. Quant à l’intéressée, elle avait pris l’habitude de brosser une image idyllique et joyeuse de ses jours de prison. Au point que ses enfants voulaient l’accompagner si elle devait être arrêtée une nouvelle fois.

Asma Jahangir ne sera plus arrêtée par la police de son pays, mais elle s’affirmera chemin faisant comme la face visible de la contestation du pouvoir arbitraire des dictateurs. C’est en réaction à la chape de plomb que le régime militaire de Zia faisait peser sur la vie publique et la société civile qu'elle créa en 1987 la Commission des droits de l'homme du Pakistan. Qualifié d’ « ONG farouchement indépendante » par l’Amnesty International, cette organisation répertorie depuis trois décennies les moindres abus de droits humains, attirant l’attention du monde entier sur les menaces ciblant les libertés fondamentales au Pakistan.

C'est en sa qualité de présidente de la Commission des droits de l’homme qu’Asma Jahangir a tenu tête à la puissante armée qui détient les véritables rênes du pouvoir dans son pays. L’activiste a fait partie du mouvement de contestation lancé par un collectif de cinq cents avocats et des hommes politiques lorsqu’en 2007, le général Pervez Musharraf, alors à la tête de l’Etat, a proclamé l’état d’urgence et suspendu la Constitution. Cet engagement sans faille aux côtés des mouvements démocratiques a valu à Jahangir d’être élue en 2010 à la présidence du barreau de la Cour Suprême, ce qui fit d'elle la première femme à occuper ce poste prestigieux.

Une femme puissante, dotée d’une grande lucidité et formidable capacité de travail, Asma Jahangir était une source d’inspiration pour beaucoup de jeunes femmes de son pays à la recherche de rôles-modèles et de causes à investir. Ses causes, Asma Jahangir les avait trouvées depuis belle lurette, en écoutant dans sa jeunesse son père raconter ses combats pour les damnés du Pakistan. Le 11 février, lorsqu’elle s’est effondrée, elle était apparemment au téléphone avec un confrère du barreau à qui elle expliquait les subtilités du droit pakistanais régissant les « droits fondamentaux » et le « suffrage universel », des concepts qui n’avaient plus aucun secret pour cette pasionaria de la cause des humilié(e)s et des défavorisé(e)s.

Chronologie et chiffres clés