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Terrorisme EI al-Qaïda Histoire Oussama Ben Laden AQMI

Publié le • Modifié le

Essai: «L’histoire secrète du djihad d’al-Qaïda à l’Etat islamique»

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La couverture du livre «L'histoire secrète du djihad» de Lemine Ould M. Salem Flammarion

Lemine Ould Salem, journaliste mauritanien, a publié le 17 janvier chez Flammarion un essai inédit, qui se base sur les mémoires d’Abou Hafs, un ressortissant mauritanien qui fut le numéro trois d’al-Qaïda mais aussi l’ami et confident d’Oussama ben Laden. Un homme dont il a planché sur les mémoires et qu’il a rencontré en Mauritanie.


Comment cette enquête a-t-elle commencé ? « Par pur hasard, répond Lemine Ould Salem. J’ai rencontré en 2015 dans un bureau du directeur de l’information à Nouakchott, au ministère de la Communication, un jeune homme en boubou, Haïba, directeur de l’agence locale Al-Akhbar, qui publie les communiqués d’al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi). » Ce jeune homme le reconnaît. Et pour cause : déjà auteur de Le Ben Laden du Sahara : sur les traces du jihadiste Mokhtar Belmokhtar (Editions La Martinière, Paris, 2014), Lemine Ould Salem passe déjà à la télévision, même si le documentaire qu’il a co-réalisé, Salafistes, une plongée dans l’univers des jihadistes lorsqu’ils occupaient le nord du Mali, n’est pas encore sorti.

Haïba lui demande son contact et lui envoie aussitôt par mail, en pièce jointe, un résumé des mémoires d’Abou Hafs… « Ce nom m’interpelle, écrit l’auteur dans son prologue. Abou Hafs, de son vrai nom Mahfoudh Ould el-Waled, est Mauritanien, et l’un des rares vrais proches d’Oussama ben Laden. Il a été son ami, son conseiller, son script, son poète attitré, et il a aussi été le mufti d’al-Qaïda. » Et à ce titre, le numéro trois de l’organisation terroriste.

De retour à Paris, Lemine Ould Salem parle avec d’autres spécialistes du jihad de ce document. Il est encouragé à pousser l’enquête un peu plus loin, car il tient une « bombe », lui disent des experts pointus. C’est qu’Abou Hafs est ce qu’on appelle un « gros poisson ». Réfugié en Iran pendant dix ans après les attentats du 11-Septembre, où il a été le tuteur de la famille de ben Laden, ce proche du leader d’al-Qaïda figurait sur la liste des terroristes recherchés par les Etats-Unis.

Après des recherches, le journaliste obtient l’accord du jihadiste pour parler avec lui sur une application sécurisée par téléphone, pendant l’été 2016. « Pour la première fois, je pouvais parler à un témoin de l’intérieur », explique-t-il. Il l’a ensuite rencontré à Nouakchott où il réside sous étroite surveillance des autorités mauritaniennes, et tiré de ses entretiens la matière de son ouvrage édifiant sur l’histoire du jihad dans le Sahel.

Itinéraire d’un jihadiste

Des débuts du jihadiste en 1991 au camp al-Farouk, près de Kandahar, où ce Mauritanien de 24 ans se distingue par l’étendue de son savoir coranique, on passe à l’épicentre qu’a représenté Khartoum, la capitale du Soudan, dans l’accueil des jihadistes du monde entier au début des années 1990.

Abou Hafs y rencontre ben Laden pour la première fois en 1992 et va partager son quotidien pendant deux ans. On apprend mille détails sur la personnalité et le mode de fonctionnement de ce Saoudien immensément fortuné, alors qu’il n’était pas encore l’homme le plus recherché de la planète.

Pas de boissons gazeuses, de ventilateurs ou de réfrigérateurs chez lui, rien que des téléphones et des téléviseurs… Tout le monde dans son entourage n’était pas d’accord avec son mode de vie. « Ainsi les opposants à la politique d’austérité de ben Laden au quotidien portaient des vêtements repassés au fer. Ses partisans, ceux qui adoptaient la même ligne austère que lui, arboraient des habits froissés », témoigne Abou Hafs.

De l’attentat raté contre ben Laden à Khartoum en 1994 aux premiers attentats d’al-Qaïda en Afrique de l’Est (Nairobi et Dar es Salaam en 1998), le récit croisé d’Abou Hafs avec les interrogations et les recherches de l’auteur se lit comme un véritable roman d’aventures. L’itinéraire d’Abou Hafs s’avère d’autant plus passionnant qu’il a été l’un des rares au sein d’al-Qaïda à s’être opposé aux attentats du 11-Septembre, en raison des conséquences très graves qui étaient prévisibles pour le monde musulman. Démissionnaire des instances officielles d’al-Qaïda, il part en Iran avec des familles et d’autres chefs jihadistes, dont le fondateur de l’actuelle organisation Etat islamique…

L’argent et le jeu ambigu de certains pays

En épilogue, le journaliste livre les leçons essentielles de son long travail d’enquête, qui ne l’a pas toujours satisfait, son interlocuteur ne lui ayant pas dévoilé certains détails ni donné toutes les clés.

Première leçon cependant : « Dans la guerre menée par al-Qaïda comme dans toutes les autres, l’argent est " le nerf de la guerre ". Il est l’élément essentiel qui a permis l’émergence et le développement du jihad moderne, né de la résistance contre l’invasion soviétique de l’Afghanistan à partir de 1980. Sans l’aide financière massive des gouvernements américain, saoudien, pakistanais, et de leurs alliés, la résistance afghane dominée alors par les groupes islamistes n’aurait jamais remporté les succès qu’on lui a connus face aux forces communistes. »

Deuxième leçon : « Le passage par la " case " des Frères musulmans a été déterminant : ils ont marqué cette génération et les suivantes de leur empreinte subtile et indélébile. L’explication en est à la fois historique et géopolitique : les futurs adeptes d’al-Qaïda ou d’autres groupes jihadistes tout aussi rigoristes sont nés peu avant ou au lendemain de la défaite des pays arabes contre Israël, lors de la guerre des Six-Jours, en 1967. Cette période a marqué le début du déclin progressif des idéologies laïques et modernistes dans le monde arabe, et inauguré la montée de courants politiques se revendiquant de l’islam, comme le salafisme wahhabite de l’Arabie saoudite et le mouvement des Frères musulmans, longtemps bâillonnés et réprimés par les gouvernements arabes. »

Enfin, l’auteur s’interroge sur la complaisance de certains pays vis-à-vis d’al-Qaïda, tels que le Soudan, l’Iran, l’Afghanistan et le Pakistan. Il ne manque pas non plus de s’interroger sur le relatif laxisme de la Mauritanie de Ould Taya (au pouvoir de 1984 à 2005) face au salafisme, et trouve l’explication dans son voisinage avec l’Algérie : « Ma conviction est que, terrorisé à l’idée d’entrer en conflit ouvert avec les islamistes locaux sinon avec le Groupe islamique armé (GIA) algérien, le gouvernement mauritanien a choisi de se montrer prudent à l’égard des islamistes présents sur son sol ». Une lecture édifiante et plus que nécessaire, si l’on veut comprendre les paradoxes des autorités du monde arabe et musulman, face à un jihad qui semble avoir tout l’avenir devant lui.