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Iran Droits de l’homme Ali Khamenei Hassan Rohani

Publié le • Modifié le

Répression meurtrière en Iran: l’angoisse des familles des manifestants

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Une Iranienne lève le poing au milieu de gaz lacrymogènes devant l'université de Téhéran lors d'une manifestation contre le pouvoir le 30 décembre 2017 AFP

Un mouvement de protestation de grande ampleur s’est répandu dans plusieurs dizaines de villes d’Iran entre le 28 décembre et le 1er janvier 2018. Contenus depuis, ces rassemblements ont été émaillés par des violences, de nombreuses arrestations et la mort d’une vingtaine de manifestants. Basé en France, l'avocat iranien Abdol-Karim Lahidji, président d'honneur de la Fédération internationale des droits de l’homme (FIDH) et président de la Ligue iranienne (LDDHI) s’inquiète de cette situation et du peu d’informations disponibles.


RFI : Que réclamaient les manifestants qui se sont mobilisés entre le 28 décembre et le 1er janvier dernier en Iran ?

Abdol-Karim Lahidji : D’abord, et pour la première fois, les manifestations ont eu lieu dans plus de 70 villes du pays, notamment dans des villes périphériques. En 2009, les grandes manifestations se déroulaient dans la capitale Téhéran ou dans quelques grandes villes. Pendant les rassemblements cette année, les slogans étaient très divers. Les manifestants protestaient contre la cherté de la vie, le chômage, la corruption des institutions, notamment du pouvoir judiciaire, et finalement contre la dictature. On a également entendu des slogans contre l’ayatollah Ali Khamenei, le Guide suprême.

On a vu des explosions de violence lors de ces manifestations. Quel est le bilan humain ?

Il y aurait 31 morts selon les dernières informations dont nous disposons. Au moins quatre personnes sont décédées au cours de leur détention. Par ailleurs, les autorités parlent de 450 arrestations à Téhéran, et quelques dizaines dans différentes villes. Mais le 9 janvier, un député réformateur du Majlis [le Parlement iranien], Mahmoud Sadeghi, a parlé de 3 700 arrestations. Ce sont encore des chiffres approximatifs car tant qu'il n'y a pas d'enquête de la part d'une instance impartiale, on ne peut pas être certain de ce bilan.

Il faut savoir qu’à Téhéran, les manifestations n’ont pas dégénéré tout de suite, et que dans les villes lointaines, les bassiji [force paramilitaire iranienne fondée par l'ayatollah Khomeini] ont fait dégénérer les manifestations, ce qui a permis aux forces antiémeutes d’intervenir et de tirer sur les gens.

Quels sont les risques pour les émeutiers arrêtés ?

Le 2 janvier, l’ayatollah Khameini a accusé les Etats-Unis, Israël et l’Arabie saoudite d’avoir organisé et financé ces manifestations. Or, toute personne accusée d’avoir reçu de l’argent de la part des trois puissances étrangères avec qui l’Iran est en guerre par procuration, surtout l’Arabie saoudite, risque la peine de mort, car elle est considérée comme un agent de l’étranger.

Puisque la République islamique d’Iran est un régime sacré, que le Guide suprême est un représentant du 12e imam, celui qui se révolte contre ce régime peut être accusé d’être « mohareb », (« celui qui se révolte contre Dieu »), c’est le terme de la charia, la loi islamique. Toute forme de rébellion contre ce régime est considérée comme une guerre contre Dieu.

Ces chefs d’accusation ne concernent pas tout le monde. A ce jour, les autorités de la justice ont dit que les participants de ces manifestations interdites seront sanctionnés « lourdement », sans plus de précisions.

Les familles des émeutiers courent-elles un risque ?

A Izeh par exemple, dans le sud-ouest du pays, où il y a eu deux morts, non seulement les personnes arrêtées pendant les manifestations ont été détenues, mais également leurs familles, qu’on est allé chercher après la manifestation.

Ce qui est également la problématique des familles, c’est l’inquiétude et l’absence d’information. Depuis dix jours, à Téhéran, elles se retrouvent devant la fameuse prison pour demander des informations concernant leurs enfants. La moyenne d’âge est de moins de 25 ans pour les personnes arrêtées. Aucun nom n’a été donné par la police ou la justice pour le moment. Certaines familles ne savent même pas si leurs proches ont été arrêtés ou s'ils sont portés disparus.

L'avocat iranien Karim Lahidji, président d'honneur de la FIDH et président de la Ligue de défense des droits de l’homme en Iran (LDDHI). FIDH

Un manifestant de 22 ans, arrêté lors d'une manifestation dans les rues de Téhéran est mort dans la prison d'Evin le 8 janvier. Avez-vous plus d’information à ce sujet ?

D’après le responsable de la prison, il s’est pendu. Mais des informations contradictoires circulent sur les réseaux sociaux. Des sources disent que lorsqu’il est entré en prison, il était déjà dans une situation très critique car il avait été battu. Souvent, ce genre de décès intervient en raison de coups mortels reçus lors de la manifestation ou après l’arrestation, pour avoir des aveux. Ce genre d’incident arrive régulièrement dans les prisons iraniennes, surtout en ce qui concerne les détenus politiques.

Il nous faut attendre encore quelques jours pour voir si on donne le corps aux familles des prisonniers. Souvent, ils sont enterrés sans l’autorisation des familles. Nous avons eu des dizaines de cas comme cela dans les manifestations de 2009. Dans ce cas précis, est-ce que le médecin légiste sera consulté ? Nous verrons. Tout est entre les mains de la police ou des responsables de la prison pour lancer une enquête ou étouffer comme d’habitude toute information.

Le gouvernement a restreint l'accès à Telegram et Instagram par « mesure de sécurité ». Comment êtes-vous mis au courant de ce qui se passe en Iran ?

Nous avons toujours nos amis sur place, heureusement. Et les médias iraniens ne sont pas complètement contrôlés par le régime. Nous ne sommes pas dans la même situation qu’il y a dix ans, lors des grandes manifestations de 2009. En Iran, il n’y a pas de radio ou de télévision privée, mais il y a une presse semi-libre, qui appartient au mouvement réformateur, proche du gouvernement actuel de Hassan Rohani.

Cette presse-là est un peu tolérée, et de temps en temps les informations passent. Par exemple, le chiffre annoncé par un député de Majlis a été publié par les journaux de cette tendance et sur les réseaux sociaux. Dès qu’il se passe quelque chose, quelques minutes plus tard, cela passe sur les réseaux sociaux ou nous recevons par mail ou par Facebook des informations fiables. Grâce à cette semi-liberté, cette tolérance à l’égard de cette presse, nous sommes en mesure de nous informer.

En revanche, dimanche 7 janvier, alors que des responsables de la police se rendaient au Majlis pour rencontrer des députés, aucun journaliste n’a été autorisé à pénétrer dans ces réunions de travail à huis clos au Parlement. Les députés sont tenus de ne pas lancer ces informations à l’adresse des médias.

Concrètement, que peut faire la Ligue de défense des droits de l’homme en Iran ?

Notre premier souci est la situation des personnes arrêtées. Dans notre dernier communiqué, nous demandons la libération de l’ensemble des personnes détenues et le lancement d’une enquête pour savoir comment les personnes ont été tuées, afin de traduire les responsables devant la justice.

Nous avons lancé ces informations à l’adresse des pays européens, l’Allemagne, la France et l’ensemble de l’Europe, pour qu'elle fasse pression sur le régime iranien, pour qu’il donne des réponses fiables tant au peuple iranien qu’aux gouvernements européens. A savoir : que s’est-il passé ? Pourquoi, dès le départ, les manifestations n’ont-elles pas été autorisées ?

Le ministre de l’Intérieur avait annoncé que les participants aux manifestations devraient en « payer le prix ». « Payer le prix », cela signifie être tué par arme à feu, ou battu, parfois à mort, ou arrêté. Nous continuerons notre campagne pour que le régime iranien lance une enquête fiable pour sanctionner les responsables de ces arrestations et de ces massacres.

Chronologie et chiffres clés