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Questions sociales Education Liban Droits de l’homme Société Sexualité

Publié le • Modifié le

Etudiants en échange, ils ont choisi Beyrouth, «ville tolérante» envers les LGBT

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Un jeune homme brandit un drapeau arc en ciel, symbole de la fierté LGBT, orné d’un cèdre, l’arbre emblématique du Liban, lors d'un rassemblement anti-homophobie à Beyrouth le 30 avril 2013. Joseph EID / AFP

Chaque année, de nombreux étudiants français choisissent d’effectuer leur échange universitaire à Beyrouth, ville francophone, dynamique et festive, mais aussi considérée comme « gay friendly ». Une exception au sein d’un monde arabe conservateur, où les homosexuels sont particulièrement persécutés et où des lois punissent de peine de mort les relations dites « contre-nature ». Des étudiants homosexuels intéressés par le monde arabe, désireux d’apprendre cette langue et ne voulant pas cacher leur orientation sexuelle racontent à RFI leur expérience libanaise.


« J’étais intéressé par le monde arabe, je voulais un pays où l’arabe est parlé et je suis homosexuel. Parmi les possibilités au Moyen-Orient, le choix du Liban s’est imposé à moi », raconte Lorenzo, étudiant en Droit dans une grande école parisienne. Le jeune homme, qui a passé douze mois à l’Université américaine de Beyrouth (AUB), explique que son choix s’est porté sur cette ville car elle représentait « l’endroit le plus sûr pour [lui] ». « Dans n’importe quel autre pays du monde arabe, j’aurai dû cacher mon homosexualité », témoigne-t-il.

Dans la plupart des pays voisins, l’homosexualité est considérée comme un crime et est passible d’emprisonnement (jusqu’à 14 ans au Qatar, en Soudan du Sud et en Egypte), voire d’emprisonnement à perpétuité et de peine de mort (au Yémen, au Soudan, aux Emirats Arabes Unis et en Arabie saoudite). Des vagues de répressions envers les LGBT sont souvent dénoncées par les ONG humanitaires dans ces différents pays. En septembre dernier, en Egypte, 76 personnes ont été arrêtées, dont sept pour avoir brandi des drapeaux arc-en-ciel lors d'un concert de Mashrouh Leïla, un groupe libanais dont le chanteur est ouvertement gay.

 

L’homosexualité est passible de peine de mort au Yemen, en Arabie Saoudite, aux Emirats Arabes Unis et au Soudan - Mai 2017 International Lesbian, Gay, Bisexual, Trans and Intersex Associa

Au sein du monde arabe, le Liban fait figure d’exception. « Beyrouth est une ville tolérante envers les homosexuels », témoigne Lorenzo. « Personne n’a jamais cherché à savoir si j’étais homo, et dans mon université, tout le monde le savait », ajoute-t-il. « Dans les milieux universitaires, c’est considéré comme tout à fait normal, complète Maël*, étudiant français homosexuel qui a lui aussi passé une année à Beyrouth, mais ce n’est pas le cas partout ».

Pourquoi ces différences ? D'abord, parce que les progrès sur le plan juridique se font attendre. L’homosexualité est toujours considérée comme un crime par le Code pénal libanais de 1943, modifié en 2003, qui stipule dans son article 534 que « les relations sexuelles contre nature sont punies d'emprisonnement pour une durée entre un mois et un an, et d'une amende entre 200 000 et un million de livres libanaises ». Cependant, grâce au travail des activistes et des défenseurs des droits LGBT, la société libanaise semble tendre vers plus de tolérance sur ces questions.

En 2004, Helem, premier groupe de défense des LGBT du monde arabe, a été lancé dans le pays. En 2013, la société libanaise de psychiatrie a déclaré que l’« homosexualité n’était pas un trouble mental ». Par ailleurs, plusieurs décisions juridiques sont venues créer une brèche dans l’article 534 : des juges ont refusé de criminaliser l’homosexualité en se fondant sur les dispositions de la constitution qui garantit « l’égalité entre tous les Libanais » ; sur la résolution, non contraignante pour le Liban, du Conseil onusien des droits de l’homme du 17 juin 2011, prévoyant la « lutte contre les atteintes aux personnes sur base de leurs orientations sexuelles ». Des décisions qui pourraient faire jurisprudence.

Nuit libanaise

Malgré les difficultés, la communauté gay s’agrandit depuis l’implantation d’associations LGBT au Liban : à Beyrouth, les bars et les boîtes de nuit accueillant des publics homosexuels se multiplient et font partie du paysage nocturne, au point de devenir un argument touristique pour la ville. Lorenzo et Maël évoquent des clubs gay très connus du centre de Beyrouth, où tout le monde vient faire la fête. « L’un des grands clubs gays, le Bardo, est aussi le meilleur restaurant de la ville », raconte Maël.

« Il y a une forte communauté gay et il existe des endroits, des clubs gay-friendly, où on sait que l’on peut aller. Il y a aussi une clinique pour la santé sexuelle, appelée Marsa, c'est un centre de dépistage qui cible les homosexuels », détaille Lorenzo. Un centre de santé ouvert en février 2011, situé dans le quartier de Hamra, qui fournit des services médicaux à tous, « quels que soient le sexe et l’orientation sexuelle ». Les visiteurs restent anonymes et peuvent accéder à des tests VIH gratuits, des consultations médicales et psychologiques.

Des limites

Si des initiatives comme celles-ci invitent à l'optimisme, Lorenzo confie tout de même qu'il « ne s'est jamais promené main dans la main avec [s]on copain dans les rues de Beyrouth… ». Une retenue  qui n'est d'ailleurs pas exclusivement le fait des couples homosexuels, explique Maël: « Même les couples hétéros ne s’embrassent pas dans la rue, ici, ça ne se fait pas ». Puis le jeune homme nuance : « Une fois que la nuit est tombée, tu peux être habillé n’importe comment, hyper extravagant. Moi j’aime ce qui brille. Quand je sortais le soir, les gens ne me regardaient pas. Mais je ne me permettais pas ça la journée ».

Malgré une façade de liberté, les gays sont forcés de se dissimuler le jour venu, dans une société où le dogme religieux et la famille restent puissants. « Il y a deux mondes, détaille Maël. Celui de la classe supérieure, qui a les moyens d’aller dans des endroits un peu luxueux où chacun peut assumer son homosexualité, et en parallèle, le monde des plus pauvres, des personnes issues de familles libanaises sans instruction, très religieuses, au sein desquelles avouer son homosexualité est impossible ». Le jeune homme ajoute que « ces deux mondes ne se rencontrent pas, sauf sur Grindr [une application de rencontre pour les gays] ».

Première Gay Pride du monde arabe

Lorenzo et Maël ont tous les deux assisté à la Gay Pride en mai dernier. « C’était assez émouvant, car pour les Libanais c’était une première », raconte Maël avant de tempérer : « Il n’y a pas eu de défilé, les autorités religieuses étaient contre. L’évènement a été menacé d’interdiction, au final il a pu avoir lieu mais sans couverture médiatique, il ne fallait pas faire trop de bruit ».

Les deux jeunes hommes s’accordent à dire que leur année au Liban était une expérience inoubliable ; pourtant ils n’envisagent pas le futur de la même façon. Lorenzo se dit prêt à retourner à Beyrouth « dès qu’il en aura la possibilité, pour y travailler ou y vivre ». Maël lui n’est pas aussi enthousiaste. « Je ne me verrais pas vivre au Liban. Là-bas, quand on a les moyens, un très bon salaire, on peut vivre une vie cool et aller dans des endroits branchés où assumer son homosexualité est facile. Quand on n'a pas les moyens, c’est impossible ».

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