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Publié le • Modifié le

Le principe du «téléphone rouge», ou la diplomatie de crise

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Le dirigeant nord-coréen Kim Jong-un a décidé de rétablir le «téléphone rouge» avec Séoul, fermé depuis presque deux ans. JUNG Yeon-Je / AFP

Mercredi 3 janvier, la Corée du Nord a annoncé qu’elle rouvrirait le canal de communication d’urgence avec sa voisine du Sud, au lendemain de l’offre de dialogue faite par Séoul. On parle de rétablir « le téléphone rouge », une expression pour qualifier la communication directe entre deux Etats, généralement dans un contexte de crise. Un outil diplomatique apparu en pleine guerre froide.


On ne compte plus les films catastrophe où des chefs d’Etat décrochent leur téléphone pour parler directement à leur homologue et gérer une crise internationale sans précédent. Du Docteur Folamour de Stanley Kubrick à Mars Attacks! de Tim Burton, le cinéma a popularisé l’image d’un combiné rouge, posé sur le bureau présidentiel, et dont semble dépendre l’avenir du monde entier. La réalité est, bien entendu, plus complexe.

Mais là où la culture populaire a raison, c’est sur le lien étroit qui existe entre cette ligne directe et la gestion de crise entre deux puissances. C’est même, à l’origine, la raison d’être du « téléphone rouge », ou « hotline » en anglais. Car si le besoin de communiquer de façon fiable, sûre et rapide a toujours été essentiel pour les gouvernements, ce besoin s’est intensifié durant la guerre froide et l’ère nucléaire.

Guerre froide et « hotline agreement »

C’est la crise des missiles de Cuba, en 1962, qui pousse les deux superpuissances de l’époque, les Etats-Unis d’un côté et l’Union soviétique de l’autre, à vouloir instaurer un moyen de communiquer rapide et efficace entre leurs dirigeants. Car sans relation directe, les spéculations sur les intentions du camp adverse vont bon train et les messages prennent des heures à être traduits, transmis, cryptés…

Et après le bras de fer tendu entre les deux pays au large des côtes cubaines, Washington et Moscou veulent éviter qu’une crise d’une telle ampleur se reproduise, alors que le risque d’une guerre nucléaire n’a jamais été aussi proche. Le 20 juin 1963, les deux pays signent un accord surnommé le « hotline agreement » établissant un canal de communication direct entre le Kremlin et le Pentagone. L’idée est alors de pouvoir échanger des informations essentielles dans l’urgence. Ce qui est par la suite surnommé, à tort, le « téléphone rouge » est né.

Evolutions technologiques

En réalité, le « téléphone rouge » n’est ni rouge ni même un téléphone… Le premier système de ce genre impliquait un téléscripteur de couleur bois clair. Et s’il permettait de mettre en relation directe les présidents et leurs conseillers, il ne s’agissait pas, en revanche, de discuter de vive voix. Mais plutôt de communiquer par messages écrits, codés et transmis par câble.

Dans son ouvrage International Arms Controls : Issues and Agreements, le professeur de relations internationales à l’Université de Stanford, Coit D. Backer, explique que lors de l’installation de la première ligne, la communication par écrit a été jugée plus sûre. « Il a été convenu que si les dirigeants parlaient au téléphone, ils seraient trop dépendants d’une traduction rapide. Des messages imprimés offriraient une plus grande clarté et donneraient aux deux parties le temps de répondre ».

Le système bénéficie au cours des décennies suivantes de plusieurs améliorations. En 1971, les deux parties signent un accord de modernisation de la hotline et dans la foulée, des liaisons par satellites sont installées. Dans les années 1980, il est complété par un fax qui permet l’envoi de cartes, schémas, photos. Aujourd’hui, les communications passent par un système informatique sécurisé. Mais tout comme sa technologie, l’utilisation du « téléphone rouge » a aussi changé au cours du temps.

De la gestion de crise à une relative coopération

Le premier usage de la liaison directe Washington-Moscou remonte à la guerre de Six-Jours en 1967. Dans ses mémoires, Vantage Point, le président américain de l’époque, Lyndon Johnson, se souvient que c’est avec ces mots : « Mr. President… the hot line is up », que Robert McNamara, son secrétaire à la Défense, le prévient à 7h45 le 5 juin 1967, que le Kremlin est à l’autre bout de la ligne, quelques heures après avoir appris le début de la guerre au Moyen-Orient. Washington et Moscou échangent alors régulièrement tout au long du conflit, afin de clarifier leurs positions respectives.

La liaison aurait par la suite été utilisée lors du conflit indo-pakistanais en 1971, la guerre du Kippour en 1973, l’invasion de l’Afghanistan par l’URSS en 1979 et à plusieurs reprises encore sous la présidence de Ronald Reagan dans les années 1980. Mais la Maison Blanche et le Pentagone n’ont jamais communiqué précisément sur le nombre d’utilisations de cette ligne sécurisée.

En revanche, le département d’Etat lui-même reconnaît qu’au fil du temps, le téléphone rouge a été employé à d’autres fins que la seule gestion de crise : « Bien qu'utilisé principalement pour l'échange de notifications en vertu des traités existants, le Nuclear Risk Reduction Center [le nom que prend le système de liaison à partir de 1987, Ndlr] a également prouvé périodiquement son utilisation dans d'autres domaines. En janvier 1991, des notifications de bonne volonté ont été utilisées pour échanger des informations sur la rentrée de la station spatiale Salyut 7 en chute libre. Plus tard la même année, le NRRC a servi de moyen de communication d'urgence lors d'un incendie majeur à l'ambassade des États-Unis à Moscou. »

Développement des lignes

Face à l’intérêt et au succès de cette ligne directe entre Washington et Moscou, le principe s’est rapidement répandu, surtout entre puissances nucléaires. Au fil de la guerre froide, Moscou a établi des lignes de communication directes avec les grandes capitales européennes comme Londres, Paris, Bonn.

Aujourd’hui, nombre de pays à travers le globe ont mis en place un moyen efficace de discuter au plus au haut niveau. Il n’est plus seulement question d’éviter un conflit nucléaire et certains gouvernements ont installé des lignes directes à des degrés divers, souvent entre leurs ministères de la Défense et des Affaires étrangères. Notamment pour aborder des questions sensibles comme la coopération sécuritaire.

En 1996, la Chine établit pour la première fois un téléphone rouge avec la Russie, puis avec les Etats-Unis deux ans plus tard. En 2004, l'Inde et le Pakistan font de même afin d’éviter l’embrasement. En septembre 2011, les Etats-Unis suggèrent la mise en place d'une liaison directe avec l'Iran pour éviter un emballement des tensions sur le programme nucléaire iranien controversé, une offre rejetée par Téhéran. En juin 2013, La Chine et le Vietnam ouvrent une ligne de communication directe pour gérer leur conflit territorial en mer de Chine méridionale.

Une fenêtre à disposition

Dans un article du Centre for Land Warfare Studies, l’analyste Davinder Singh estime que les « hotlines » entre Etats, alliés ou non, « sont de plus en plus utilisées comme une première étape importante pour engager le dialogue, même dans des situations extrêmes, agissant comme une soupape de décompression pour réduire le déficit de confiance, encourager la transparence et créer un environnement favorable ». Des prérequis, selon lui, « pour améliorer des relations ou mettre fin à un conflit sur des bases mutuellement acceptables ».

Pour cet ancien officier de l’armée indienne spécialisé dans les systèmes d’informations et de communication militaires, les lignes directes entre pays ont plusieurs avantages majeurs. Elles offrent à disposition des Etats « une fenêtre permanente pour un dialogue direct », elles peuvent aider « à maintenir l’équilibre en préservant la paix », « elles apaisent les inquiétudes du public concernant les risques d’une guerre accidentelle », « elles témoignent de bonnes relations bilatérales entre Etats » et elles accentuent « l’importance d’un Etat ».

Carte diplomatique

Le téléphone rouge apparaît alors comme un outil diplomatique à part entière. Fermer ou rétablir cette ligne directe entre deux Etats envoie un message. Et dans le cas de la Corée du Nord, par exemple, ce n’est pas seulement un « geste d’ouverture » de Pyongyang envers Séoul, comme l’explique Juliette Morillot, spécialiste de la péninsule coréenne et rédactrice en chef adjointe d’Asialyst. C’est aussi une habile manœuvre diplomatique de la part de Kim Jong-un.

Car en rétablissant ainsi le dialogue avec Séoul après des mois de crise entre Pyongyang, la communauté internationale et les Etats-Unis, le leader nord-coréen joue une carte importante. « C’est très fin diplomatiquement, parce qu’en plus, il parvient à isoler finalement la diplomatie américaine et presque, dans l’opinion, dans les médias internationaux, à renverser la situation », souligne Juliette Morillot. Dès lors, Kim Jong-un « apparaît véritablement comme un homme d’Etat, un pacificateur ».

Si la ligne de communication entre les deux Corées existe depuis 1971, elle est régulièrement suspendue au fil des soubresauts des relations entre les deux pays. Elle avait été fermée en février 2016 suite à la décision unilatérale de Séoul de fermer la zone industrielle intercoréenne de Kaesong, afin de protester contre le quatrième essai nucléaire du Nord. Kim Jong-un et Moon Jae-in vont désormais pouvoir se parler directement. Mais ce ne sera, a priori, pas avec un combiné rouge.

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