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Publié le • Modifié le

[Chronique] Nigeria: quand Lagos a ouvert les yeux sur le harcèlement sexuel

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Des femmes sur un marché traditionnel au Nigeria. GettyImages

Jusqu'alors tabou, le harcèlement sexuel devient un sujet de conversation dans la capitale économique du Nigeria. La parole se libère enfin dans le pays.


Dans une ville aussi connectée que Lagos, impossible de faire abstraction de l'affaire Harvey Weinstein et du mot-dièse #metoo. Nollywood ne peut se désintéresser d'Hollywood. L'Amérique a toujours été le modèle de la capitale économique du Nigeria : les Etats-Unis, leur culture, leur économie et leurs valeurs.

A Lagos, la vie politique américaine est presque plus commentée que celle du Nigeria. « Pendant les primaires aux Etats-Unis, j'ai été obligé de couper l'accès à Internet de mes salariés, admet Ade, un chef d'entreprise lagotien. Ils passaient leurs journées à regarder Donald Trump sur les réseaux sociaux ».

La Grande-Bretagne est l'autre référence. Vu de Lagos, le fait qu'un ministre de la Défense soit contraint de démissionner en quelques heures pour avoir posé la main sur le genou d'une journaliste en 2002 fascine. Ici les puissants ne tombent pas de leur piédestal aussi facilement.

« C'est un secret de polichinelle, souligne le quotidien Vanguard. Tout le monde sait qu'à Nollywood les cas de harcèlement sexuel sont légions. Les jeunes actrices sont régulièrement forcées de coucher avec les réalisateurs ou les producteurs pour obtenir un rôle. Mais personne n'ose en parler. De peur de perdre sa place dans l'industrie ».

Rahama Sadau, une célèbre actrice de Kannywood, l'industrie du cinéma qui s'est développée à Kano, la grande métropole du Nord, avait fait scandale en 2015. Elle avait publiquement accusé un célèbre réalisateur de lui avoir demandé des faveurs sexuelles en échange d'un rôle. Mais dès le lendemain, elle avait présenté ses excuses et fait marche arrière. Les pressions avaient été trop fortes.

« Au Nigeria, les femmes qui se plaignent d'avoir été victimes de harcèlement ne sont pas écoutées, souligne Funmi, une avocate lagotienne. La grande majorité des gens considèrent qu'elles font du bruit pour pas grand-chose. Le Nigeria est une société très patriarcale ».

Dans la première économie d'Afrique, « l'industrie du divertissement repose bien souvent sur l'exploitation des artistes, confesse une actrice qui a pignon sur rue et qui a décidé de tourner ses propres films pour échapper à ce « système ». Même les actrices connues ne sont pas forcément payées. Elles ne touchent pas toujours un cachet pour jouer dans un film.

« Le réalisateur peut très bien leur dire : "ce film est bon pour ton image de marque. Il sert ta notoriété", poursuit-elle. Après, il va les présenter à des hommes d'affaires ou de riches politiciens. Il va organiser des rencontres. Les actrices seront payées pour passer la soirée et parfois la nuit avec ces hommes riches. Au passage, le réalisateur ou le producteur touche bien souvent sa commission. C'est aussi cela, Nollywood ».

Le reste de l'industrie du divertissement fonctionne un peu sur le même modèle. Même s'il existe officiellement des mécanismes de collecte des droits d'auteurs, chanteurs et chanteuses ne sont pas vraiment payés lorsque les compositions passent sur les radios. Bien au contraire, ce sont eux qui doivent le plus souvent verser des pots de vins aux stations pour faire diffuser et connaître leur musique. Dans ces conditions, les chanteuses célèbres sont fréquemment invitées par leurs producteurs à passer la soirée avec des hommes riches.

Chantage au compte bancaire

Dans le secteur bancaire aussi, les conseillères commerciales subissent une pression terrible. Chaque mois, elles ont des « objectifs » très difficiles à remplir. En clair, elles doivent chaque mois amener de nouveaux clients riches à la banque, sous peine de perdre leur travail.

« Bien des riches clients abusent de la situation. Ils nous forcent à coucher avec eux. Sinon ils n'ouvrent pas de compte. Parfois, ils le ferment juste après l'avoir ouvert. Ils font ainsi le tour des banques de la place », raconte Ify, une banquière lagotienne.

Cette situation est si connue qu'elle donne même matière à scénarios pour Nollywood. Dans le film « La banquière », un jeune homme de bonne famille veut épouser une banquière, mais son père s'y oppose en arguant du fait que « toutes les banquières sont des prostituées ».

Avant de consentir au mariage, la belle-famille va lui envoyer une cohorte de faux clients afin de tester sa « moralité ». Elle refuse de coucher avec eux, mais ils ouvrent tout de même des comptes afin d'éviter qu'elle ne soit licenciée. Un cas de figure qui a sans doute peu de rapport avec la réalité, mais qui permet un « happy ending ».

« Sugar mamies »

Lagos et ses 22 millions d'habitants reste une ville impitoyable pour tout le monde, mais en particulier pour les nouveaux venus. Chaque année, plus de 100 000 nouveaux habitants débarquent dans l'espoir d'un « avenir meilleur ». Un logement dans les beaux quartiers comme Banana Island, coûte plus de 5 000 dollars par mois.

Sans logement, sans revenu, les néo-Lagotiens sont à la merci de tous les prédateurs sexuels. En effet, 70 % des Nigérians vivent avec moins de 2 dollars par jour. Le New York Times a intitulé l'un de ses articles sur Lagos, « les 1% qui prennent tout »

Vanguard note d'ailleurs que les harceleurs ne sont pas toujours des hommes. « Nous avons noté ces derniers temps, la recrudescence des sugar mamies, de riches femmes qui abusent des jeunes hommes », souligne le quotidien lagotien. Vanguard affirme qu'« elles savent que leurs jeunes employés - notamment les chauffeurs - ont trop peur de perdre leur emploi pour résister à leurs avances ».

Vu de Lagos, tant que la société ne sera pas plus égalitaire, il sera bien difficile de lutter contre ce phénomène au Nigeria, « d'autant que l'arsenal juridique n'est pas le même qu'en Occident », souligne le quotidien This Day.

« Mais le scandale Harvey Weinstein aura permis une vaste prise de conscience, estime Ifeomah Ugwe, une jeune actrice de Nollywood. Maintenant grâce à cette affaire et à la prise de conscience mondiale qui a suivi, nous abordons enfin le sujet du harcèlement sexuel au Nigeria. Alors qu'avant, il était tabou ».

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