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Manuel Rui, conteur angolais des lendemains qui déchantent

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Vue de Luanda, Angola. Benjamin SHEPPARD / AFP

Une des premières œuvres de fiction littéraire de l'Angola indépendant, Oui Camarade! de Manuel Rui, qui fut ministre dans le gouvernement d’Agostinho Neto, est tout sauf un livre militant ou idéologique. Il raconte la liesse d’un peuple libéré des siècles de colonisation et le pressentiment des tragédies à venir.


Spécialisées en littérature lusophone et notamment celles en provenance des anciennes colonies portugaises de l’Afrique (Angola, Mozambique et Cap-Vert), les éditions Chandeigne, avec leur dernière publication, entraînent le lecteur francophone au cœur même de l’archive littéraire de la lusophonie africaine. Il s’agit du mythique  Oui Camarade ! , recueil de nouvelles sous la plume du Luandais Manuel Rui qui, avec Luandino Viera et Pepetela, représentent la première génération d’écrivains angolais. Paru en 1976, ce recueil est la première œuvre de fiction de l’Angola indépendant.

A la fois militant indépendantiste et romancier, Rui, qui vit aujourd’hui à Luanda, est juriste de profession et avait une trentaine d’années lors de l’accession à l’indépendance de son pays en 1975. Lui-même membre du parti marxiste le Mouvement populaire de libération d’Angola (MPLA) d’Agostinho Neto, qui a pris le pouvoir à Luanda après l’indépendance, il est passé à la postérité comme l’auteur de l’hymne national angolais Angola avante. L’homme a longtemps été connu en France comme l’auteur du très savoureux Le Porc épique, traduit en français en 1999 par les éditions Dapper. A travers le destin connu d’avance d’un porcelet adopté par une famille de classe moyenne à l’époque de la pénurie alimentaire et de la guerre civile au sortir de la colonisation, ce roman satirique raconte la fin des espérances suscitées par la révolution anti-coloniale.

Les « poches trouées » du petit peuple

Les cinq nouvelles que compte  Oui Camarade !  s’inscrivent dans la même veine, se partageant entre la satire des puissants et la désillusion du peuple qui est la véritable victime de l’Histoire. Ces récits ont en commun leur enracinement chronologique dans la fin de la guerre coloniale suite aux accords signés entre Lisbonne et Luanda instaurant une période de transition d'un an avant la proclamation de l’indépendance à la fin de l'année 1975.

«Oui Camarade» de Manuel Rui est le premier ouvrage de fiction des lettres angolaises post-indépendance. © Chandeigne

C’est une période troublée dont les principales étapes ont été retracées par la traductrice du recueil Elisabeth Monteiro Rodrigues dans sa courte préface historique. Il faut absolument la lire pour les précisions qu’elle apporte sur les différents mouvements de libération qui se partagent le pays à l’époque, semant les graines de la guerre civile qui allait bientôt éclater. C'est une introduction incontournable aux grands enjeux de « l’indépendance conquise » qui constituent la toile de fond des nouvelles de Manuel Rui.

« Dehors tout était pareil. Plutôt pire qu’avant car maintenant le peuple avait toujours les yeux braqués sans rien y comprendre. Et pour cause, le premier jour de ce fameux gouvernement angolais, plus grand que tout autre au monde – vu qu’il utilisait au bas mot trois Premiers ministres – un ministre, parmi ces nouveaux est apparu au balcon en donnant de la bouche que le Palais appartenait maintenant au peuple. » Vraiment ? Ainsi commence « Le conseil », la première nouvelle du recueil qui donne le ton du volume.

A la fois ironiques et lucides, ces premières lignes annoncent les dérives de l’indépendance, le chaos et la corruption. La pauvreté en sus pour le bas peuple qui a, en ces premiers temps, les yeux braqués sur le Palais afin de pouvoir influer sur les décisions stratégiques qui y sont prises, et qui ont le pouvoir de changer l'avenir. Quelques trois pages suffisent au nouvelliste pour montrer que le changement tant attendu n’aura hélas pas lieu. Le récit se termine en braquant la lumière sur un homme du peuple qui s’éloigne du Palais, les mains dans les poches. Et celles-ci sont désespérément vides, car elles sont « trouées ». C’est le dernier mot de la nouvelle. Il tombe comme une sentence, dissipant pour de bon espérances et illusions.

Une montre suisse, les maisons closes et Jonas Savimbi

L’Angola est devenu indépendant le 11 novembre 1975. La proclamation de l’indépendance coïncide avec la victoire du MPLA soutenu par l’Union soviétique et Cuba sur les autres mouvements de libération (Unita, FNLA…) financés essentiellement par les Américains et leurs alliés africains. L’année 1975 fut marquée par les affrontements pour le pouvoir entre ces différents mouvements. Les batailles les plus décisives furent livrées à Luanda en juillet entre le MPLA et l’Unita de Jonas Savimbi, et à Kifangondo en novembre, où les milices du MPLA sont sorties victorieuses contre le FNLA (Front national de libération de l’Angola) soutenu par le Zaïre de Mobutu.

Les violences perpétrées lors de ces combats pour le pouvoir, annonçant la guerre civile post-indépendance qui durera vingt-cinq ans et fera cinq cent mille morts et un million de déplacés, sont au cœur de « Cinq jours après l’indépendance », la nouvelle la plus longue du recueil. Elle met en scène l’exaltation et la folie de la guerre, mais aussi le goût amer d’une victoire arrachée au prix de sacrifices personnels pour de nombreux Angolais. Rien ne décrit mieux la frustration et l’amertume que le retour des combattants, aux « visages noircis de poussière, les uniformes à moitié en lambeaux » et dont le regard fuyant et distant contraste avec le « ton victorieux » de la population venue les accueillir.

Les violences que raconte Manuel Rui dans les pages de son recueil ne sont pas seulement physiques ou guerrières. Elles sont aussi morales et symboliques, comme dans la nouvelle intitulée « La montre » qui est un récit métaphorique de la dérive de l’Angola postcolonial. Cette nouvelle très poétique donne à voir l’ombre et la lumière de l’identité nationale angolaise en cours de construction à travers le récit du parcours d’une montre suisse, luxueuse et peinte en or, qui passe de main en main, avant de finir son trajet « au poignet d’un chef de police soûl (…) et corrompu ».

Dans « Le dernier bordel », dont l'action se situe dans la maison close de Mana Domingas, la violence est patriarcale. C'est le seul bordel à rester ouvert pendant la guerre d'indépendance. Jusqu’au soir où des soldats en manque de femmes et de bières prennent d’assaut le lupanar, qui a connu ses beaux jours à l’époque de la résistance anticoloniale, obligeant les femmes à se joindre à la horde de réfugiés quittant la ville. Avec un sens consommé des détails et avec empathie pour les victimes, l’auteur décrit admirablement la fuite en avant des prostitués partagées entre la peur et la défiance. Dans un ultime geste de défiance, leur chef Mana Domingas jette dans l’herbe qui borde la route le collier en or que lui avait offert un de ses clients zaïrois. Elle pourra désormais marcher libre, la tête haute.

L'aspiration intense à la liberté de tout un peuple traverse les pages de ce recueil. Le secret de la réussite de Manuel Rui, dans cette œuvre de jeunesse, est d’avoir su traduire cette exaltation populaire, mais aussi le pressentiment des tragédies à venir, dans une langue parlée, savoureuse et inventive. Le livre refermé, les voix des personnages, riches de toutes les nuances d’espérances, continuent de résonner dans nos têtes. Longtemps.

Oui Camarade !, par Manuel Rui. Traduit du portugais par Elisabeth Monteiro Rodrigues. Editions Chandeigne, 187 pages, 20 euros.

Chronologie et chiffres clés