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D’Arlit à Kidal: la double enquête

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L'une des dernières photos prises par Claude Verlon à Kidal montrant un check point à l’entrée de Kidal, contrôlé par les casques bleus de la Minusma. Claude Verlon / RFI

Quels liens peut-on établir entre la libération des otages d'Arlit, au Niger, et l’assassinat de Ghislaine Dupont et Claude Verlon, envoyés spéciaux de RFI au Mali ? Alors que les informations et les témoignages se contredisent, que sait-on au juste à ce jour ? Le point sur cette double enquête aux nombreuses zones d’ombre.


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Négociation pour la libération des otages d’Arlit : les acteurs

- Les otages : sept salariés des entreprises françaises Areva et Vinci (sa filiale Sogea Satom) à Arlit, site minier situé au Niger, enlevés le 16 septembre 2010 et libérés le 24 février 2011 (pour les trois premiers), puis le 29 octobre 2013 (pour les quatre autres).

- Jean-Marc Gadoullet : négociateur français, ancien agent secret de la DGSE (Renseignements extérieurs de la France) reconverti dans la sécurité privée. Il est engagé en décembre 2010 par Areva pour faire libérer ses salariés, avec la bienveillance de la DGSE et du secrétaire général de l’Elysée Claude Guéant. Il obtient la libération de trois premiers otages, mais est écarté du dossier à partir de décembre 2012. Selon lui, c’est pourtant son travail qui aurait aussi permis la libération des quatre derniers otages, même s’il n’a pas mené personnellement l’opération à son terme. Il estime ne pas avoir été rémunéré pour l’intégralité de son travail et réclame deux millions d’euros à Areva et Vinci.

- Pierre-Antoine Lorenzi : second négociateur français, il travaille en équipe avec le négociateur nigérien Mohamed Akotey à partir d’avril 2011. Lui aussi ancien de la DGSE reconverti dans le privé, et proche du chef de cabinet du ministre français de la Défense, Cédric Lewandowski, il est recommandé par Jean-Yves Le Drian au président nigérien Mahamadou Issoufou (selon Akotey). La DGSE ne lui reconnaît officiellement « strictement aucun rôle » dans les négociations. Au départ considéré comme un plan de secours, il est « activé » par la France fin 2012, avec une mise en veille pendant l’opération militaire française Serval de janvier à avril 2013.

- Mohamed Akotey : intermédiaire nigérien, Touareg très inséré dans les réseaux issus des rébellions historiques, proche du président Mahamadou Issoufou et ancien président de la filiale d’Areva au Niger. C’est lui qui met Lorenzi en contact avec le chef d’al-Qaïda, Abou Zeid, grâce à un contact personnel : Ibrahim Ag Inawalen, membre d’Ansar Dine et proche d’Aqmi (al-Qaïda au Maghreb islamique).

- Ahmada Ag Bibi : notable Touareg de Kidal, dans le nord du Mali, ancien cadre du groupe jihadiste Ansar Dine, passé au haut conseil pour l’Unité de l’Azawad (HCUA, signataire de l’accord de paix) et aujourd’hui député malien de Kidal. C’est lui qui a permis à Jean-Marc Gadoullet de rencontrer le chef d’Aqmi, Abou Zeid. Il défend intégralement la position de Gadoullet, et réclame un million d’euros à Areva et Vinci.

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Vue de la ville de Kidal. David Baché/RFI

Pourquoi Lorenzi remplace-t-il Gadoullet en cours de route ?
- Dans un premier temps, Gadoullet travaille avec l’aval officieux de la DGSE. En avril 2013, Bernard Bajolet est nommé à la tête de la DGSE et reprend les commandes au détriment de Gadoullet, avant d’être à son tour écarté en juillet au profit de Lorenzi, qui a le soutien du ministère de la Défense.

- Laurent Bigot, ancien diplomate du ministère français des Affaires étrangères, raconte la réaction du président malien ATT après les trois premières libérations de février 20011 : « ATT pense que l’intégralité de la somme n’est pas allée à Aqmi. Il soupçonne Gadoullet de l’avoir détournée à son profit ou de l’avoir reversée. Il parle de " rétrocommissions " et vise la classe politique. » Ni Claude Guéant ni Nicolas Sarkozy n’ont accepté de s’exprimer sur le sujet.

- Jean-Marc Gadoullet réfute et assure que la totalité de cette première rançon a été versée à Aqmi, sans préciser de montants.

- Lorenzi dément toute motivation politique ou guerre des services. Il estime que « les autorités de l'Etat avaient perdu toute confiance dans Jean-Marc Gadoullet » et dresse une liste de griefs concernant notamment : la technique de négociation « par paquets » employée par son concurrent, des « questions géopolitiques impliquant le Mali, la Mauritanie, le Niger et l'Algérie » - questions dont le détail n'est pas précisé - ou encore une rançon jugée « outrageusement surpayée » pour la libération de l'otage Françoise Larribe (libérée en février 2011). Lorenzi reconnaît que le directeur de cabinet du ministre français de la Défense, Cédric Lewandowski, « est un ami depuis très longtemps », et que c’est lui qui l’a recommandé.

- Mohamed Akotey estime que ce sont des difficultés « de terrain » liées « à l’intransigeance des jihadistes » qui ont poussé la France à se tourner vers le duo qu’il forme avec Lorenzi, sans donner de détails.

- Le ministère français de la Défense refuse de s’exprimer sur le sujet, comme le président de la République de l'époque, François Hollande.

- La DGSE dément officiellement toute implication de Lorenzi dans les négociations.

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Pourquoi une première libération est-elle bloquée en mai 2012 ?
- En mai 2012, le général Puga, chef d’état-major de l’Elysée (de Nicolas Sarkozy puis de François Hollande) bloque à la dernière minute la libération de l’otage Marc Féret négociée par Gadoullet avec Aqmi, et qui devait ouvrir la voie à la libération des otages restant. Entre les deux tours de l’élection présidentielle française, le général Puga justifie ce blocage par « un contexte politique inopportun. » Gadoullet propose une rencontre avec Abou Zeid après la fermeture des bureaux de vote, mais le général Puga maintient sa décision. Le général Puga et Nicolas Sarkozy refusent de s’exprimer sur le sujet. Une autre libération négociée par Gadoullet, concernant deux otages, sera à nouveau bloquée en octobre 2012.

- Deux des ex-otages, estimant qu’ils auraient pu être libérés plus tôt, ont porté plainte contre X pour « complicité de séquestration » et « non-assistance à personne en danger. »

François Hollande, le président français de l'époque avec les quatre ex-otages français, (de g à d) Marc Feret, Pierre Legrand, Daniel Larribe, Thierry Dol à leur arrivée sur le tarmac de l'aéroport militaire de Villacoublay, le 30 Octobre 2013. Reuters/Jacky Naegelen

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Une « rallonge » de trois millions d’euros ?
- Pierre-Antoine Lorenzi affirme qu’une rallonge de trois millions d’euros, en plus de la rançon, devait servir à payer des intermédiaires et que cet argent supplémentaire a été bloqué par le chef de la DGSE, Bernard Bajolet.

- Mohamed Akotey, négociateur nigérien qui a joué pour Lorenzi le rôle d’intermédiaire, dément cette demande : « Je suppose que c’est dans sa stratégie de défense, parce qu’il est accusé d’avoir détourné de l’argent, à partir de 2013 (Lorenzi fait l’objet d’une enquête ouverte en 2015 par le parquet national financier liée à des soupçons d’évasion fiscale, ndlr). Donc, pour montrer patte blanche, il dit qu’il y a de l’argent qui n’a pas été payé. »

- La DGSE affirme que les « affirmations sur un tel versement ou non versement relèvent de la pure invention. »

- Lorenzi affirme que les intermédiaires ont appris qu’ils ne seraient pas payés près d’un an après la libération des otages. Longtemps après l’assassinat de Ghislaine Dupont et Claude Verlon.

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Quels liens possibles avec l’assassinat de Ghislaine Dupont et Claude Verlon à Kidal, le novembre 2013 ?
- Les dates : Ghislaine Dupont et Claude Verlon, en reportage à Kidal pour RFI, sont enlevés puis assassinés le 2 novembre 2013, quatre jours seulement après la libération des otages d’Arlit. Leur assassinat sera revendiqué quatre jours plus tard par al-Qaïda au Maghreb islamique.

- Les acteurs : avec une implication plus ou moins directe, plusieurs noms sont communs aux deux dossiers. Peu à peu, des liens sont également apparus entre des personnes impliquées dans l’une ou l’autre des deux affaires.

- Abdelkrim Al Targui, important chef de katiba d’Aqmi, est impliqué dans la négociation (voire la détention) des otages d’Arlit. C’est lui qui revendique l’enlèvement et l’assassinat de Ghislaine Dupont et Claude Verlon. Il est abattu par l’armée française en mai 2015.

- Sa revendication est transmise à Sahara Media par Ibrahim Ag Inawalen (Ansar Dine, proche d’Al Targui), qui sert d’intermédiaire dans les négociations pour la libération des otages d’Arlit. Il est tué par l’armée française dans la même opération qu’Abdekrim Al Targui.

- Baye Ag Bakabo, chef du commando qui a enlevé et assassiné Ghislaine Dupont et Claude Verlon, travaille pour la katiba de Sidane Ag Hitta, lui-même impliqué dans l’enlèvement de plusieurs otages français.

- Sidane Ag Hitta aurait demandé que la libération de deux de ses neveux, emprisonnés à Bamako, fasse partie des conditions de la libération des otages d’Arlit. Les sources, à ce sujet, sont contradictoires. Les deux neveux seront libérés un an plus tard, au moment de la libération d’un autre otage, Serge Lazarevic.

- Frustration financière ? Plusieurs documents déclassifiés des services français (DRM, DGSE), font état d’une frustration financière de Baye Ag Bakabo, qui cherchait, peu de temps avant l’enlèvement des deux journalistes de RFI, à recruter des complices pour enlever des otages. Les suspicions de détournement d’argent avant le versement de la rançon, ou de mauvaise redistribution de cette rançon au sein des groupes jihadistes, ne sont que des hypothèses. Elles sont alimentées notamment par les déclarations d’un ex-patron de la DGSE, Alain Juillet, qui affirme qu’Abdelkrim Al Targui aurait été très insatisfait de la somme perçue. Cette piste suggère que des acteurs de la libération des otages, estimant ne pas avoir reçu ce qu’ils méritaient, pourraient avoir décidé d’enlever Ghislaine Dupont et Claude Verlon par vengeance et pour se payer.

- « Un rapt d’opportunité qui a mal tourné » : la formule est de Mohamed Akotey, qui estime que les deux affaires ne sont pas liées. L’une des rares positions que partage l’essentiel des acteurs s’étant exprimé sur le sujet.

- « Ils ont été trahis » : en mars 2016, le ministre français de la Défense Jean-Yves Le Drian prononce ces mots devant les membres de l’Association des amis de Ghislaine Dupont et Claude Verlon. Sans jamais expliquer de qui il parle.

- Hollande : dans un livre publié par deux journalistes du Monde, le président François Hollande affirme que Serge Lazarevic, otage français libéré en décembre 2014, était « sans doute détenu par ceux qui ont tué les journalistes ». Une déclaration qui contredit la position officielle des autorités françaises, selon laquelle l’assassinat des deux journalistes de RFI serait sans rapport avec les négociations liées aux otages français détenus au Sahel.

Ghislaine Dupont et Claude Verlon, le 30 juillet 2013 lors d'une conférence de presse au Mali. RFI/Pierre René-Worms

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Informations troublantes…
- Suspect qui s’échappe
Le 2 novembre 2013, lorsque les soldats français de Serval arrivent sur le lieu de l’assassinat et découvrent les corps sans vie de Ghislaine Dupont et Claude Verlon, ils aperçoivent un suspect en fuite, à pieds, à environ 800 mètres. Les autres membres du commando ne sont pas visibles. Décision est prise de ne pas pourchasser le suspect. Quelques heures plus tard, trois hommes arrivent assoiffés sur un campement à 30 kilomètres de Kidal. « Il s’agirait de manière très crédible des ravisseurs. » Ces informations apparaissent dans les documents déclassifiés des services français de renseignement.

- Hélicoptère
Plusieurs témoignages évoquent un hélicoptère dans le ciel de Kidal au moment de l'assassinat de nos confrères. Sa présence pourrait avoir fait paniquer les ravisseurs. Selon les hypothèses, il pourrait s'agir d'un appareil onusien de la Minusma ou de la force française Barkhane.

- Piratage informatique
Lors de leur enquête, les journalistes d’Envoyé Spécial découvrent que l’ordinateur personnel de Ghislaine Dupont a été piraté. Depuis le 25 septembre 2013, des logiciels-espions permettent à un individu extérieur d’accéder aux données contenues dans l’ordinateur. Le 2 novembre 2013 à 13h30 (soit une demi-heure avant l’enlèvement des deux journalistes à Kidal), un individu s’introduit dans l’appartement de Ghislaine Dupont à Paris et se connecte à son ordinateur. Il vide la boîte mail et change le mot de passe de l’ordinateur qu’il transforme en : « pirate ». Des faits extrêmement troublants, qui suscitent de nombreuses interrogations.

- Baye Ag Bakabo
Le chef du commando qui a enlevé et assassiné Ghislaine Dupont et Claude Verlon travaillait pour Sidane Ag Hitta, un chef de katiba d’Aqmi. Mais selon Ahmada Ag Bibi (Ansar Dine puis HCUA) et des documents déclassifiés des services français de renseignement, Baye Ag Bakabo est un ancien combattant du MNLA (Mouvement national de libération de l’Azawad), qui était cantonné à Kidal avec d’autres éléments du MNLA lors de l’arrivée des soldats français de l’opération Serval en janvier 2013. A l’époque, le MNLA a aidé l’armée française à combattre les jihadistes dans les massifs montagneux de la région de Kidal. Baye Ag Bakabo était-il connu de l’armée française ? Mi-octobre 2013, selon les documents déclassifiés des services français, Baye Ag Bakabo cherchait des hommes pour un enlèvement, précisant qu’Abdelkrim Al targui serait prêt à acheter des otages.

- Arrestations
Selon des documents déclassifiés, l’armée française a arrêté, le 6 novembre 2013, dix-neuf individus dont au moins quatre soupçonnés d’être en lien avec l’assassinat de Ghislaine Dupont et Claude Verlon. Qui ont donc été interrogés, mais les conclusions de ces interrogatoires ne sont pas connues. Certains de ces prisonniers, transmis aux autorités maliennes, ont ensuite été libérés (échanges de prisonniers). Les autres sont toujours susceptibles d’être interrogés à la maison centrale d’arrêt de Bamako, ainsi que d’autres jihadistes arrêtés depuis. Mais aucun juge d’instruction, ni français ni malien, n’en a fait la demande.

- Silence d’Etat
→L’Association des amis de Ghislaine Dupont et Claude Verlon dénonce « un silence d’Etat ». Une centaine de documents « Secret défense » a été déclassifiée début 2016. Cependant, ces documents sont très largement « caviardés » (des passages entiers effacés), et d’autres sont toujours tenus secrets (des documents de la DRM notamment). Les avocats des familles pointent un manque de communication entre l’armée et la justice et s’interrogent sur ce que l’armée a à cacher.

→L’ancien président Nicolas Sarkozy, le président François Hollande, leur chef d’état-major le général Puga, le ministre de la Défense Jean-Yves Le Drian, le chef de la DGSE Bernard Bajolet… : aucun officiel français n’accepte de s’exprimer sur le sujet.

→Quatre ans après les faits, aucun juge français (le juge Herbaut a succédé au juge Trévidic en septembre 2015) ne s’est rendu une seul fois au Mali.

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Un hélicoptère de la Minusma sur la piste de Kidal, février 2016. David Baché/RFI

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Chronologie et chiffres clés