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Suisse Culture Cinéma

Publié le • Modifié le

Bounty: la première génération des Suisses d’origine africaine portée à l’écran

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Acteur dans «Bounty», Jeffrey, un Suisse de Zurich, se rend désormais au Ghana pour son entreprise de développement durable. RFI/Tony Robin

Pour son premier long-métrage, le réalisateur suisse d’origine rwandaise Shyaka Kagame interroge sur l’identité. Au titre et au sous-titre provocateurs, le documentaire Bounty – noir dehors, blanc dedans ? – s’immerge dans la vie de cinq personnages issus de la première génération des Suisses d’origine africaine née sur le sol helvétique. Rencontre avec le réalisateur genevois à Zurich, en marge de la première projection du film hors de la Suisse francophone.


Shyaka Kagame a donné rendez-vous au Grande, un café jeune et branché situé sur le littoral de la rivière Limmat de Zurich. Capuche sur fines dreadlocks, baskets blanches un peu rétro, sa démarche cool et son look rap détonnent dans l’ambiance stricte de la Suisse alémanique.

« La question de l’identité m’a toujours travaillé, explique le jeune réalisateur. Comment on est Suisse et Noir, c’est ce que j’ai voulu montrer dans le film ». C’était déjà ce thème de l’identité qu’il avait questionné dans un album de rap sorti en 2005, Etranger chez moi.

Fils d’un couple de Rwandais au long parcours migratoire débuté lors des premiers pogroms anti-Tutsis de 1959, le réalisateur né à Genève vise avec ce premier long-métrage un double objectif. « Combler un manque, explique-t-il, car les Suisses noirs n’avaient jamais eu leur histoire portée à l’écran. Et puis aussi montrer dans ces villages suisses de la campagne où il n’y a jamais eu aucun noir qu’on existe et comment on vit ».

Mettre en lumière la manière de vivre d'une génération

L’écriture de Bounty commence il y a sept ans. Shyaka Kagame est alors en résidence artistique à Paris. Assistant du réalisateur de documentaires Frédéric Baillif  sur Tapis rouge, il commence en parallèle à interviewer des Suisses d’origine africaine sur leur identité. Là, il se rend compte qu’il doit opter pour un documentaire en immersion, sans commentaire, et sans interview face caméra. « J'ai privilégié une approche plus intuitive qu'explicative de l'identité, explique le réalisateur, en laissant des situations parler d'elle-même. J'essaie de mettre en lumière les questionnements, la manière de vivre d'une génération. »

Le résultat n’est donc pas un documentaire politique car « ce n’est pas le propos ». « Je voulais représenter les choses de la manière la plus juste possible, insiste-t-il, montrer comment chacun vit à sa façon sa double appartenance de Noir et de Suisse ».

Aux réactions de la salle présente à Zurich lors de la première projection du film en Suisse alémanique, il semble que l’affaire fonctionne. Ainsi, quand Bacary, Sénégalais d’origine et chef de sécurité aux Chemins de fer suisses, refuse de manger de la fondue aux tomates car c’est « trop exotique », la salle réagit.

Choc culturel aussi, pour les protagonistes du film eux-mêmes et pour les spectateurs, pendant la préparation du repas de mariage du même Bacary avec une Suisse alémanique blanche. Quand Bacary invite les femmes de sa famille à trier les déchets, alors qu’elles chantent dans une langue camerounaise, réaction de surprise dans la salle.

Shyaka Kagame travaille sur un nouveau long-métrage

« L’identité afro-suisse est quelque chose de récent si on la compare par exemple à la présence africaine en France, explique Shyaka Kagame. D’où mon envie de montrer aux Suisses le quotidien de leurs compatriotes d’origine africaine sans parti pris, sans en rajouter. »

L’autre protagoniste fort du film est Jeffrey, Zurichois d’origine ghanéenne. Employé de banque, il souhaite s’investir dans le pays de ses ancêtres dans le domaine du développement durable. « Moi qui vivais très mal d'être vu comme un blanc lors de mes voyages au pays lors de l'adolescence, je savais que ça allait être difficile pour lui et que j’allais ramener des images fortes », raconte Shyaka Kagame. Le film montre alors un Jeffrey perdu à Accra, décontenancé par une culture, un rythme et des pratiques bureaucratiques à des années-lumière de ce qu’il connaît en Suisse.

Sorti dans les salles de la Suisse Romande à la mi-juin, le documentaire vient donc d’être projeté pour la première fois à Zurich, en Suisse alémanique. De nouveau en résidence artistique à Paris depuis septembre, Shyaka Kagame espère maintenant pouvoir montrer Bounty, fruit de quatre ans de travail, dans les festivals internationaux et le faire tourner notamment en Afrique.

« Le public et la critique ont bien reçu le film en Suisse, juge-t-il. Je crois qu’il participe positivement à changer l’image globale que la société suisse a des Noirs, une image biaisée par les médias, où on nous associe systématiquement avec les clichés habituels de la délinquance et de l’asile. »

Le réalisateur de 34 ans, qui n’a aucun lien de parenté avec le président du Rwanda Paul Kagame, travaille actuellement au développement de son second long-métrage, Digital Hills. Un documentaire sur le pays des mille collines et son rapport aux nouvelles technologies.