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Publié le • Modifié le

Guinguettes: le marketing de l’authenticité

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Une guinguette le long de la Seine, Paris, août 2017. RFI/ Marjorie Murphy

L’automne est là. Les températures trop basses poussent les lieux de fête estivaux et éphémères à fermer. Les guinguettes post-modernes qui fleurissent depuis quelques années sur les berges de la Seine, de la Garonne, au cœur des villes et des villages, dans les parcs ou près des lacs, ont bien profité de cet été ensoleillé. Car l’urbain a de plus en plus envie d’authenticité, de retour « au bon vieux temps » ou tout simplement de « s’encanailler » mais dans un tout inclus festif : boire, manger, voir des gens et danser… Tout au même endroit mais dans une interprétation 2.0 d’une place de village.


Des lampions, un food truck et un DJ années 80, sans oublier le cours de yoga/méditation/j’apprends à me connaitre… Voilà la recette parfaite pour faire marcher la « guinguette » d’aujourd’hui. Et, sans nul doute, ça marche : une vingtaine de guinguettes éphémères ont rythmé l’été parisien, et presque chaque ville de France a désormais « sa » guinguette, que ce soit dans un ancien garage comme la buvette Renauld à Saint-Jean-de-Luz ou sur les quais de la Loire, à Tours. « Les villes cherchent avant tout à minimiser le nombre de terrains vacants, et inutilisés, en particulier dans la métropole parisienne où l'espace est rare et les besoins des habitants importants en termes de lieux récréatifs », observe Cécile Diguet, urbaniste à l’Institut d’aménagement et d’urbanisme d’Ile-de-France. « Pour les villes, ajoute-t-elle, des usages festifs et artistiques de friches contribuent à changer l'image d'un quartier qui peut être en déshérence, ou peu connu, mais aussi, à améliorer un cadre de vie dégradé ou peu dynamique. »

Quand la guinguette fait revivre les quartiers

Une réhabilitation qui fait donc du bien à certains quartiers. On y a installé des bars, des vieilles tables, une boule à facettes, du vin en fontaine et un esprit, dit-on, bienveillant, où l’on peut se retrouver en famille ou entre copains, où toutes les générations sont les bienvenues, où l’on peut se parler et danser sur de la musette à papa. Bref un retour au bon vieux temps: « Enfin, grâce à ses endroits, les gens se sont remis à danser le tango ou le swing, dans plein d’endroits différents… exactement comme quand j’étais jeune sur les bords de la Marne », dit Marie-Odile Terrenoire, sociologue urbaine à la retraite.

« N’empêche, rien à voir avec la guinguette de “La Belle Équipe”, le film de 1936 de Julien Duvivier avec Jean Gabin » répond Éric Chauvier, Docteur en anthropologie.

Expertes de la programmation, ces guinguettes post-modernes proposent pléthores de concerts, spectacles, cours de danse. Car la plupart de ces lieux sont souvent nés de l’envie de professionnels du divertissement, de la télé ou de la communication de faire la « jaille » et accessoirement de gagner de l’argent. C’est donc à celle qui aura l’idée du concert le plus original et proposera le meilleur délire festif. Avec dans l’idée, de recréer « la place du village ». Les food trucks tiennent lieu de boucherie ou de boulangerie, la scène et la sono de kiosque à musique, les petits bars à cocktails de brasseries. « Avec la gentrification des villes, l’enjeu des "bobos" en quête d’authenticité est de se réapproprier les rues et les fleuves. Ils vont donc relire le mythe de la guinguette de 1936 et recréer une ambiance. Il y a une sorte de recherche esthétique face à ce qu’ils considèrent vulgaire : les centres commerciaux, les grandes surfaces. Ils veulent de l’authentique. Mais c’est une sorte d’ersatz, de reconstitution de l’authentique, qui n’est finalement que du marketing. C’est rejouer une histoire qui est fausse », insiste l’anthropologue.

Mais toutes ces guinguettes ne sont pas toutes de purs produits marketing. « Certains sites sont gérés par des structures associatives dont les objectifs tournent plus autour de la musique, de la culture, de l'art et de la sociabilité, que de l'exploitation d'un débit de boisson » explique Cécile Diguet. Ainsi, en va-t-il de la gare XP, de la Halle Papin, de la friche Miko, ou encore de la Lingerie des Grands Voisins. « Le côté bar et restauration est plutôt pour ces structures une façon d'équilibrer leurs budgets, plutôt que leur cœur de métier » ajoute l’urbaniste.

La guinguette: l’illusion du divertissement en toute liberté

Quoi qu’il en soit, ces guinguettes semblent enfin donner le droit de se lâcher : en 4-5 ans, certaines versions de ces cabarets populaires parisiens sont passés de quelques consommateurs curieux à des milliers de fêtards. Finies les discussions tranquilles sur des chaises d’école vintage avec une voisine de 70 ans curieuse de retrouver des airs de jeunesse. Tous debout ou presque, on fait la queue plus de 30 minutes pour des tapas à 13 euros, on se hurle dessus pour tenter de dépasser les décibels du groupe d’electro-rumba/accordéon/fanfare norvégienne ; puis on se chamaille pour avoir droit à 2 secondes de pétanque ou de baby-foot. « Depuis les attentats, la ville est devenue très liberticide. On veut respirer en créant des endroits libertaires. Mais tout cela est assez illusoire. La guinguette est une sorte d’exutoire où on peut tout faire à ciel ouvert, mais entre personnes qui se reconnaissent socialement, à des prix exorbitants », expose Éric Chauvier.

Le fait est que les villes en profitent pleinement. Ainsi la capitale a lancé en 2014 les concepts « Réinventer Paris » et « Réinventer la Seine » : des appels à projets urbains innovants, dans le but de donner plus de place à ses lieux de fête ou de culture, mais aussi, peut-être, afin de mieux contrôler leur essor géographique et financier.

Chronologie et chiffres clés