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Publié le • Modifié le

Inde-Chine: contexte et leçons d'un conflit armé évité de justesse

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Le Premier ministre indien Narendra Modi (gauche) et le président chinois Xi Jinping (droite), lors du sommet annuel du forum des Brics, en 2016. Prakash Singh/AFP

Les diplomates indiens et chinois ont réussi à trouver un consensus pour mettre fin au face-à-face prolongé de leurs militaires dans les hauteurs himalayennes, évitant de justesse un affrontement armé. Les médias de part et d’autre de la frontière indo-chinoise crient victoire, alors que les termes précis de l’accord ne sont toujours pas connus. Malgré la compétition pour imposer leur leadership dans la région, les deux géants d’Asie, foyer à eux deux d’un tiers de l’humanité, sont condamnés à coexister.


La deuxième guerre sino-indienne n’aura pas lieu. L’annonce en a été faite le lundi 28 août par les deux belligérants au terme de longues et difficiles négociations. Pendant soixante-treize jours et soixante-douze nuits, sur le plateau himalayen de Doklam (appelé Donglang par la Chine), au croisement du Tibet (Chine), du Sikkim (Inde) et du Bhoutan, l’armée indienne et les militaires chinois de l’Armée populaire de libération (APL) se sont fait face, menaçant de déclencher une guerre meurtrière susceptible de faire flamber la région toute entière. La Chine et l’Inde, qui sont deux grandes puissances régionales et de plus en plus interdépendantes économiquement, n’avaient pas d’autre alternative que de s’entendre car ils avaient trop à perdre en se faisant la guerre pour une simple question de territoire, quel que soit son intérêt stratégique.

Les termes exacts de l’accord arraché par les diplomates des deux pays pour éviter l’affrontement n’ont pas été divulgués, mais on sait que l’Inde a procédé le jour même au retrait de ses soldats du plateau de Doklam au statut controversé. New Delhi a précisé depuis que le «  désengagement expéditif  » décidé d’un commun accord concerne aussi bien les troupes indiennes que chinoises. Or, Pékin soutient par la voix de ses porte-parole que « les troupes chinoises poursuivent leurs patrouilles du côté chinois », sans préciser pour autant dans quelle zone exactement continueront ces patrouilles.

On sait par ailleurs que le projet de construction d’une route militaire goudronnée dans le secteur de Doklam, qui était à l’origine de la confrontation des deux armées, est pour le moment suspendu, comme la porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères l'a avoué à demi-mot pendant une conférence de presse.

Son pays, a-t-elle déclaré dans une formule pour le moins alambiquée, «  prendra en considération un ensemble de facteurs, dont la météo, avant de réaliser tout projet d’infrastructure – y compris la construction des routes  ». Il faut savoir que dans cette région montagneuse, située à une altitude de 3000 mètres, les intempéries et l’enneigement empêchent des travaux de construction de se dérouler normalement après septembre.

« La météo aurait servi de prétexte aux diplomates chinois pour céder à la principale revendication indienne d’arrêter les travaux incriminés… sans en avoir l’air », explique Ryan Hass, chercheur à Brookings Institution aux Etats-Unis et spécialiste de la Chine et de la géopolitique en Asie. Selon lui, «  le gouvernement indien aurait eu du mal à expliquer le retrait à son opinion publique sans avoir obtenu de la part des Chinois des concessions, qui leur permettent au moins de sauver la face  ».

Pour autant, cet accord constitue-t-il une victoire pour le pouvoir de New Delhi, comme l’affirment certains médias indiens, qui vont jusqu’à écrire que «  l’Inde vient de marquer un point décisif sur un voisin hégémonique en obtenant le désengagement des troupes sur le plateau de Doklam »  ? «  Rien n’est moins vrai  », a répondu pour sa part l’éditorialiste Prem Shankar Jha sur le site d’information indienne The Wire, précisant que « la fin du face-à-face de Doklam n’est ni une victoire ni une défaite, mais elle ouvre une fenêtre d’opportunité » afin que les deux voisins puissent régler quelques-uns de leurs nombreux points de friction.

Accrochages fréquents

Le principal point de friction entre les deux voisins est leur frontière disputée qui s’étend sur 4 057 kilomètres au cœur de la région de l’Himalaya. Les litiges frontaliers étaient à l’origine de la guerre que les deux géants d’Asie se sont livrée en automne 1962, débouchant sur une cuisante défaite pour l’Inde.

Depuis, la Chine occupe, à l’ouest, la région de l’Aksai Chin (43 800 km2), territoire qui faisait initialement partie de l’Etat indien du Jammu-et-Cachemire, mais que Pékin estime être une extension de sa province de Xinjiang. L’autre litige concerne l’Etat indien de lArunachal Pradesh (90 000 km2) qui faisait autrefois partie du Tibet du Sud. Or, le Tibet ayant été annexé par la Chine, Pékin conteste la souveraineté de New Delhi sur cette province bouddhiste située dans le nord-est indien, où se trouve le fameux monastère bouddhiste de Tawang.

Après la guerre de 1962, les accrochages ont été fréquents entre les deux armées au long de leur frontière commune au tracé imprécis, mais sans jamais durer très longtemps, jusqu'ici. Les différents mécanismes d’alerte et de négociation mis en place au cours des décennies ont permis jusqu’ici de diluer les tensions rapidement. Parallèlement, les rivalités entre les deux pays émergeants se sont intensifiées au fur et à mesure que l’Inde et la Chine se sont développées et se font concurrence pour imposer leur leadership en Asie. «  Ce qui explique qu’en matière de sécurité, l’Inde se définit de moins en moins par rapport à la menace pakistanaise traditionnelle qu’en fonction des menaces réelles ou perçues que son grand voisin outre-himalayen fait peser sur elle  », avance Gilles Boquérat, de la Fondation pour la recherche stratégique.

Activisme chinois

L’Inde s’inquiète notamment de l’activisme chinois dans l’océan Indien qui s’est traduit ces dernières années par la construction de facilités navales sur les côtes pakistanaises, sri lankaises, bangladaises et birmanes, ce qui permet à Pékin de sécuriser ses routes d’approvisionnement énergétiques. Vues de New Delhi, ces infrastructures portuaires s’inscrivent dans une stratégie appelée «  collier de perles  », destinée à encercler l’Inde, dans le but de contrôler ses approvisionnements et échanges.

Pour les décideurs indiens, cet activisme est d’autant plus lourd de conséquences géopolitiques pour leur pays que Pékin est l’un des plus proches alliés de leur frère ennemi pakistanais, avec lequel la Chine coopère dans de nombreux domaines. Les Chinois sont fortement soupçonnés d’avoir transmis leur savoir-faire technologique à Islamabad pour la confection de la bombe nucléaire, tout en s'opposant avec véhémence à l’entrée de l’Inde au Groupe des fournisseurs nucléaires pour l’empêcher d’avoir accès au combustible des réacteurs. Ils ne veulent pas non plus de la réforme des Nations unies permettant à l’Inde de siéger parmi les membres permanents du Conseil de sécurité.

L'exercice naval au large de l'Inde du Sud en juillet 2017, avec la participation des marines américaine et japonaise. Arun Shankar/AFP

Après avoir tardé à prendre au sérieux l’Inde comme une puissance émergente, la Chine s’inquiète aujourd’hui du poids géopolitique grandissant de ce voisin et regarde avec irritation l’approfondissement de ses relations  avec les pays de l’Asean qui, eux, redoutent de passer sous les fourches caudines de l’hyperpuissance chinoise. Surtout, Pékin voit d’un très mauvais œil le rapprochement entamé par l’Inde avec les Etats-Unis depuis les années Clinton (1993-2001), que l’arrivée au pouvoir d’une droite hindouiste a accéléré. Le pire cauchemar des Chinois est de voir se former sous l’égide des Indiens un axe des pays démocratiques d’Asie pour contenir la puissance chinoise.

→ (Re)lire: L’Asean, 50 ans et une «conscience régionale» davantage qu’une identité

Les leçons d’une crise inédite

C’est dans ce contexte de rivalités géopolitiques intensifiées qu’a éclaté la crise de Doklam à la mi-juin. Paradoxalement, ce plateau himalayen qui a été le plus récent théâtre de tensions frontalières entre les deux voisins faisait jusqu’ici l’objet d’un certain consensus. Pour Ryan Hass, «  l’éclatement d’une crise prolongée dans cette partie de la frontière indo-chinoise est inhabituel et on pourrait se demander si cela n’avait pas quelque chose à voir avec l’autorisation donnée par l’Inde au Dalaï Lama (réfugié en Inde depuis 1959) de se rendre en avril dernier au monastère de Tawang, et cela malgré les objections du ministère des Affaires étrangères chinois qui estimait que cette visite était susceptible de porter atteinte à la paix et à la stabilité dans la région frontalière.  »

D’autres bons connaisseurs de la région ont aussi suggéré que cette crise aurait été déclenchée pour «  tester  » la solidité des liens entre l’Inde et le Bhoutan où des ressentiments timides se font jour dernièrement, contestant l’extrême dépendance du petit royaume himalayen à l’égard du grand frère indien. «  Ces relations de quasi-protectorat sont gravées dans le marbre par le Traité d’amitié indo-bhoutanais de 1949  », rappelle Gilles Boquérat.

Le 16 juin dernier, c’est conformément aux dispositions de ce traité de défense, que l’Inde a volé au secours de Thimpu qui venait d’attirer son attention sur les travaux de construction engagés par l’armée chinoise à Doklam, apparemment en violation de l’accord reconnaissant la neutralité de ce territoire disputé signé entre les gouvernements chinois et bhoutanais. L’intervention indienne n’était pas toutefois totalement altruiste, car la militarisation de ce territoire situé à une dizaine de kilomètres d’un corridor étroit surnommé « cou de poulet » reliant le sous-continent à ses provinces du nord-est, pose aussi un problème stratégique à New Delhi.

La Chine, pour sa part, estime que le plateau de Doklam fait partie de son territoire. Mais elle a été prise au dépourvu par la détermination indienne de défendre ce territoire, ce qui s'est traduit par l’envoi de troupes pour empêcher la construction de la route militaire. «  D’où sans doute la virulence des attaques contre l’Inde par les médias chinois », explique Ryan Hass qui rappelle l’extrême sensibilité des Chinois aux questions liées à la souveraineté nationale et la protection de l’intégrité territoriale. « Ce chauvinisme hystérique est caractéristique du traitement par les médias chinois des relations internationales, comme on a pu le constater, lorsqu’il s’agissait de couvrir les différends prolongés avec le Japon ou le Vietnam », poursuit le chercheur.

Malgré l’hystérie, la diplomatie l’a finalement emporté. « C’est une victoire pour la diplomatie traditionnelle », convient Ryan Hass, rappelant que « de part et d’autre les principaux dirigeants politiques n’ont pas mis l’huile sur le feu et ont permis aux diplomates de travailler sereinement, gardant en tête les enjeux économiques importants des relations sino-indiennes ». Enfin, il semblerait aussi, selon les diplomates indiens, que l’incertitude que l’Inde a fait peser sur la participation du Premier ministre Narendra Modi au prochain forum des Brics qu’accueille la Chine du 3 au 5 septembre, ne serait peut-être pas tout à fait étrangère à l’accélération du processus des négociations.

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