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Venezuela Cuba Raul Castro Fidel Castro Nicolas Maduro Hugo Chavez

Publié le • Modifié le

Crise au Venezuela: pas de paix sans Cuba

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Si l'amitié entre le Venezuela et Cuba est aujourd'hui incarnée par les présidents Nicolas Maduro et Raul Castro (ici à La Havane en 2015), elle est d'abord née de la proximité de leurs prédécesseurs, Hugo Chavez et Fidel Castro. REUTERS/Enrique De La Osa

Chute des prix du pétrole, pénuries, violences qui ont fait près de 120 morts depuis le début de la crise politique il y a quatre mois, mise au ban de la scène internationale… Le Venezuela dérive et n’a plus qu’un seul point d’accroche à l’étranger : Cuba. Après la chute de l’Union soviétique, le pétrole vénézuélien avait sauvé la petite île caribéenne. Aujourd’hui, le gouvernement cubain promet de rendre la pareille au Venezuela. A moins que les pressions internationales finissent par pousser La Havane à jouer les arbitres dans une crise qui dure et qui pourrait s’aggraver.


« Des jours de lutte acharnée, de harcèlement international, de blocus et de privations sont à venir, mais tu ne seras pas seul ». A la télévision, jeudi 10 août, le président cubain Raul Castro rassure son ami et homologue vénézuélien Nicolas Maduro. Il s’agit aussi d’avertir le reste du monde : l’amitié entre les deux pays nouée par Fidel Castro et Hugo Chavez a de beaux jours devant elle. Qu’importe l’adversité. Pourtant sur le continent, des Etats-Unis au Chili en passant par la Colombie, on s’alarme de la situation vénézuélienne. En coulisse, beaucoup font pression sur La Havane pour qu’elle se fasse juge de paix dans le conflit quasi-ouvert qui oppose le gouvernement de Nicolas Maduro à l’opposition. Mais jusqu’à présent, Cuba a toujours pris le parti du premier.

Quatre décennies de désamours…

Avant de devenir l’indéfectible tandem que l’on connaît aujourd’hui, le Venezuela et Cuba ont connu une longue période de défiance mutuelle. Fidel Castro voulait placer cette relation sous les meilleurs auspices. Trois semaines après son putsch du 1er janvier 1959 contre le dictateur Fulgencio Batista, le jeune militaire effectue sa première visite officielle en tant que chef de l’Etat cubain. Il débarque, fusil sur l’épaule, à l’aéroport de Caracas pour rencontrer le président élu vénézuélien Romulo Betancourt. Fidel Castro a besoin de son aide et de son pétrole car il veut rompre avec les Etats-Unis. L’entrevue tourne aigre, comme le relate le quotidien espagnol El Pais, et la réponse du social-démocrate au communiste est sans appel : « Si vous voulez du pétrole, il faudra le payer ».

Revanchard, Fidel Castro mène la vie dure à Romulo Betancourt et arme les groupes d’extrêmes gauches qui veulent le renverser. A défaut du Venezuela, Cuba fera le choix de l’allié soviétique. Pendant quarante ans, La Havane entretient avec Caracas des relations réduites au strict minimum. Mais quand l’URSS implose l’île se retrouve esseulée et appauvrie. Adoptant la position réaliste qui a toujours caractérisé depuis le début des années 1990 la diplomatie cubaine, Fidel Castro renoue poliment avec le Venezuela.

En 1992, un obscur colonel parachutiste tente de renverser le pouvoir vénézuélien. Cuba condamne, et apporte son soutien au président Carlos Perez. Le colonel est arrêté et emprisonné. Mais quand le successeur du président Perez prend le large vis-à-vis de La Havane et invite des anticastristes à Caracas, le « lider maximo » réplique : il convie le colonel putschiste qui a été gracié pour une conférence à l’université de La Havane. Les deux hommes s’entendent bien. « Ce qui paraissait être une représaille s’est avéré être un magnifique acte de prévision stratégique de la part du dirigeant cubain », écrit El Pais. Car le colonel n’est autre qu’Hugo Chavez, qui devient le président du Venezuela quatre ans plus tard presque jour pour jour, le 6 décembre 1998.

Au crépuscule de sa vie, entre l’été 2011 et le printemps 2013, Hugo Chavez effectue 18 voyages sur l’île pour essayer de soigner son cancer. A sa mort, Fidel Castro écrit qu’il était « le meilleur ami que n’a jamais eu le peuple cubain de toute son histoire ». Même son de cloche lorsque disparaît, en novembre 2016, le président cubain, que Nicolas Maduro qualifie d’ « ami le plus grand, le plus solidaire et le plus affectueux du Venezuela ». L’amitié a fait long feu, et a été prolifique.

Hugo Chavez accueilli par le président cubain Fidel Castro à son arrivée à l'aéroport Jose Marti de La Havane, le 13 décembre 1994. AFP PHOTO/Adalberto Roque

…et 20 ans de lune de miel

Entre 1998 et 2014, la valeur des biens échangés entre Cuba et le Venezuela a été multipliée par presque 20. Dans la même période, le Venezuela a multiplié par deux le nombre de barils envoyés quotidiennement sur l’île pour frôler les 100 000 unités. Le pétrole est la clé de voûte des relations commerciales entre les deux pays. Caracas, dont plus de 90% des exportations reposent sur l’or noir et qui en possède la plus grande réserve au monde, vend à Cuba un pétrole très bon marché et fournit plus de la moitié des besoins en brut de l’île.

En échange, La Havane dépêche au Venezuela des personnels médical, sportif, technique ou encore militaire. Selon les chiffres officiels, près de 40 000 « collaborateurs » cubains travaillaient au Venezuela à la fin 2007, dont les trois quarts dans le domaine de la santé. Leur nombre est aujourd'hui en diminution, car beaucoup quittent le Venezuela pour échapper à la crise, mais on ne compte plus le nombre de programmes d’entraide dans les domaines sanitaire, scolaire et culturel qui unissent les deux pays.

Des médecins cubains ayant fui pour les Etats-Unis dénoncent à propos de ces programmes des statistiques mensongères et des dispositifs rongés par la corruption. « Une certitude et que ça a tout de même permis d’améliorer les indicateurs sociaux vénézuéliens, notamment dans les années 2000 », observe pour sa part le chercheur du Centre de recherche et de documentation sur les Amériques (Creda) Xavier Calmettes. Et si des opposants vénézuéliens voient dans cet afflux de Cubains la preuve que leur gouvernement est piloté à distance par La Havane, le chercheur nuance : « Il y a une influence politique, mais les deux Etats restent indépendants. Oui, des liens se sont forgés entre la gauche vénézuélienne et Cuba. Mais cette influence est plus due à la formation des ministres et de l’appareil d’Etat vénézuélien qu’au rôle direct de conseillers politiques. »

Sur le plan international, le plus grand accomplissement du couple Cuba-Venezuela est probablement l’alliance bolivarienne pour les peuples de notre Amérique, l’Alba. Née au début des années 2000 à l’initiative d’Hugo Chavez et de Fidel Castro, elle doit à terme permettre de créer une zone d’échanges commerciaux sans douane. Elle est aujourd’hui avant tout une plateforme politique qui réunit, en plus de ses deux membres fondateurs, une dizaine de pays, dont notamment la Bolivie et l’Equateur.

Cette alliance idéologique empreinte d’antiaméricanisme et qui défend un socialisme pro-étatique intransigeant « n’existerait pas sans le poids politique de Cuba ; pas plus qu’elle n’existerait sans le pétrole vénézuélien », précise l’universitaire Xavier Calmettes. Mais aujourd'hui des projets comme la création d’une compagnie pétrolière transnationale (dans la veine du programme Petrocaribe entre le Venezuela et ses alliés caribéens), d’une monnaie unique (le Sucre), ou d’une force militaire bolivarienne sont aujourd’hui à l’arrêt. La faute à l’éloignement géographique et aux différences systémiques entre les différents membres, mais aussi aux difficultés économiques vénézuéliennes.

Les chefs et représentants des Etats membres de l'Alba, en mars 2017 (source : Wikicommons)

La paix sera cubaine… et américaine

L’Alba ne suffira pas à sauver le Venezuela. Samedi 5 août, le pays a été suspendu du Mercosur, le marché commun sud-américain, pour « rupture de l’ordre démocratique ». Le lundi suivant, c’est la Colombie voisine, qui a menacé de rompre les relations diplomatiques si l’Assemblée constituante récemment élue (et acquise à Nicolas Maduro) restait en place. Le gouvernement vénézuélien a refusé toute proposition de médiation dans son conflit ouvert contre l’opposition, qu’elle émane de l’Organisation des Etats américains (OEA) ou du Vatican. A l’instar de Washington, l’OEA, l’Organisation des Nations unies, ou encore l’Union européenne durcissent toutes progressivement le ton contre Caracas, et les sanctions se multiplient.

Pour calmer le jeu, tous les regards se tournent donc vers le dernier ami du Venezuela : Cuba. « Il semble logique de passer par La Havane, non seulement à cause de ses liens avec le gouvernement vénézuélien, mais aussi du fait de par son histoire diplomatique [Cuba a joué les médiateurs dans plusieurs conflits africains ; NDLR], et parce que Cuba représente un modèle de la gauche latino-américaine », énumère Xavier Calmettes.

Le dimanche 16 juillet, le président colombien Juan Manuel Santos s’est rendu à La Havane. Officiellement pour parler d’économie et du processus de paix avec les FARC, dans lequel Cuba a joué un rôle clé. Officieusement pour demander aux Cubains de reproduire l’expérience et de se faire arbitre dans la crise vénézuélienne. Comme le soulignait une source anonyme mais bien informée du quotidien britannique Financial Times, « Santos est l’une des seules personnes, peut-être la seule, à bien connaître les trois acteurs clés. Il connaît Maduro et le Venezuela, il connaît Raul Castro, et il connaît Donald Trump et le Département d’Etat américain. »

Pourquoi considérer les Etats-Unis comme un acteur-clé dans la résolution du conflit vénézuélien ? Parce qu’aujourd’hui, Washington a les moyens de convaincre Cuba d’œuvrer pour la mise en place d’un processus démocratique au Venezuela. « Si Raul Castro semble s'opposer à toute transition immédiate, les dirigeants cubains pourraient être disposés à négocier un accord, avance le chercheur du Creda Xavier Calmettes. Ils veulent que Nicolas Maduro reste au pouvoir jusqu'à la fin de son mandat, mais surtout des garanties de la part des États-Unis. »

Ces garanties ont trait à la levée de l’embargo américain, qui n’est toujours pas actée. L’idée serait d’éviter l’effondrement de l’économie cubaine en cas de tarissement de la manne pétrolière vénézuélienne. Mais pour cela, il faudrait que Washington fasse un geste en direction du régime castriste. Si cette option était envisageable sous l’administration Obama, elle semble plus qu’incertaine depuis l’accession au pouvoir de Donald Trump.

Les relations entre Cuba et le Venezuela sont tellement développées que les deux pays en sont devenus interdépendants. RFI/Fabien Leboucq

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