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Publié le • Modifié le

RDC: l'essor d'une presse en ligne indépendante

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Chris Elongo Selemani, rédacteur en chef de cas-info.ca. © Archives personnelles de Chris Elongo Selemani

Depuis un an, à la faveur d'une grave crise politique, la presse en ligne connaît un essor fulgurant en République démocratique du Congo où les sites d'information se multiplient. Certains ont supplanté, en termes de référencement, de présence et d'audience, les grands sites généralistes implantés à l'étranger. Le credo de la jeune génération d'entrepreneurs qui participe à cet essor : défendre la liberté d'expression et apporter une information à 100 % congolaise, pour desservir une audience nationale comme l'importante diaspora.


Le site Actualité.cd a fêté le 5 août son premier anniversaire, avec une rédaction de 11 journalistes permanents à Kinshasa, des correspondants dans les régions (Goma, Lubumbashi, Matadi et Kisangani) et 160 000 followers sur Facebook. Sur Google, ce site apparaît en troisième après Radio Okapi, le média tenu par les Nations unies, et Mediacongo.net, un site d'information en ligne concurrent.

En un an, Actualité.cd a atteint son ambition : « Faire en sorte que les premiers sites d'information sur la RDC ne soient plus seulement RFI, Jeune Afrique et des médias basés à l'étranger, mais aussi des médias congolais faisant travailler des journalistes à partir du pays », comme l'explique son fondateur, Patient Ligodi. Avec 1,6 million de visiteurs par mois, les chiffres sont bons, dans la mesure où le taux de pénétration d'internet dans le pays - qui manque d'électricité - ne dépasse pas 3,8 % de la population, soit 7 millions de personnes connectées. Les trois quarts du trafic viennent de RDC, avant la France, la Belgique, l'Afrique du Sud et les Etats-Unis, où la diaspora congolaise est très active sur Facebook, Twitter et l'application WhatsApp.

Le contenu, surtout politique, traite sans complaisance de la crise que traverse le pays, les autorités n'ayant pas organisé comme prévu les élections de la fin 2016, et ne montrant guère de signe pour les organiser fin 2017. La parole est largement donnée aux opposants, par ce site conçu pour rester indépendant. Du coup, lors de son premier anniversaire, la présence inattendue de Barnabé Kikaya, le conseiller diplomatique du président Joseph Kabila, a apporté un crédit supplémentaire à l'entreprise. Les rapports n'ont pas toujours été faciles avec le pouvoir, aux débuts du site, et Patient Ligodi a lui-même été arrêté et embarqué dans un camp militaire en 2016, avant de bénéficier de cette reconnaissance.

« Ne pas prendre l'argent des politiciens »

« Le ministre de la Communication Lambert Mende intervient régulièrement sur notre site et reconnaît notre place dans l'écosystème médiatique », poursuit Patient Ligodi. Cet entrepreneur média de 33 ans a déjà lancé à Kinshasa une radio, Univers FM, un journal papier consacré au football, Starfoot. « Je suis convaincu à 100 % que pour être indépendant, on n'a pas besoin de l'argent des politiciens, et pas non plus besoin de livrer des opinions dans des éditoriaux. Nous proposons du contenu journalistique qui répond aux questions " qui, quoi, comment ", et ça s'arrête là. Mes opinions, je les garde pour moi ! »

La question qu'on lui pose le plus souvent reste néanmoins celle-ci : « Qui est derrière vous ? ». Et lorsqu'on lui demande si son média est incorruptible, il précise : « On essaie d'être indépendants ». L'un de ses combats consiste à faire comprendre aux autorités que les sites d'information ne sont pas des ennemis ou des organes inféodés à l'opposition, mais « participent au débat démocratique ». Il a d'ailleurs lancé une Association des médias en ligne, qui compte 14 membres, dans l'optique de faire reconnaître les sites indépendants et de professionnaliser l'information. L'une de ses missions consiste à faire du plaidoyer auprès des députés pour combler le vide juridique sur la presse en ligne et obtenir une loi susceptible de la protéger.

La liberté, une urgence de plus en plus pressante

Parmi ses concurrents et néanmoins amis figurent 7sur7.cd, médiacongo.net et un autre site : cas-info.ca, lui aussi centré sur l'actualité politique congolaise, avec une attention particulière portée aux sujets économiques et panafricains. Lancé en septembre 2016, ce site de cinq permanents - trois à Kinshasa et deux dans les régions - porte le nom du Centre d'analyse et de stratégie (CAS) sur la RDC et les Grands Lacs d'Yvon Muya, un journaliste et universitaire congolais basé au Canada et enseignant à l'Université d'Ottawa. L'idée est de décrypter l'actualité en dépassant les faits bruts pour livrer une analyse.

Lancé en pleine tourmente politique, à deux mois des élections de novembre 2016 qui n'ont pas été organisées, sur fond de manifestations de masse à Kinshasa et dans les grandes villes du pays, le site a connu un pic de fréquentation en décembre, au moment du dialogue inter-congolais, avec 1,2 million de visiteurs par mois. Un chiffre retombé à 350 000 à 500 000 par mois, avec des lecteurs répartis pour moitié en RDC et pour moitié à l'étranger, aux Etats-Unis, en France, en Belgique, en Autriche et en Allemagne et jusqu'au Brésil, où existe une communauté congolaise ayant émigré à partir de l'Angola.

Contourner les coupures d'internet décidées par le pouvoir

« Je n'ai pas envie d'être corrigé par un supérieur, et nous ne travaillons pas à partir des dépêches AFP ou Reuters, explique le rédacteur en chef du site, Chris Elongo Selemani, 35 ans. Nous appartenons à des groupes formés par des journalistes et des sources sur WhatsApp, qui nous permettent de savoir ce qui se passe en temps réel. Notre travail consiste essentiellement à vérifier les informations qui nous remontent, et à la mettre en ligne rapidement ».

Le journaliste est conspué aussi bien par le pouvoir qui lui reproche « de pousser le bouchon trop loin » que par l'opposition, qui l'a menacé verbalement le soir du 10 août, alors qu'il se trouvait aux portes du siège de l'UDPS, parti d'opposition, parce qu'il avait pris une photo d'un responsable du parti en colère. Il prend des précautions pour sa sécurité, mais aussi sa liberté d'expression. Il ne circule pas trop la nuit à Kinshasa, a choisi d'héberger son site au Canada pour éviter les coupures intempestives d'internet décrétées par le pouvoir, et utilise l'application gratuite VPN sur ses équipements, qui permet de conserver l'accès à internet en cas de coupure, « comme en Chine, en Iran et au Soudan », souligne-t-il. « Je suis sûr que les membres du gouvernement eux-mêmes ont l'application VPN pour rester connectés », note-t-il aussi, non sans humour.

Chris Elongo Selemani explique disposer avec ce site d'un sas de liberté dont il ne jouit pas forcément avec son travail « normal » de journaliste de télévision, qu'il exerce depuis huit ans pour la télévision privée B-One, numéro deux en termes d'audience à Kinshasa après la Radio-Télévision nationale (RTNC). Cette chaîne est détenue par l'actuel ambassadeur de RDC en Tanzanie, un diplomate proche du pouvoir.

La génération 2.0

Il explique le boum des sites d'information congolais par deux grands facteurs. Le premier est générationnel et lié à la révolution numérique. « Nous avons tous entre 27 et 35 ans, et nous appartenons à une génération qui ne regarde plus la télévision, mais son téléphone pour avoir l'information, explique Chris Elongo Selemani. Les gens réagissent en temps réel sur les réseaux sociaux, et nous avons compris que nous pouvons changer les choses si nous prenons notre destin en main. Notre travail consiste à consolider le journalisme dans l'espace des réseaux sociaux, où la rumeur est reine, ce qui peut être dangereux. On nous sollicite pour vérifier des informations ou des rumeurs, qui s'avèrent à 85 % fondées lorsqu'on cherche à savoir d'où elles sont parties ».

Le second est d'ordre politique, et a trait à une soif de liberté et d'indépendance. « Les autorités lisent et elles ont peur. D'où les coupures d'internet. Mais sur les réseaux sociaux, qui vont beaucoup plus loin que nous, elles sont déjà battues sur le registre de la vérité, qui est de toute façon tellement en leur défaveur... ». Un contre-pouvoir est-il né ? L'un des paradoxes de la RDC, et non des moindres, est aussi que les régimes autoritaires s'accommodent depuis la vague de démocratisation des années 1990 d'une liberté d'expression qui permet à la colère de s'exprimer, sans forcément changer les pratiques de répression lors des manifestations.

Chronologie et chiffres clés