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Dans les morgues de Bagdad, avec le plus dantesque des romanciers irakiens

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Poète, traducteur et romancier, Sinan Antoon a publié trois romans qui l'ont propulsé au premier rang des écrivains irakiens. DR

A travers le quotidien ritualisé d’un nettoyeur de morts à Bagdad, le romancier et poète irako-américain Sinan Antoon raconte dans son premier roman traduit en français la tragédie de la guerre civile en Irak et ses répercussions dramatiques sur la vie des Irakiens. Au cœur de ce récit dantesque de descente aux enfers, un magnifique grenadier aux fruits rouge sang qui illumine le jardinet de la morgue de la ville. Cet arbre est emblématique de l’imbrication de la vie et la mort dans l’Irak contemporain, victime successivement de la brutalité de la dictature de Saddam Hussein et des violences des bombardements américains dont le but avoué n'était-il pas de « ramener les Irakiens à l’ère pré-industrielle à coups de bombes »?


Magnifiquement traduit de l’arabe, Seul le grenadier est le second roman de l’Irakien Sinan Antoon. Le livre raconte la vie, la mort, la guerre et l’espoir fragile de l’amour et de la paix dans le Bagdad en proie à l’extrême violence depuis la longue guerre entre l’Irak et l’Iran (1980-88). Son héros Jawad est chargé de faire la toilette intime des victimes avant leur enterrement. La famille exerce la profession peu commune de laveur des morts depuis de nombreuses générations, transmettant les secrets et les rituels de père en fils.

Or, Jawad n’est pas fait pour ce travail. Malgré les turbulences sociales et politiques au sein desquelles il a grandi, il reste un esthète dans l’âme. Attiré par la vie d’artiste, ce Bagdadi rêve de devenir sculpteur. Son modèle, c’est Giacometti dont il admire la capacité de capter moins l’homme que « l’ombre qu’il trace autour de lui », comme l’écrit joliment le narrateur-personnage dans ce long récit rétrospectif à la première personne.

Passé par l’Académie des beaux-arts de sa ville natale, le jeune homme refuse de reprendre le métier familial, mais les contingences de la vie, surtout après la mort de son père, l’obligent à embrasser à son corps défendant la carrière ancestrale. Il ne peut échapper à son destin et subit en silence les traumatismes liés à sa fréquentation quotidienne des trépassés.

Alors, parfois, pour se soulager, entre deux sessions de lavage de corps marqués par les soubresauts de la vie, Jawad s’assied dans la courette de la

"Seul le grenadier" est le troisième roman de l'Irakien Sinan Antoon. Actes Sud

morgue, à l’ombre du grenadier devenu l’image centrale de ce roman. Nourri de l’eau du lavage des morts, cet arbre qui donne à chaque printemps des fruits d’une rougeur éclatante, symbolise l’Irak sous les bombes où la vie et la mort s’imbriquent étroitement. Le grenadier devenu le réceptacle des confessions du jeune homme est le seul à connaître l’ampleur de ses frustrations, mais aussi la souffrance de tout un pays dont le cœur « bat au rythme de la mort » comme celui du narrateur, « tombant à chaque instant, dans un gouffre sans fond ».

Poète, essayiste et romancier

Né de père irakien et de mère américaine, l’auteur de ce beau roman élégiaque Sinan Antoon vit aux Etats-Unis où il s’est exilé depuis la première guerre du Golfe en 1991, fuyant la dictature de Saddam Hussein. Diplômé de Harvard en littérature arabe à laquelle il a consacrée une thèse de doctorat, l’auteur s’est fait connaître en tant que traducteur en anglais de l’oeuvre du poète palestinien Mahmoud Darwich.

Antoon est lui-même poète, essayiste et romancier. Il a évoqué dans ses interviews comme dans ses écrits théoriques sur son art sa grande perplexité face à la littérature occidentale contemporaine et le cinéma sur la guerre en Irak, qui mettent l’accent sur le désarroi psychique des militaires américains et européens, - les « envahisseurs » - , oubliant la souffrance et le martyre du peuple irakien victime de trois guerres successives en trente ans. Ces auteurs perpétuent, regrette le romancier, « le stéréotype du héros américain confronté à la sauvagerie du monde, alors qu’aux Irakiens sont systématiquement dévolus les rôles des méchants. »

C’est pour corriger ces clichés que Sinan Antoon s’est lancé lui-même dans l’écriture, entreprenant de raconter à travers la fiction et la poésie le destin tragique de son peuple. L’auteur à ce jour de trois romans, il a abordé successivement la vie sous la dictature de Saddam (« I’jaam – an Iraqi rhapsody ») ; le chaos d’un Bagdad secoué de nouveau à partir de 2003 par les bombardements américains (Seul le grenadier) ; et enfin, la guerre confessionnelle qui fait rage entre sunnites et chiites, chrétiens et musulmans (« Ya Maryam ») dans un Iraq post-américain.

Raconter le chaos et la décrépitude

Publié en 2010 en arabe et traduit par l’auteur lui-même en anglais, Seul le grenadier est un roman historique et politique. A travers le récit des morts qu’on lui amène à la morgue et auxquels il doit restituer leur dignité de l’humain, le narrateur de ce roman décrit le chaos et la décrépitude qui touchent tous les aspects de la vie en Irak aux mains des forces alliées. C’est sur fond de trois décennies d’histoire que se déroule le parcours subjectif des personnages qu’on croise dans les pages de ce livre.

Produit de cette histoire - ce que symbolise à merveille la métaphore centrale du grenadier-, la vie de Jawad est aussi faite de révoltes personnelles contre le destin qui le cloue à sa servitude, celle de servir les morts. Tout comme le faisaient ses ancêtres. Seulement voilà, la guerre aidant, le nombre de morts qu’il est appelé à préparer pour la vie éternelle n’a de cesse de croître. Il n’y a aucune échappatoire.

« Si la mort est une factrice, se lamente le personnage, je suis certainement l’un de ceux qui reçoivent chaque jour le plus de lettres par son intermédiaire. Celui qui, tout doucement, les retire de leurs enveloppes déchirées et tachées de sang. Celui qui les lave, les débarrasse de leurs cachets, les sèche et les parfume en marmonnant des paroles auxquelles il ne croit qu’à moitié, puis les enroule avec soin dans du tissu blanc pour qu’elles arrivent en paix à leur ultime destinataire : la tombe. Mais les lettres s’entassent, mon père ! J’en reçois en une journée ou deux dix fois plus que ce qui t’était adressé durant toute une semaine… »

On lira avec bonheur ce roman de la descente aux enfers par Sinan Antoon pour son éclairage précieux sur le déclin et la chute de la société irakienne contemporaine, mais aussi pour la puissance et la poésie de sa narration, tout en images et en métaphores. Alternant rêve et réalité, passé et présent, privé et public, le romancier irakien a écrit une histoire universelle dans laquelle chacun peut se reconnaître, le tortionnaire comme sa victime, les Irakiens mais aussi les Américains. Car entre les lignes de ce récit de l’Irak, s’entend la fable de notre intranquillité commune et contemporaine. Il suffira de prêter l’oreille.

Seul le grenadier, par Sinan Antoon. Traduit de l’arabe par Leyla Mansour. Actes Sud, 320 pages, 22 euros.

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