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Publié le • Modifié le

Les chefs traditionnels, un cinquième pouvoir courtisé par les gouvernants

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Les principaux chefs traditionnels de Baidoa réunis dans la cour de la résidence. RFI/Stéphanie Braquehais

A côté des pouvoirs exécutif, législatif, judiciaire et du contre-pouvoir exercé par la presse, il existe dans la plupart des pays d'Afrique un niveau supplémentaire de gestion des communautés, des biens fonciers et parfois de la justice. Le statut et la façon dont les chefs traditionnels exercent leur influence prennent des formes très variées, qui comptent dans les jeux politiques nationaux. D'où la tendance, récente, à salarier les chefs traditionnels, pour priver l'opposition de relais puissants sur le plan local.


Dans tout le golfe de Guinée, les chefs traditionnels conservent un pouvoir réel dans l'exercice de la justice, réglant des litiges familiaux ou de voisinage au Togo, au Bénin, au Ghana et en Côte d'Ivoire. Ils représentent aussi l'une des clés des donnes politiques nationales dans ces pays, où ils sont courtisés par les partis politiques pour faire pencher le vote en leur faveur. Ils en tirent des bénéfices matériels qui passent par des transactions financières informelles, proches de la corruption, ou, de plus en plus, par des salaires versés par l'Etat.

Au Bénin, explique ainsi Gilles Yabi, politologue et fondateur du West African Think Tank (Wathi) à Dakar, « le fait d'avoir des relais dans les élites locales paraît primordial pour les candidats à la présidentielle », dans un contexte où « le jeu politique, ou plus exactement politicien, est fait de coups portés en coulisse, d'alliances, de ruptures, de recompositions d'alliance et de négociations permanentes. Les gens se battent pour des positions à tous les niveaux de la société et certains sont prêts à aller très loin ».

En Côte d'Ivoire, la gestion des terres et ses enjeux très politiques ont servi de toile de fond aux crises politiques et aux débats sur « l'ivoirité ». Premier producteur mondial de cacao, le pays dépend de son agriculture et d'une main d'œuvre largement originaire du Burkina Faso voisin. Sa particularité : l'Etat y revendique la propriété des terres, d'où des conflits avec le droit coutumier qui régit de son côté la propriété traditionnelle des terres.

Question foncière en Côte d'Ivoire

Une réforme foncière prévue par une loi de 1998 devait voir toutes les terres faire l'objet d'un titre foncier individuel ou collectif délivré en bonne et due forme avant 2012. Seulement 2 % à 3 % de l'espace rural a fait l'objet de ces certificats, faute d'un cadastre précis avec un système de recensement national qui permette de délimiter clairement les parcelles. L'application de la loi a été reportée à la date butoir de 2022.

Une des clés du problème réside dans le poids des chefs traditionnels (du roi au chef de village en passant par les chefs de cantons, de « tribus » et de provinces), qui gèrent la terre comme un « bien commun » à partager. Un petit pas en avant a été fait en juillet 2014, avec l'adoption d'une loi leur conférant un statut officiel. A la clé, des indemnités et quelque 216 sièges dans une Chambre nationale dédiée, correspondant à pas plus de deux représentants par département.

Au Cameroun, les chefs traditionnels des anciens lamidats, qui témoignent comme ailleurs d'un mode d'organisation pré-colonial auquel les sociétés sont attachées, sont également salariés depuis 2013 par l'Etat. Les tarifs sont variables en fonction de leur grade, à raison de 304 euros par mois pour les chefs de premier degré, 152 euros pour ceux du second degré et la moitié moins pour ceux du troisième degré. Cette stratification des chefferies correspond à des critères bien précis : les 80 chefferies de premier degré sont « celles qui couvrent au moins deux chefferies du second degré et dont le territoire ne peut aller au-delà des limites départementales », selon la loi. Les 862 chefferies du second degré, elles, couvrent au moins deux chefferies du troisième degré et leur territoire ne peut aller au-delà des arrondissements. Quant aux chefferies du troisième degré, elles correspondent aux villages ruraux ou aux quartiers urbains.

Les chefs salariés par l'Etat

Cette façon d'acheter la paix sociale et de priver l'opposition de puissants relais locaux a prévalu dès 1994 en Afrique du Sud. Les chefs traditionnels sont reconnus par l'administration et salariés, et le droit « coutumier » respecté au moins sur le papier, puisqu'il est reconnu par la Constitution et appliqué dans la mesure où il est compatible avec le droit commun. Le Congrès national africain (ANC, au pouvoir depuis 1994), a mis au point une realpolitik ethnique conçue pour désamorcer les conflits et régler en douceur les violences politiques liées aux revendications nationalistes des Zoulous dans l'ancien bantoustan du Kwazulu Natal.

Les bantoustans, ces Etats pseudo-indépendants créés par l'apartheid pour parquer les populations noires dans les campagnes en fonction de clivages régionaux et ethniques, ont été marqués par des niveaux de violence politique très forts à la fin de l'apartheid, sur toute la décennie 1984-1994, entre supporters de l'ANC et ceux de l'Inkhata Freedom Party (IFP). Les revendications indépendantistes puis fédéralistes de ces nationalistes zoulous menés par Mangosuthu Buthelezi se sont évaporées au fil des élections, pour se dissoudre dans la recomposition du paysage politique post-apartheid.

Ce n'est pas un hasard : le Kwazulu Natal compte le plus grand nombre d'izinduna, 2040 chefs traditionnels sur les 5000 que totalise le pays, contre 1500 dans la province du Limpopo, 1200 au Cap oriental (majoritairement xhosa), pas plus de 4 dans le Gauteng (Johannesburg et Pretoria) et aucun dans le Cap occidental. Ces deux dernières provinces sont les plus peuplées du pays, mais aussi les plus industrialisées et sont composées des plus grandes villes.

Pour endiguer les possibles divisions sur des critères ethniques, la nation arc-en-ciel a décidé dès 1994 de rémunérer ses 5 000 chefs traditionnels, gérés par le ministère dédié des « Affaires traditionnelles ». Du coup, les prétendants à ce titre, qui sont reconnus comme tels par le ministère en fonction de critères spécifiques, sont légion : ils sont 3000 prétendants à se bousculer au portillon dans le Kwazulu Natal, pour se faire reconnaître en tant que chefs traditionnels et accéder aux positions de pouvoir et au confort matériel de ce statut.

Chronologie et chiffres clés