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Delhi: les mutations d'une «Capitale» racontées par Rana Dasgupta

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L'écrivain indo-britannnique Rana Dasgupta le 5 octobre 2006 sur une chaîne de télévision allemande pour y parler de son livre « Tokyo Cancelled ». AFP/John MacDougall

Lauréat de nombreuses récompenses littéraires et plus récemment du prix Emile Guimet de la littérature pour son essai sur Delhi, l’écrivain indo-britannique Rana Dasgupta s’est fait connaître en 2009 en publiant son premier roman : Tokyo Cancelled. Son portrait de la mégalopole indienne paru l’année dernière l’inscrit dans la tradition des écrivains-voyageurs tels que V.S. Naipaul, qui compte parmi les plus brillants et perspicaces chroniqueurs de l’Inde moderne.


L'écrivain indien Rana Dasgupta a remporté la première édition du prix Emile Guimet, nommé d’après le fondateur du célèbre musée de l’art asiatique à Paris. Parmi les huit ouvrages qui figuraient dans la dernière sélection, le jury dirigé par Jean-Claude Carrière a choisi cet essai « puissant et foisonnant » de près de 600 pages qu’a consacré Rana Dasgupta à la capitale indienne, devenue sa ville d’adoption. Publié il y a deux ans en anglais, l’ouvrage est paru l’année dernière en France, aux éditions Buchet Chastel, superbement traduit dans la langue de Molière par Bernard Turle.

Lors de la cérémonie de remise du prix au lauréat qui s’est tenue dans les locaux du musée Guimet, le 28 juin dernier, le président du jury a expliqué combien ses co-juges et lui-même avaient été sensibles à la force poétique de l’écriture de Rana Dasgupta. Celle-ci révèle la vitalité et l’énergie du capitalisme indien dont New Delhi est devenue le nouvel emblème, reprenant le flambeau après les cités portuaires de Calcutta et de Bombay.

Cette transformation, vécue moins comme une croissance que comme une explosion urbanistique, démographique et économique, est le véritable thème de ce portrait de la mégalopole indienne. Cette thématique est suggérée par le titre de l’ouvrage Delhi Capitale, où « capitale » renvoie à la fois à la centralité politique de la ville plurimillénaire redevenue à partir de 1911 le siège du pouvoir politique, mais également à sa centralité économique et financière.

Delhi est aussi désormais le siège du pouvoir économique indien, surtout à partir de 1991, lorsque l’Inde a définitivement rejeté son carcan socialiste légué par les années Nehru pour épouser le dogme libéral et capitaliste afin d’entrer de plain-pied dans la mondialisation.

Perfection improbable

L’essai de Rana Dasgupta s’ouvre sur le paysage de Delhi, suivi d’une rencontre. « Mars est le mois le plus joli à Delhi, il pare de floraisons immaculées les austères frangipaniers - disposés avec art dans la propriété, faisant comme un pendant aux agents de sécurité en faction, qui avec des signes me montrent le chemin à suivre, tandis qu’au volant, j’approche de la villa, écrit le romancier. La journée touche à sa fin. Les fleurs qui s’ouvrent le soir sont épanouies, l’air embaume. Plus loin, sous un ciel de velours, la villa de verre luit, tel un énorme aquarium ambre. Je me gare comme les agents de sécurité me l’indiquent, puis remonte à pied les allées aux éclairages diffus. (…) Je parviens à la villa. L’édifice ressemble à deux stations spatiales imbriquées l’une dans l’autre, l’une en verre, l’autre en pierre. La première semble flotter, détachée de la terre, pont lumineux débouchant sur nulle part, ventre étincelant de balises d’atterrissage. Tout est d’une perfection improbable… »

On est loin de la « chaleur et poussière » légendaires de l’Inde, du nom d'un roman de Ruth Prawer Jhabvala. Bienvenue dans le pays du capitalisme sauvage où la libéralisation des années 1990 a déclenché le décollage de la bourgeoisie locale. Celle-ci est en train de transformer les villes à son image, et notamment la capitale, main dans la main avec une classe politique corrompue et sans scrupules.

Le fossé entre cette Inde que construit une poignée d'hyper-riches pour leurs semblables et l’Inde réelle est si grand que pour décrire la nouveauté qui vient que l’auteur doit emprunter ses images à la science-fiction. La « station spatiale » où les pas de Rana Dasgupta l’entraînent pour la première interview en vue de son livre est une farmhouse, une « ferme » dans le langage fleuri de Delhi, pour désigner ces maisons de campagne du sud de la capitale que l’élite s’est fait construire pour savourer, dans l’intimité de la famille et du cercle d’amis proches, tout ce que l’argent peut acheter.

Leurs villas situées dans l’ancienne ceinture verte de la capitale sont inspirées, raconte l’auteur, « de séjours dans des hôtels cinq étoiles. Elles disposent d’une salle de massage et d’une pièce de relaxation d’après-massage, d’un salon de beauté, d’un restaurant de teppanyaki ».

Delhi Capitale est composée en grande partie d’interviews de membres de cette nouvelle élite indienne, faite essentiellement d’hommes d’affaires et d’industriels. Ils se soumettent volontiers à l’exercice de questions-réponses que leur propose Rana Dasgupta, révélant leurs ambitions pour eux-mêmes et pour leur ville et leur mépris pour les pauvres et les bureaucrates dont ils doivent toutefois dépendre pour la réalisation de leurs ambitions.

Ce qui fait la force de ce livre, c’est la critique qui sous-tend la transcription de ces conversations à bâtons rompus, révélant parfois la violence de classe, de genre, de caste au cœur du processus de croissance de la ville capitale. Cette violence est liée à l’histoire récente et passée de la ville plurimillénaire, saccagée plusieurs fois par des envahisseurs et ensanglantée par la partition qui a abîmé malheureusement pour toujours son mécanisme sophistiqué pour faire cohabiter les communautés hindoue, musulmane et sikh. Elle fait de Delhi, selon l’auteur, un exemple terrifiant des nouveaux centres émergents du monde globalisé.

Naipaul et Balzac

Il y a du Naipaul dans ces pages riches en sarcasmes et en perspicacité, mais elles s’inscrivent aussi dans le projet que leur auteur poursuit dans ses romans d’être reconnu un jour comme le « Balzac de la globalisation ». Ses deux romans, Tokyo Cancelled (Tokyo, vol annulé, 2011) et Solo (2009) mettaient en scène avec beaucoup de brio les circuits et les câblages de la globalisation à travers les thèmes de la rupture, de l'accélération, des disparitions et déplacements traités à la fois sur les modes réaliste et fantastique. Si on retrouve ces thématiques dans le portrait socio-historique de Delhi que brosse le romancier dans son portrait consacré à cette ville capitale, ce dernier essai nous touche aussi par sa dimension autobiographique.

Né d’un mariage mixte entre un Bengali et une Anglaise, Rana Dasgupta a toujours puisé dans son héritage multiculturel les thèmes et les traditions de son écriture. Il pousse plus loin son exploration du personnel et du familial dans son nouvel opus où il est beaucoup question du parcours de son père qui avait quitté l’Inde pour l’Angleterre pendant l’époque coloniale afin de pouvoir nourrir sa famille déclassée par les soubresauts de l’histoire du sous-continent. Il a épousé depuis une Anglaise et est devenu britannique lui-même. Son fils revenu s’installer à Delhi y fait venir son père dans l’espoir de réconcilier ce dernier avec Delhi, la ville de son adolescence.

Or, la maison où le vieil homme avait habité autrefois a disparu. « Là où elle devait se tenir se dressait désormais une rangée d’entrepôts aux façades d’acier », écrit le fils, qui raconte la profonde déception de son père confronté à un énième retour au bercail manqué. Si cette déception paternelle a été le point de départ du livre du fils sur la capitale évanouie, il sait que cet évanouissement a moins à voir avec une défaillance de mémoire quelconque qu’avec la profonde métamorphose que Delhi a subie depuis vingt ans. Les tenants et les aboutissants de cette métamorphose sont le principal sujet de son livre.

Chronologie et chiffres clés