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Littérature Livres Iran

Publié le • Modifié le

Portrait nostalgique de la jeunesse iranienne d'avant la révolution

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Javad Djavahery est né en Iran, mais vit en France depuis 1983. « Ma part d'elle » est son second roman en français. Francesca Mantovani, ed. Gallimard

Exilé en France depuis 1983, l’Iranien Javad Djavahery est un conteur exceptionnel. Dans Ma part d’elle, son deuxième roman en français, il convoque avec un lyrisme mélancolique le bonheur fragile de l’Iran pré-révolutionnaire et les souvenirs douloureux des hommes et des femmes de sa génération sacrifiés sur l’autel de l’Histoire.


Lumières d’été, ivresse des sens, insouciante jeunesse, ville balnéaire, mer accueillante et chaude, tonnerres lointains de l’Histoire… Voici dans le désordre les ingrédients du récit de luxe, turbulences et volupté dans l’Iran des années 1970 que raconte Javad Djavahery dans son nouveau roman Ma part d’elle.

C’est un récit poignant, remarquablement mené par le romancier avec un sens infaillible de l’effet que sa narration produit sur le lecteur. Celui-ci ne sort pas indemne de ces quelque 180 pages où le bonheur va forcément de pair avec la prémonition du triste avenir, fait de grisaille, de bondieuseries et de remémoration. Le volume refermé, ses personnages qui ne sont pas que de papier et de mots nous hantent longtemps.

Javad Djavahery qui livre avec ce nouvel opus son deuxième roman est un conteur hors pair. Il est surtout un conteur moderne qui a lu Proust, Marguerite Duras, André Gide du Si le Grain ne meurt et il s’est sans doute aussi imprégné du cinéma américain des années 1960 dont on retrouve les empreintes et la ferveur lucide dans les évocations de l’Iran natal de l’auteur et des complexités morales, intellectuelles et émotionnelles de cette société sophistiquée et néanmoins déclinante. Le récit que met en scène Ma part d’elle se déroule dans une Perse crépusculaire, située dans l’entre-deux de la fin de règne du Shah et la révolution islamique qui propose de balayer le passé avec son lot de bonheurs et de malheurs pour y instaurer le néant.

Chamkhaleh, Gougoush et la révolution

A Chamkhaleh, petite cité balnéaire au bord de la mer Caspienne, la jeunesse s’ennuie. Elle s’active à l’approche de l’été lorsque à la Villa rose qui est au cœur de l’histoire de ce roman, les lumières s’allument pour accueillir ses propriétaires citadins revenus y passer leurs vacances annuelles. Avec bien sûr leur adolescente de fille, Niloufar.

Retrouver Niloufar chaque été est un grand moment pour les jeunes désoeuvrés du quartier. Ils sont tous amoureux d’elle. Ils campent sous sa fenêtre, passant leur temps à s’enivrer à l’arak, en écoutant la divine Gougoush - diva iranienne des années 1970 à mi-chemin entre Dalida et Oum Kalsoum - entonner son tube torride « I believe, I believe, I believe, I believe… in love, love, love, looove… »

Belle comme le jour, la lumineuse Niloufar ignore ses admirateurs avec arrogance et dédain propres à sa jeunesse. Cela ne l’empêche pas toutefois d’être suivie par une dizaine de paires d’yeux, chaque fois qu’elle sort de la maison dans son short moulant pour aller baigner dans la mer. Elle y retrouve parfois son très jeune cousin, qui est, lui aussi, secrètement amoureux d’elle. Il est le narrateur du roman. Longtemps après les événements, il se souvient de cette époque dramatique et de Niloufar tiraillée entre ses deux prétendants : l’un est bodybuilder et l’autre un Roméo bègue qui finit tout de même par conquérir le cœur de sa belle, grâce à sa voix chaude de crooner et ses chansons voluptueuses et philosophiques.

« Un Léviathan lové dans les cavités »

Or comme dans Shakespeare, l’amour n’a pas le dernier mot chez Djavahery qui a vécu dans sa chair les terribles exactions de la révolution iranienne. Il a vu les plages des cités balnéaires se transformer en champ de bataille et les puissants d’hier plonger dans une folie guerrière dont la plupart ne sortiront pas vivants.

« Nous brûlions notre jeunesse au rythme des journées qui passaient, écrit le romancier (…) Mais quelque chose avait déjà commencé à changer. Des grondements sourds se levaient du fond de l’histoire, écrit le romancier. Quelque chose se tramait à notre insu. Comme une graine de volcan grandissant en silence dans les profondeurs marines. Un Léviathan lové dans les cavités obscures de notre pays. Le temps nous était compté et nous ne l’avions pas encore remarqué. Nous étions assis sur une cassure tectonique, une immense faille qui allait s’ouvrir. »

La faille s’est en effet ouverte en 1979, emportant amours, amitiés, jeunes comme les vieux. Aux survivants aujourd'hui, incombe la tâche de restituer le passé par le travail laborieux et poétique de la mémoire. C’est ce travail quasi-proustien de remémoration auquel s’emploie Javad Djavahery dans son roman, qui le rend exceptionnel. Né en Iran, au bord de la Caspienne, l’homme s’est exilé en 1983, après l’arrivée des religieux au pouvoir à Téhéran et la transformation du pays en une théocratie pure et dure qui emprisonne, torture, tue les opposants à la loi divine.

L'histoire de la belle Niloufar et de cette jeunesse insouciante qui ont dansé au-dessus du volcan, est un peu et même beaucoup celle du romancier. Il la raconte dans sa langue lyrique et évocatrice qui nous fait presque toucher du doigt « la fine ligne d’écume qui sépare au matin, par temps calme, le ciel laiteux du bleu pâle des eaux ». Cette vision de la cousine baigneuse apparaissant sur la ligne de flottaison par laquelle le roman s’ouvre est peut-être aussi la métaphore du pays qui s’éloigne à tout jamais, se tenant au-dessus du précipice dans un équilibre précaire.

Ma part d’elle, par Javad Djavahery. Editions Gallimard, 192 pages, 16,50 euros

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