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Irlande Leo Varadkar

Publié le • Modifié le

Leo Varadkar: nouveau visage de l’Irlande ou Premier ministre sans idée neuve?

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Leo Varadkar célèbre sa victoire, le 2 juin 2017, alors qu'il devient Premier ministre après avoir remporté les élections pour la direction de son parti de centre-droit, le Fine Gael. Reuters/Clodagh Kilcoyne

Jeune, homosexuel, fils d’un immigré indien… et profondément conservateur. Voilà ce qu’on peut dire de Leo Varadkar, élu à la tête du Fine Gael, le parti au pouvoir en Irlande depuis 2011. Situé à la droite d’un mouvement de centre-droit, ce trentenaire détonne sur la scène politique d’un pays de tradition catholique où le mariage gay est légal mais pas l’avortement. Après seulement dix ans au Parlement, Leo Varadkar, que certains qualifient volontiers de «Macron irlandais», est devenu mercredi 14 juin chef du gouvernement. Avec une promesse: celle de ne rien changer, ou presque.


« Il y a dix ou vingt ans, si on avait demandé aux Irlandais s’il était possible qu’un jeune homosexuel d’origine indienne dirige leur pays, ils auraient tous répondu non. De ce point de vue-là, l’arrivée de Varadkar au pouvoir est une bonne chose. » Mais pour l’enseignante franco-irlandaise de la Sorbonne-Nouvelle Clíona Ní Ríordáin, il s’agit plus d’un ravalement façade que d’un réel changement de fond.

Certes, Leo Varadkar est le premier métis à accéder au poste de Premier ministre en Irlande. Son père, un médecin immigré de Mumbaï, en Inde, a rencontré sa mère, infirmière dans un hôpital britannique. Leo Varadkar a suivi des études de médecine générale mais n’a jamais exercé, trop vite happé par le jeu politique. A 23 ans, il est élu local ; à 28 il fait son entrée au Dail, la Chambre basse du Parlement irlandais. Remarqué, il jongle successivement et en moins de trois ans avec les portefeuilles de la Santé, des Transports et de la Protection sociale. Une ascension météorique qu’il achève, début juin 2017, à la tête du Fine Gael, le parti de centre-droit qu’il a rejoint dans sa jeunesse.

Le « Macron irlandais »

La jeunesse justement, Leo Varadkar en a fait un atout. Du haut de ses 38 printemps, il est le plus jeune Premier ministre qu’a connu l’Irlande depuis son indépendance. Il appartient à cette génération de prodiges de la politique européenne arrivés aux commandes avant même d’être quadragénaires : Matteo Renzi en Italie, Charles Michel en Belgique, ou encore Emmanuel Macron. Leo Varadkar dit « admirer les valeurs » du président français, dont il est d’un an le cadet. Début mai, le nouveau chef de gouvernement irlandais, alors ministre, s’était même déplacé à Paris pour s’afficher, à titre personnel, aux côtés du candidat d’En Marche! pendant sa campagne présidentielle.

Pour Clíona Ní Ríordáin, on peut comparer Varadkar et Macron « parce qu’ils sont jeunes, et qu’ils ont une stratégie de communication très efficace. » Le nouveau visage de l’Irlande est très actif sur les réseaux sociaux. A tel point que nombreux sont ses interlocuteurs qui se plaignent de le voir plus intéressé par son téléphone portable que par ceux qui sont en face de lui, en réunion comme au Parlement.

Celui qui veut se voir comme le « Macron irlandais » et qui se comparerait volontiers à Justin Trudeau, le jeune Premier ministre canadien, reste une « sorte d’énigme », selon The Independent. Le quotidien conservateur irlandais rapporte que Leo Varadkar aime sortir, répond favorablement aux selfies quand il est reconnu dans la rue, même s’il aimerait que cela arrive moins souvent. Sur la description de son profil Twitter, Leo Varadkar s’affiche en fan de fitness, et ne perd jamais une occasion de répondre à une interview en tenue de sport.

« Il est très fort pour les coups de com’ »

En janvier 2015, un dimanche, « ça ne s’invente pas dans un pays aussi catholique que l’Irlande », écrit le journal français Libération – Leo Varadkar révèle son homosexualité. Dans un talk show radiophonique, sur le ton de la confidence, l’Indo-Irlandais fait son coming out. Un acte éminemment politique, alors que le pays approuve, cinq mois plus tard, par référendum à 62% le mariage entre personnes du même sexe.

La nouvelle n’en est pas une pour la classe politique, mais c’est une première pour le pays, dont aucun ministre n’avait jamais affiché son homosexualité – jusqu’en 1993, elle était un crime. Comme beaucoup de ses pairs, Leo Varadkar n’est pas du genre afficher sa vie privée, sauf si cela sert ses intérêts. Ainsi, depuis le début de sa campagne pour prendre la tête du Fine Gael, les interviews de la famille du nouveau Premier ministre irlandais se multiplient : père, mère, sœur... Il n'hésite pas non plus à ramener dans la lumière son compagnon, le médecin Matthew Barrett, dont il dit qu'il « fait de [lui] un homme meilleur ». Au moment son élection à la tête du parti au pouvoir, qui signifie son accession au poste de Premier ministre, Leo Varadkar n’hésite pas à aller embrasser ses parents présents dans la foule, en s’assurant d’un coup d’œil que les caméras ont capté la scène.

« Il est très fort pour les coups de com’, il sait très bien gérer les médias, commente l’universitaire Clíona Ní Ríordáin. Il donne l’image de quelqu’un qui est jeune, avec un côté urbain, novateur. Mais en même temps, en termes de politiques économique et sociale, il est assez conservateur. » C’est peut-être pour cette raison que Leo Varadkar a été plébiscité par les parlementaires de son parti, remportant l’élection pour le diriger avec plus de 60% des voix le 2 juin 2017. Car si ses pairs l’ont largement soutenu, les militants du parti, dont le vote compte moins que celui des élus, lui ont largement préféré son opposant dans la course à la direction du Fine Gael.

« Plus Trump que Trudeau »

Il faut dire que le parti de centre-droit avait besoin de sang neuf. Au pouvoir depuis 2011, le Fine Gael a réussi à stabiliser la situation en Irlande. Mais le prédécesseur de Leo Varadkar, Enda Kenny, Premier ministre depuis six ans, chef du parti depuis plus d’une décennie avant de démissionner en mai 2017, était au cœur de violentes polémiques – sur sa gestion conflictuelle du Fine Gael, sur des scandales de corruption dans les forces de l’ordre.

Qu’importe si dans l’opposition, on parle de Leo Varadkar comme quelqu’un de « volatile », de « timide », ou de « coléreux », comme le relève le site anglophone Politico. Il a pour mission de remettre le Fine Gael sur pied. Pour ce faire, il ne devrait pas convoquer d’élections anticipées pour affirmer sa fragile majorité. L’expérience malheureuse de sa voisine britannique Theresa May semble être le meilleur antidote contre une telle pratique. Le nouveau Premier ministre irlandais n’a pas non plus prévu d’effectuer de grands chamboulements dans le gouvernement de son prédécesseur Enda Kenny.

« Il n’y aura pas de changements de politique avec Varadkar, juste un changement de visage », résume l’enseignante de la Sorbonne-Nouvelle Clíona Ní Ríordáin. Du fait de ses orientations économiques, le nouvel homme fort de la république irlandaise est jugé « plus Trump que Trudeau » au sein même de son parti, selon The Independent. Les syndicats attaquent chez Varadkar son thatchérisme patenté : en campagne pour prendre la tête du Fine Gael, il a notamment fait part de sa volonté de réduire au minimum le droit de grève, dans les industries comme dans le secteur public.

« Je ne suis pas un politicien d’origine indienne, un politicien-médecin ou un politicien gay »

Lors de l’annonce de son programme, Leo Varadkar a également déclaré ne pas vouloir diviser la société irlandaise « entre des personnes qui payent pour tout le monde mais qui n’obtiennent rien en retour, et d’autres qui pensent qu’ils ont le droit à tout et que c’est aux autres de payer. » Interrogé sur cette déclaration lors d’une interview sur la chaîne RTE One, Varadkar explique qu’il inclut dans ce dernier groupe les personnes « d’extrême-gauche », qui pensent que « Apple [dont le siège européen est en Irlande], les fonds de pension ou les milliardaires qui ne vivent pas dans notre pays devraient payer. »

Cette guerre contre l’assistanat, le jeune conservateur la mène depuis son arrivée en politique. Il avait déjà créé la polémique en affirmant que les prisonniers devraient payer pour leurs repas, ou que les étrangers au chômage devraient être renvoyés dans leur pays – surprenant, pour un fils d’immigré. « Je pense que ce n’est pas de la xénophobie, c’est juste qu’il place le travail et le mérite au centre de tout », nuance Clíona Ní Ríordáin à propos de celui qui aime à répéter que l’Irlande appartient à ceux qui se lèvent tôt.

En matière de politiques sociales, Leo Varadkar n’est pas non plus un chantre du progressisme. Sur la question de l’avortement, il promet d’interroger la population par référendum dans les mois à venir. Actuellement, la loi irlandaise autorise l’interruption volontaire de grossesse si et seulement si la vie de la mère est en danger. « En tant que politicien et docteur, mais aussi en tant que frère et oncle, […] je suis contre l’avortement à la demande. Mais je pense que [la loi actuelle] est trop restrictive », déclarait-il pendant la campagne.

« Je ne suis pas un politicien d’origine indienne, un politicien-médecin ou un politicien gay. Ce sont différentes facettes de qui je suis, mais cela ne me définit pas », lançait Leo Varadkar dans la foulée de son coming out. Ce qui définit par conte le nouveau Premier ministre irlandais, c’est un attachement fort au conservatisme social et au libéralisme économique. Reste à voir s’il convaincra les citoyens lors des prochaines élections générales, en 2021 – l’année dernière, lors du précédent scrutin, le Fine Gael avait perdu un tiers des sièges qu’il occupait au Parlement.

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