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Sur les chemins du monde, avec Russell Banks

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L'écrivain américain Russell Banks. THONY BELIZAIRE / AFP

Grand voyageur devant l’éternel, l’Américain Russell Banks raconte dans son nouveau livre ses voyages à travers le monde, qui l’ont conduit des îles de la Caraïbe aux sommets de l’Himalaya ou des Andes. Composé de onze textes, ce nouvel opus sous la plume d’un des grands prosateurs de notre temps se veut aussi un livre de méditation sur les relations de l’auteur avec le monde, sur l’identité américaine et sur la marche inexorable de l’Histoire.


Agé de 77 ans et auteur de 18 romans et recueils de nouvelles, Russell Banks est sans doute l’un des auteurs américains les plus connus. Ce sont ses romans au souffle épique tels que Continents à la dérive (1994), Sous le règne de Bone (1995) ou American darling (2005), traduits en une vingtaine de langues, qui ont fait la réputation de cet auteur talentueux. A l’occasion de la sortie de son dernier livre, Voyager: récits de voyages, qui se situe entre récit de voyage et mémoires, RFI a interrogé Russel Banks sur les sujets qui lui tiennent à cœur : la question primordiale de la race aux Etats-Unis, les rapports de l'auteur avec l’Afrique, les Caraïbes, mais aussi son souci de faire du voyage un outil de connaissance de l’Autre.

RFI: Pour vous, Russell Banks, qu’est-ce que « Voyager », qui est le titre de votre nouvel opus ?

Russell Banks: J’ai demandé à l’éditeur qu’on garde le titre anglais du livre. En anglais, « voyager » est un substantif : il désigne la personne qui voyage. Je suis attaché à ce terme car j'ose penser qu' il me définit. Depuis plus d’un demi-siècle, je marche sur les chemins du monde, jamais en touriste, mais toujours dans l’espoir d’entrer en communion avec l’autre, les autres. Ce n’est pas tout à fait ce que cherchent les touristes qui voyagent pour s’évader du quotidien. Le « voyager » que je suis n’a d’autre objectif que de parcourir le monde en me rendnat disponible pour partager avec les autres peuples nos regards respectifs sur le monde.

Le livre s’ouvre sur votre retour dans la Caraïbe que vous connaissez bien pour avoir souvent voyagé dans ces îles depuis l’âge de 18 ans. Pourquoi avez-vous ressenti le besoin d’y retourner ?

J’y suis retourné pour réaliser un reportage pour le compte d’un magazine new-yorkais qui m’avait proposé de partir d’île en île dans les Caraïbes pendant deux mois, tous frais payés, et d’écrire sur ce périple. Je me suis laissé tenter par l’idée d’autant que j’avais raconté dans l'un de mes premiers romans, Le Livre de la Jamaïque (1991), ma confrontation initiale avec le monde caribéen. Sur un plan plus personnel, revisiter ces îles m’a permis de remémorer les sensations que ces lieux avaient suscitées en moi lors de mes précédents voyages et de revoir mes « moi » passés avec une plus grande lucidité. Pour les Américains, compte tenu des liens historiques qui les relient aux îles caribéennes, la Caraïbe est un lieu d’introspection et de méditation sur ce que nous sommes et sur nos rapports avec les autres peuples. C’est lors de mon premier voyage dans ces îles paradisiaques que j’ai pris conscience que le blanc aussi était une couleur… Je ne m’en étais pas aperçu jusques-là car je vivais dans un pays dont la population était majoritairement d’origine européenne et blanche.

Sur cette question de race, vous avez eu une discussion inattendue de franchise avec Fidel Castro lors d’un séjour à Cuba auquel vous consacrez quelques pages dans votre livre. Pourriez-vous revenir sur cette rencontre ?

En mars 2003, je me suis retrouvé à Cuba pour la Foire du livre de La Havane. Le président Castro qui était encore en bonne santé avait accepté de me recevoir. Je souhaitais l’interviewer, je ne sais plus pour quel journal. Je n’ai pas tardé à me rendre compte que l’on n’interviewe pas Fidel Castro. C’est lui qui vous parle. Si on est chanceux, on arrive à glisser une ou deux questions pour ponctuer son interminable logorrhée, sans nécessairement toujours obtenir de réponses. Profitant d’un bref silence, avant que El Comandante ne se lance dans un nouveau discours, je lui ai demandé après quarante-quatre ans de règne, y avait-il quelque chose qu’il regrettait. Il regrettait deux choses, m’a-t-il répondu immédiatement, le fait d’avoir fait confiance aux Russes et de ne pas avoir réussi à effacer la tâche du racisme à Cuba. « Je croyais que la révolution permettrait d’éliminer le racisme, mais vous pouvez le voir de vos propres yeux, m’a-t-il déclaré, tel n’a pas été le cas. » J’avoue avoir été pris au dépourvu par une telle franchise de la part de quelqu’un qui nous avait habitués à la langue de bois.

L’un des plus beaux textes de ce recueil est sans doute celui où vous racontez votre visite à la maison des Esclaves de Gorée, au large de Dakar. Pourquoi cette visite vous a-t-elle tant ému ?

Je me suis trouvé à Gorée pour faire des recherches dans les archives de l’île pour un roman. J’habitais Gorée et je voyais tous les jours les bateaux arriver de Dakar et déverser dans l’île des flots de touristes, dont beaucoup d’Africains-Américains venus chercher leurs racines dans la célèbre maison des Esclaves. Il y avait un côté très rituel dans leur visite, ce qui m’a laissé perplexe. Mais je me suis très vite rendu compte que, tout comme pour mes concitoyens africains-américains, mon histoire aussi commençait dans cette maison des Esclaves. Les fantômes de ceux qu'on avait réduits en esclavage n'étaient pas les seuls à hanter ce lieu. Cette maison était aussi mon héritage dans le sens où les Américains blancs comme moi avaient une responsabilité historique dans les drames qui s'y sont déroulés. James Baldwin ne disait pas autre chose quand il déclarait que le racisme n'était pas aux Etats-Unis un problème noir, mais un problème avant tout blanc.

Quel conseil donneriez-vous à un « voyager » désireux de partir sur les chemins du monde, comme vous ?

Je lui dirais ce que mon beau-père m’a souvent répété, chaque fois que je suis parti en voyage. Lui aussi, il avait parcouru le monde. Il me houspillait chaque fois qu’il me voyait remplir mon sac à dos avec des objets que j’estimais être « essentiels ». Il me conseillait de voyager léger, de ne prendre que la moitié des effets personnels qui encombraient ma valise. Il me demandait en revanche de prendre le double de la somme en espèces que j’avais prévu d’emmener. Des conseils qui se sont révélés toujours très précieux.

Voyager: récits de voyages, par Russell Banks. Traduit de l’anglais par Pierre Furlan. Editions Actes Sud, 2017, 320 pages, 22,50 euros.

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