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Histoires nigérianes Nigeria

Publié le • Modifié le

[Chronique] Au nord du Nigeria, la famine prend de l'ampleur dans l'indifférence

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Des camions transportant des sacs de nourriture dans un camp de déplacé de Maiduguri, dans le nord-est du Nigeria, le 8 juin 2017. REUTERS/Akintunde Akinleye

Près de deux millions de Nigérians sont menacés par la famine dans le nord du pays où la secte islamiste Boko Haram sévit depuis plus de dix ans. Une situation qui ne semble pas inquiéter grand monde. Jusqu'à quand ?


Dans l'indifférence générale, la famine prend de l'ampleur dans le nord du Nigeria. Selon le Programme alimentaire mondial (PAM), près de deux millions de Nigérians sont menacés par la famine dans les zones où Boko Haram a sévi.

Entre la Syrie, la Corée du Nord et Donald Trump, les médias internationaux ont d'autres chats à fouetter. Plus étonnant, les médias nigérians ne s'y intéressent guère plus, comme si ces drames silencieux se passaient dans un autre pays ou à l'autre bout du monde. Les médias nationaux sont le plus souvent installés à Lagos, à 1 000 kilomètres de l'Etat du Borno, l'épicentre du drame humanitaire et du conflit avec Boko Haram. Les Unes des quotidiens de Lagos sont consacrées aux sorties des nouveaux films de Nollywood, beaucoup plus qu'aux drames menaçant le nord.

Déjà après l'enlèvement de 200 lycéennes de Chibok en 2014, il avait été très difficile de mobiliser les médias et les populations du Sud. Les médias occidentaux semblaient s'intéresser bien davantage à la question. Lorsque Boko Haram avait proclamé pendant la même période un califat dans le nord du Nigeria et avait conquis des villes de plus de 100 000 habitants dans l'Etat de Borno, il était difficile de trouver des habitants de Lagos pour s'intéresser à cette question. « Pour nous, le nord c'est un autre pays. Ce qui s'y passe nous laisse complètement indifférents », reconnaît, lucide, Bade Ramsome, un haut fonctionnaire d'Ibadan.

Des réfugiés s'installent dans le sud

La situation est d'autant plus étonnante que des milliers de réfugiés du nord ont débarqué dans le sud, notamment à Lagos. Le plus souvent dépourvus de famille dans la région, ils vivent dans le plus grand dénuement et s'installent dans des abris de fortune où ils doivent payer des loyers élevés. Officiellement, ils n'existent pas, mais en réalité leur misère est exploitée avec méthode par les propriétaires de terrains vagues ou par ceux qui ont décidé de se présenter comme tels.

Les autorités locales nient avec vigueur l'existence de ces réfugiés : elles ont décidé de vendre au monde l'image de Lagos, parangon de modernité. La « New York de l'Afrique ». La success-story du continent. « Don't spoil a good story with the truth » (« Ne gâchez pas une belle histoire avec la vérité »), comme disent les Anglo-Saxons.

Les Lagotiens se sentent d'autant moins concernés par ce qui se passe dans le nord qu'ils n'y ont le plus souvent jamais mis les pieds et n'y ont pas vraiment de contacts. Pays de plus de 190 millions d'habitants, le Nigeria a été créé par les Britanniques pendant la période coloniale : ils ont décidé en 1914 « d'amalgamer » leur colonie du sud et celle du nord. La maîtresse de Lord Lugard, gouverneur de l'époque, une journaliste britannique, a trouvé qu'il serait judicieux d'appeler cette création « Nigeria » en référence au fleuve Niger qui traverse le pays.

Le nord et le sud du pays aux antipodes

Le sud chrétien et le nord musulman n'avaient pas grand-chose à voir. Le nord a un climat sahélien alors que l'extrême sud comporte de nombreuses mangroves. L'un des objectifs de la création de ce grand pays était de couper l'Empire français en Afrique de l'Ouest et en Afrique centrale. En un siècle, le Nigeria a réussi à s'imposer comme la puissance régionale.

Mais cette fédération est traversée par des influences très contradictoires. Lagos, la capitale économique et culturelle est tournée vers l'Occident en particulier les Etats-Unis et la Grande-Bretagne. L'éducation - notamment celle des filles - y est considérée comme une valeur cardinale.

Le nord est enclin à regarder vers le monde arabo-musulman. La charia (loi islamique) est appliquée dans toute la partie septentrionale du Nigeria. Les mosquées se sont multipliées, jusque dans les usines et les domiciles. Dans le sud, la religion est moins omniprésente. Même si ces dernières années, la montée en puissance des églises évangéliques la rend beaucoup plus visible.

Dans le sud, les langues les plus répandues sont l'anglais et le pidgin (créole anglais), alors que dans le nord la langue haussa domine. Des gouverneurs du nord épousent des jeunes filles mineures. Pratique beaucoup moins acceptée dans le sud. Dans l'Etat de Zamfara (nord), les filles passent à peine un an en moyenne à l'école, contre une douzaine d'années à Lagos. « Les différences sont si marquées qu'il est parfois compliqué d'imaginer que nous vivons dans le même pays », souligne Benjamin Okafor, médecin originaire du sud-est, installé dans le nord.

Boko Haram n'a pas sévi dans le sud. Il est donc difficile pour les populations de la partie méridionale du pays de prendre toute la mesure du drame. Dans le nord, la secte islamiste a tué plus de 20 000 personnes au cours des dix dernières années. Les discours de Shekau, le dirigeant de Boko Haram, sont prononcés en haussa ou en arabe. Les Lagotiens sont plus habitués à écouter le « queen english », l'anglais de la reine que les diatribes de Shekau. Lui-même semble bien loin du monde occidental. Il a ainsi menacé d'assassiner Margareth Thatcher et le pape Jean-Paul, alors qu'ils étaient déjà morts et enterrés depuis longtemps.

Absence de mobilisation internationale

Face à une telle indifférence, il est bien difficile de mobiliser des fonds à Lagos et dans le reste du Nigeria pour aider les populations martyrisées du nord.

Dans le même temps, la mobilisation internationale tarde à se mettre en place. Tous les regards sont braqués sur la Syrie, d'autant plus que le drame du Nord-Nigeria se déroule pratiquement à huis clos. Les autorités nigérianes rendent très difficile l'accès à la zone pour les journalistes, multipliant notamment les tracasseries administratives et policières. A leurs yeux, il faut préserver coûte que coûte l'image du pays, la première puissance économique du continent. Un slogan répété sur tous les tons par les autorités depuis 2014.

Le Nigeria se proclame pays riche, mais en même temps, il ne parvient pas à nourrir sa population. Par ailleurs, 70% des Nigérians vivent avec moins de deux dollars par jour. Alors où va l'argent, se demande la communauté internationale. Il n'est pas rare que les hommes politiques possèdent une vingtaine de véhicules de luxe et presque autant de villas. En 2014, le gouverneur de la banque centrale, Lamido Sanussi, avait dénoncé l'évaporation dans les caisses de l'Etat de 20 milliards de dollars en quelques jours. Résultat, il a été démis de ses fonctions.

Une administration dans le déni

« Plutôt que de nourrir les populations, les élites préfèrent détourner l'argent et le placent dans les paradis fiscaux », note un haut fonctionnaire nigérian. Dans ces conditions, il va être très difficile de demander à la communauté internationale de se mobiliser à la place desdites « élites ». D'autant que l'administration Trump semble bien décidée à procéder à des coupes claires dans les dépenses humanitaires.

« Pour l'instant, les classes dirigeantes nigérianes sont dans le déni, elles font comme si cette crise humanitaire n'existait pas. Elles continuent à boire du champagne à Lagos », estime un haut fonctionnaire nigérian. Il ajoute : « Mais un jour, elles seront rattrapées par la réalité. Lorsqu'elles retrouveront les déplacés affamés aux portes de leurs villas ».

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