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Publié le • Modifié le

Syrie: les enjeux cruciaux de la bataille du désert

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Un membre des forces armées syriennes sécurise une route près de la frontière avec l'Irak, le 10 mai 2017. STRINGER / AFP

Les raids menés, jeudi 18 mai, par des avions de la coalition internationale, dirigée par les Etats-Unis, contre un convoi de l’armée syrienne et de ses alliés, non loin de la Jordanie, constituent le premier accrochage d’une guerre non déclarée, qui a pour objet le contrôle de la frontière syro-irakienne. Analyse. 


De notre correspondant à Beyrouth,

A l’exception du tir de 59 missiles de croisière, dans la nuit du 6 au 7 avril, contre l’aéroport militaire syrien de Chouheirat, dans le centre du pays, la coalition n’a jamais ciblé, explicitement, les troupes gouvernementales syriennes, depuis le début de la crise, en mars 2011. En septembre 2016, une centaine de soldats loyalistes avaient été tués dans le bombardement de la colline de Tharda, près de la ville de Deir Ezzor, non loin de la frontière avec l’Irak, mais le Pentagone avait alors parlé d’une « erreur ».

En revanche, le 18 mai, les Américains ont annoncé avoir délibérément attaqué un convoi lié au régime, le jugeant « menaçant pour des forces rebelles soutenues par les Etats-Unis ». Le fait que les Américains aient assumé la responsabilité de ces raids a confirmé les craintes exprimées depuis des semaines par le gouvernement syrien et ses alliés régionaux au sujet des « intentions belliqueuses des Etats-Unis ». L’objectif de Washington n’est pas de renverser le régime syrien, mais de contenir l’influence de l’Iran au Moyen-Orient. La stratégie américaine d’endiguement de l’Iran a été dévoilée par l’ancien ambassadeur US à Tel-Aviv et actuel vice-président de l’Institut Brookings. Lors d’une audition devant la Commission des Affaires étrangères du Sénat, le 28 mars, Martin Indyk avait exposé une « stratégie globale » en six points pour contrer l’influence grandissante de la République islamique dans les pays de la région. Selon l’ex-diplomate, « les Iraniens ont infiltré ce qui reste des institutions du régime de Bachar el-Assad (…) et déploient en Syrie 30000 hommes: 5000 Gardiens de la révolution, 5000 soldats du Hezbollah et 20000 combattants chiites venus d’Afghanistan et du Pakistan ».

Pressions sur la Russie

M. Indyk préconise d’« exercer des pressions sur la Russie pour empêcher l’Iran d’utiliser les ports syriens afin de livrer des armes au Hezbollah et de l’empêcher de déployer des troupes près du Golan » syrien occupé par Israël. L’endiguement de l’Iran passe forcément par l’affaiblissement de son principal allié, le Hezbollah libanais, considéré par certains experts comme une « division d’élite des Gardiens de la révolution ». En plus de la surveillance des ports syriens, il est impératif d’empêcher le rétablissement de la continuité géographique entre l’Iran et le Liban, via l’Irak et la Syrie, rompue depuis la proclamation d’un califat par le groupe Etat islamique sur un vaste territoire à cheval entre ces deux derniers pays.

La défaite probable des jihadistes replace en perspective une éventuelle réouverture d’une voie de ravitaillement terrestre directe, allant de Téhéran à la Méditerranée. Pour empêcher la concrétisation de ce projet, les Etats-Unis veulent contrôler la frontière syro-irakienne. Pour cela, ils ont formé, dans la région de Zarqa, en Jordanie, une force rebelle et tribale syrienne, forte de 4500 hommes, épaulés par des commandos des forces spéciales américaines et britanniques. Plusieurs pays membres de l’Otan auraient été mis à contribution pour entrainer et équiper cette force pro-américaine, qui a été déployée dans la région d’al-Tanaf.

A partir de ce triangle frontalier, situé entre la Syrie, l’Irak et la Jordanie, cette force projette de remonter vers le nord pour prendre Boukamal, qui fait face à la ville irakienne d’al-Qaïm, toujours aux mains des jihadistes. Non loin de cette localité, des troupes américaines et irakiennes sont postées dans l’aéroport militaire de Aïn al-Assad, que l’Etat islamique n’a jamais réussi à prendre. Le 30 juin 2016, des rebelles syriens soutenus par les Etats-Unis avaient essayé de prendre Boukamal, mais la force attaquante avait été décimée par les jihadistes.

La stratégie d’endiguement de l’Iran a été confirmée par l’annonce de la création d’une « force de réserve » arabo-musulmane de 34 000 hommes, à l’issue du sommet américano-islamique de Riyad, présidé par Donald Trump et le roi Salman d’Arabie saoudite, les 19 et 20 mai, avec la participation de 55 Etats. Cette force est considérée comme l’embryon d’une sorte d’«Otan arabo-musulmane».

Offensive syrienne généralisée

Face à ces développements, la Syrie, l’Iran et leurs alliés ne sont pas restés les bras croisés. Depuis six semaines, les forces gouvernementales syriennes et leurs forces supplétives ont lancé des attaques contre les jihadistes dans les vastes étendues désertiques du centre de la Syrie. Ce qui semblait être, au départ, une tentative d’élargir la zone sécurisée autour de la cité antique de Palmyre, reprise au groupe EI le 1er mars, était en fait une offensive généralisée pour devancer les Américains et leurs alliés et prendre le contrôle de la frontière syro-irakienne. Les troupes ont avancé rapidement vers le sud-est et ont pris le contrôle du nœud routier Damas-Bagdad-Amman, au milieu du désert, après avoir chassé les combattants de l’organisation EI. Ils ont continué leur progression vers al-Tanaf, qui permet de relier la Syrie au sud de l’Irak, à majorité chiite. C’est à 25 kilomètres de cette ville que les avions de la coalition les ont stoppés. Les raids ont détruit au moins deux véhicules blindés et fait des morts et des blessés dans les rangs des troupes pro-régime.

« Malgré les bombardements américains, l’armée syrienne et ses alliés ont continué leur progression », assure à RFI le général libanais à la retraite Elias Farhat. Ce spécialiste de la Syrie explique qu’au stade actuel, les opérations ont pour but de nettoyer les zones désertiques de toute présence jihadiste afin d’empêcher le groupe EI de contre-attaquer. « Les Syriens et leurs alliés avancent à l’est de la province de Soueida –limitrophe à la Jordanie- et ont pris la région de Sabeh Biyar (les sept puits) et les montagnes de Choumariya, à l’est de Homs », dit-il. Selon des sources informées, l’armée syrienne et leurs alliés ont reconquis 1200 kilomètres carrés depuis le début du mois de mai.

Trois mille hommes du Hezbollah

Conscient que cette bataille est cruciale pour lui, le Hezbollah s’y est engagé sans retenue. Le 11 mai, le chef du parti chiite a annoncé le retrait de ses troupes de la frontière orientale du Liban, après le départ des derniers rebelles dans le cadre d’accords d’évacuation. Il a remis toutes ses positions à l’armée libanaise et les troupes retirées ont été redéployées dans le désert. L’agence de presse iranienne Fars affirme que 3000 combattants du Hezbollah participent à la bataille de la frontière syro-irakienne.

Selon Elias Farhat, l’armée syrienne et ses alliés avancent aussi vers la ville de Sokhna, à 80 kilomètres au nord-est de Palmyre. Cette localité est un avant-poste fortifié du groupe EI pour la défense de Deir Ezzor, où une garnison de 7000 hommes des forces du régime est encerclée par les jihadistes depuis trois ans. Briser le siège de Deir Ezzor est un objectif prioritaire pour le régime et ses alliés afin d’arriver à la frontière.

Dans le même temps, du côté irakien, les « Forces de la Mobilisation populaire », une armée parallèle pro-iranienne à majorité chiite, ont intensifié leurs attaques contre le groupe EI dans la région frontalière. Mardi 23 mai, elles ont pris la ville de Qayrawan, à l’ouest de Mossoul. « Le but des Iraniens et de leurs alliés syriens et irakiens est d’ouvrir un corridor terrestre suffisamment large reliant les trois pays entre la région à majorité kurde, au nord de la Syrie, et al-Anbar (à majorité sunnite) en Irak, précise le général Farhat. Al-Tanaf est aussi un objectif, même s’il est plus difficile à atteindre à cause de la présence des Américains. »

Face à cette bataille aux enjeux cruciaux, quelle est l’attitude de la Russie? Dans un communiqué diffusé par des médias pro-régime, une « source de sécurité » à Damas a assuré, lundi 22 mai, que « l’offensive en direction de la frontière syro-irakienne fait l’objet d’une entente russo-iranienne ». L’aviation russe participe d’ailleurs activement aux opérations en cours dans le désert contre l’organisation EI. Le vice-ministre des Affaires étrangères, Guennadi Gatilov, avait déclaré que le bombardement de la colonne syrienne près de la frontière jordanienne est « absolument inacceptable et constitue une violation de la souveraineté de la Syrie ».

Dans les circonstances actuelles, et au regard des enjeux, les risques d’une confrontation directe entre les puissances régionales et internationales qui s’affrontent en Syrie n’ont jamais été aussi élevés.

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