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Publié le • Modifié le

Les Tamouls marchent à Paris contre l’oubli

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Près de 200 Tamouls ont défilé dans les rues de Paris le 18 mai 2017 en hommage aux victimes de la guerre civile au Sri Lanka. RFI / Carole Sauvage

Près de 200 Tamouls ont rendu hommage aux victimes de la guerre civile du Sri Lanka jeudi 18 mai dans les rues de Paris. Leur communauté, discrète, est traumatisée par ce conflit. Qu’ils soient enfant à l’école de tamoul, professeur de danse indienne, activiste, ou hindou au temple, ils vivent au quotidien la mémoire d’un peuple amputé.


Par Carole Sauvage et Tom Umbdenstock

« Nous sommes là, nous travaillons à vos côtés, nous vivons à vos côtés, et pourtant nous sommes oubliés ». Sobana, 45 ans, et près de 200 autres personnes se sont retrouvées place de la Chapelle à Paris, jeudi 18 mai. Une marche silencieuse pour dénoncer ce qu’ils nomment le « génocide » sri-lankais commis dans le silence de la communauté internationale. Entre 70 000 et 100 000 morts en vingt-six ans de guerre civile, c’est le bilan de l’ONU d’un conflit qui a opposé la majorité cinghalaise à la minorité tamoule. Officiellement terminée depuis huit ans, cette guerre fait encore partie du quotidien des 50 000 Tamouls du Sri Lanka installés en France.

Sur une affiche brandie par un manifestant, un portrait du leader des Tigres de Libération de l’Îlam Tamoul (LTTE), Velupillai Prabhakaran, officiellement mort le 18 mai 2009. On aperçoit ce même visage au-dessus d’une armoire, dans le local de l’association de la Maison du Tamil Eelam, place de la Chapelle. Fondée en 2009, elle cherche à alerter sur la responsabilité du gouvernement cinghalais dans la guerre civile.

« On ne veut pas attendre trente ans, comme le Cambodge avec les massacres du régime des Khmers rouges, avant que les Nations unies désignent les actes commis par les autorités sri-lankaises comme des crimes de guerre », insiste le retraité Thirukulasingam Thiruchchoti, aujourd’hui responsable politique de l’association. Sur une carte conservée dans son bureau, Paullas Fernando, 54 ans, montre le Sri Lanka tel qu’il aimerait le voir. Divisé en deux Etats indépendants avec, au Nord-Est, le Tamil Eelam, là où se trouve en majorité la communauté tamoule. Il éclate en sanglots. Il a perdu ses deux petits frères, décédés alors qu’ils combattaient auprès des Tigres Tamouls.

« Elles parlent tamoul avec leur mère à la maison et français avec moi »

L’association de Joseph Velichore, 45 ans, le Comité Confédération Tamouls de France, a aussi participé à l’organisation de la manifestation. Arrivé en 1989, il habite le XVe arrondissement de Paris avec sa mère, sa femme et ses trois filles. « Nous ne sommes pas feignants comme les Cinghalais », indique-t-il. Derrière cette affirmation s’abrite le traumatisme des quotas dont a souffert son peuple. Une crainte de ne pas être à la hauteur qui se répercute dans l’éducation de ses filles âgées entre 11 et 13 ans. Andrea, Piolina et Calista pratiquent l’athlétisme, vont au catéchisme et jouent du piano. Un signe qui témoigne de « leur volonté d’afficher leur capacité d’intégration dans une société d’accueil alors que leur minorité a été opprimée et discriminée sur leur propre terre », selon le géographe spécialiste de la diaspora tamoule Anthony Goreau-Ponceaud.

Les filles Velichore sont aussi inscrites à l’association Franco-Tamouls du XIVe arrondissement. Elles y suivent des cours de tamoul chaque dimanche. C’est une manière de maintenir un lien avec leur terre d’origine. « Elles parlent tamoul avec leur mère à la maison et français avec moi », ajoute-t-il. « Pour protéger ses filles », le père évite de parler de la guerre avec elles. Mais lorsqu’il cherche à la leur expliquer dans le salon familial, il utilise sans filtre une vidéo de propagande pro-tamoule diffusée sur Facebook. Les filles sont attentives. Sur l’écran du téléphone portable, défilent des corps calcinés ou déchiquetés. En commentaire, une femme fait l’apologie du peuple tamoul. « Quand on apprend qu’il y a des enfants qui ont vécu cela au Sri Lanka, on est tristes », réagit Piolina.

Les héros de guerre sont aussi pleurés par les moines hindous. Logé rue Pajol dans le quartier de La Chapelle, le temple Ganesh fêtait la pleine lune le 10 mai. L’occasion pour les croyants hindous de venir se recueillir et prier leurs femmes défuntes. « Nous sommes beaucoup à avoir perdu une mère, une soeur ou une tante dans le conflit », raconte Padmaj, 28 ans. Il est venu acheter un panier d’offrandes pour rendre hommage à une cousine disparue. A la sortie du temple, Gobal, 58 ans, n’est plus convaincu par l’intérêt de protester. « Avant, j’allais tout le temps manifester, mais maintenant ça ne sert plus à rien. Il n’y a pas de résultats pour la liberté ».

Au temple Ganesh dans le quartier de La Chapelle à Paris, les hindous viennent prier pour les victimes du conflit. RFI / Carole Sauvage

« Ce qui compte ce sont les gens, pas la terre »

Depuis la fin du conflit en 2009, des voix plus pacifistes se sont fait entendre. « Il ne faut pas jeter de l’huile sur le feu alors que nous sommes en France. Ce n’est pas nous qui devons assumer nos actions, mais bien les Tamouls encore présents au Sri Lanka », considère Sri Dayalasingham à la fin de son cours de danse indienne traditionnelle, au Centre des relations franco-indiennes dans le VIIe arrondissement. Arrivé à 23 ans en 1982 à Paris, il était auparavant danseur professionnel de Bharatha natyam. Il refuse l’instrumentalisation politique de sa discipline. Anthony Goreau-Ponceau explique à ce sujet que certains professeurs l’utilisent non pas seulement « pour exprimer la dévotion religieuse et affirmer une identité hindoue », mais aussi pour « raconter des événements de la guerre civile ».

Une volonté d’oublier partagée par Selvamalar Shan. Cette femme de 60 ans dirige l’association Amma dans un quartier de La Courneuve où la communauté tamoule est très présente. L’espoir d’un Etat tamoul indépendant et le deuil prolongé est vain pour elle. « Notre futur se dessine désormais hors des frontières du Sri Lanka. Ce qui compte, ce sont les gens, pas la terre ». A une heure du départ du cortège, Silan, 50 ans, ne fermera pas son épicerie à La Chapelle pour aller manifester. Il veut croire en la politique d’ouverture impulsée par le nouveau président Maithripala Sirisena, élu en 2015.

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