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Les trois vies de la romancière indienne Jhumpa Lahiri

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Jhumpa Lahiri au festival International du film à Venise. Getty Images/Venturelli

Publié dans la belle collection « Un endroit où aller » des éditions Actes Sud, le nouvel opus de l’Indo-Américaine Jhumpa Lahiri est un récit de voyage. Avec son élégance persuasive caractéristique, la lauréate 2000 du prix Pulitzer entraîne le lecteur au pays de Dante et de Pétrarque, et lui fait partager à travers sa découverte de la culture et du pays sa passion pour la langue italienne. En d’autres mots propose le récit peu commun d’une grand écrivain anglophone, arrivée au mitan de sa vie et tentée d’abandonner sa langue pour recommencer à zéro sa vie d'écriture dans une autre langue.


La romancière américaine d’origine bengalie (Inde) Jhumpa Lahiri s’est fait connaître en 2000 en publiant son premier livre, L’Interprète des maladies. C’est un recueil de neuf nouvelles qui raconte avec cette exubérance maîtrisée très bengali – pensez au cinéma de Satyajit Roy – le mal de vivre des Indiens de la diaspora, perdus, déracinés et nostalgiques de leur univers qu’ils ont quitté à leur corps défendant. L’ouvrage fut couronné par le prestigieux prix Pulitzer, lançant la carrière littéraire de celle qui s’est imposée comme l’une des plumes littéraires les plus respectées de langue anglaise. Elle a publié depuis deux romans, un deuxième recueil de nouvelles et son nouveau livre à mi-chemin entre mémoire et récit de voyage, qui vient de paraître en traduction française.

Une démarche peu commune

En d’autres mondes a ceci de particulier: il a été traduit non pas de l’anglais, mais de… l’italien. Ce livre est le produit d’une démarche peu commune et Lahiri l’explique dans ses pages, avec originalité et poésie devenues les marques de fabrique de son écriture.

C’est pendant un voyage scolaire à Florence qu’elle est tombée amoureuse de cette langue, de sa musicalité et de sa littérature. Au retour du voyage, elle se souvenait, raconte-t-elle, moins des palais, des fresques et des églises que des bribes de phrases, des mots saisis au vol dans la rue ou dans l’hôtel. Ils ne cesseront de résonner dans sa tête. « J’entends, écrit-elle, l’excitation avec laquelle les enfants se souhaitent un joyeux Noël dans la rue. Un matin, à l’auberge, j’entends la tendresse avec laquelle la femme qui fait le ménage dans la chambre me demande : « Avete dormito bene ? » Quand un monsieur derrière moi veut me dépasser sur le trottoir, j’entends la légère impatience avec laquelle il me demande : « Permesso ? » »

C’est parce que ces mots saisis au vol lui manquent qu’elle décide un jour de franchir le pas pour apprendre cette langue qui la faisait tant rêver. « Ce manque me pousse peu à peu, explique-t-elle, à apprendre la langue. Je me sens soit portée par le désir soit hésitante, timide. Je demande à l’Italien, avec une légère impatience : « Permesso ? » 

Jhumpa Lahiri est l'auteur à succès de «L'Interprète des maladies» (prix Pulitzer 2000, Mercure de France). «En d'autres mots» est son cinquième livre traduit en français.

Cette première décision est à l’origine du retour de l’écrivain en Italie, vingt ans après, avec son mari et ses enfants cette fois. Ils vont passer toute l'année 2012 en Italie. Les heurs et malheurs de cette immersion totale et le texte qui naît de cette expérience sont les sujets du nouveau livre de Jhumpa Lahiri.

Arrivée à l’âge de trois ans aux Etats-Unis, l’auteur de L’Interprète des maladies a grandi dans la langue anglaise et a acquis ses réflexes linguistiques presqu’inconsciemment. Son apprentissage de l’italien sera tout sauf inconscient, comme le suggèrent les démarches qu’elle s’oblige à faire pour acquérir la langue. Elle s’entoure de dictionnaires, établit des listes de mots à apprendre par cœur et désespère de pouvoir un jour maîtriser cette langue dont les complexités lui échappent malgré 20 ans d'apprentissage. « Chaque jour, en lisant, je découvre des mots nouveaux, note-t-elle. Quelque chose à souligner, puis à recopier dans le carnet. Cela me fait penser au jardinier qui arrache les mauvaises herbes. Tout comme le jardinier, je pense que mon travail est en fin de compte une folie. Quelque chose de désespéré. Presque, dirais-je, un travail de Sisyphe. Il n’est pas possible pour le jardinier de contrôler à la perfection la nature. De la même façon, il ne m’est pas possible de connaître, comme je le veux, chaque mot italien. »

Renaissance

Et puis un jour, le miracle se produit. Elle se met à écrire en italien. La transition se fait lorsqu’après avoir vécu une mésaventure familiale, elle ouvre son journal pour y raconter le drame. Elle le fait en italien, de manière presque automatique, spontanée. « Je le fais parce que, explique-t-elle, lorsque je prends mon stylo, ce n’est plus l’anglais que j’entends dans mon cerveau. A ce moment où tout me dérange, tout me perturbe, je change la langue dans laquelle j’écris. » La narratrice parle de « traumatisme », d’« épreuve du feu », de « baptême ». C’est une renaissance. Elle renaît en tant qu’écrivain italienne, même si son style, sa langue laissent encore à désirer. Mais une étape cruciale a été franchie…

Cette renaissance du protagoniste n’est pas sans rappeler la renaissance des personnages d’immigrés qui peuplent les premiers récits de Jhumpa Lahiri. L’italien est la troisième langue de cette dernière. Lorsque sa famille émigra aux Etats-Unis, elle avait dû abandonner sa langue maternelle le bengali au profit de l’anglais. Bien que l’anglais fût une langue imposée, elle lui a permis de devenir l’écrivain célébré qu’elle est devenue, mais elle a dû vivre toute sa vie avec la tension entre la langue natale et la langue imposée, qui a structurée sa pensée et son imaginaire. « Je crois qu’étudier l’italien, écrit-elle, m’a permis de fuir le long affrontement, dans ma vie, entre l’anglais et le bengali. Refuser la mère et la belle-mère. Suivre ma propre voie. »

En d'autres mots renoue avec les thèmes de l'immigration et du muticulturalisme chers à Lahiri. Mais c'est surtout un livre sur l'écriture. « Pourquoi est-ce que j’écris, s’interroge la romancière. Pour connaître le mystère de l’existence. Pour me tolérer moi-même. Pour approcher tout ce qui se trouve hors de moi ». Et si l’italien était la métaphore de ce « tout ce qui se trouve hors de moi » ?


En d'autres mots, par Jhumpa Lahiri. Traduit de l'italien par Jérôme Orsoni. Collection « Un endroit où aller » (Actes Sud), 160 pages, 16,80 euros.

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