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Nucléaire Russie ONU Etats-Unis France Défense Seconde Guerre mondiale

Publié le • Modifié le

Nucléaire: deux minutes trente avant l’apocalypse

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Le nuage atomique au-dessus de Hiroshima après l'explosion de la bombe nucléaire, le 6 août 1945. REUTERS/U.S. Army/Hiroshima Peace Memorial Museum

Un monde sans armes nucléaires est-il possible ? C’est tout l’objet des négociations en cours à l’ONU autour d’une centaine de pays. Certains veulent un traité interdisant les armes nucléaires pour empêcher le risque d’une guerre atomique, d’autres considèrent que c’est totalement irréaliste dans le contexte actuel. Les discussions commencées fin mars dureront jusqu’en juillet mais sont déjà boudées par les grandes puissances. La dissuasion nucléaire est-elle toujours d’actualité ? Où sont les bombes atomiques ? Quels sont les points de tensions actuels ? Pour les experts qui ont fait une horloge symbolique de la menace nucléaire mondiale, nous serions à deux minutes trente de l’apocalypse.


Tout commence par une lettre datée du 2 août 1939. Les physiciens nucléaires Léo Szilard, Edward Teller et Eugene Wigner demandent à Albert Einstein, le plus célèbre physicien de l’époque, d’envoyer une lettre au président des Etats-Unis pour l’avertir que l’Allemagne nazie pourrait fabriquer de nouvelles bombes très puissantes en utilisant l’énergie libérée par la fission nucléaire. A la suite de ce courrier, Franklin Roosevelt lance un premier programme de recherche avec le « Advisory Committee on Uranium » qui donnera naissance de 1939 à 1946 au « Projet Manhattan ». A la fin de sa vie, Albert Einstein confiera à son confrère Linus Pauling avoir regretté plus tard avoir signé cette lettre.

Le Projet Manhattan

Ce programme de recherche, mené par les Etats-Unis, le Royaume-Uni et le Canada sur une trentaine de sites, qui mobilisera 130 000 personnes et coûtera deux milliards de dollars en 1945, produira la première bombe atomique. Cette toute première bombe au plutonium sera testée lors de l’essai Trinity le 16 juillet 1945 dans le désert à Alamogordo, dans l’Etat du Nouveau Mexique. Les deux bombes suivantes, issues de ce même programme, portant les noms de code Little Boy et Fat Man, seront utilisées contre le Japon.

Little Boy, qui fut larguée depuis un bombardier américain B-29 du nom d’Enola Gay sur la ville d’Hiroshima le 6 août 1945 à 8h15 du matin, était une bombe A de 13 à 16 kilotonnes qui tirait sa puissance explosive de l’uranium enrichi. L’explosion nucléaire à 580 mètres au-dessus de la ville et l’onde de choc provoqueront la mort de 70 000 personnes. Beaucoup mourront plus tard des conséquences dues notamment aux radiations. Trois jours après Hiroshima, Fat Man, une bombe au plutonium d’une puissance de 21 à 23 kilotonnes, sera larguée sur la ville de Nagasaki. Selon certaines estimations, les deux bombes auraient fait plus de 210 000 morts à ce jour. Ces deux bombardements, qui ont entraîné la reddition du Japon et le début de la guerre froide, sont à ce jour les seules utilisations offensives de bombes atomiques de l’Histoire.

L’escalade de la terreur

La puissance destructrice des bombes atomiques pousse de nombreux pays à vouloir se doter d’armes nucléaires. Après les Etats-Unis, l’Union soviétique s’équipe d’une première bombe A qu’elle teste le 29 août 1949. Ce sera ensuite au tour du Royaume-Uni en 1952, de la France en 1960 et de la Chine en 1964. Le 1er novembre 1952, les Etats-Unis testent une bombe H (pour hydrogène), cent fois plus puissante qu’une bombe A. Les autres pays suivent et l’escalade continue. Les armes deviennent de plus en plus puissantes ou plus spécialisées en fonction des effets recherchés comme avec la bombe à neutron.

La division du monde en deux blocs Est et Ouest surarme les principales puissances nucléaires du monde, chacun multipliant sa capacité de destruction sur l’autre avec des missiles stratégiques, des bombardiers, des sous-marins lanceurs d’engins, tapis au fond des océans, capables d’envoyer plusieurs têtes nucléaires avec des puissances variables, allant par exemple pour la bombe américaine B61 de 1 à 340 kilotonnes. Les armes nucléaires deviennent des armes de dissuasion : celui qui déclenchera le feu nucléaire sera détruit en retour. Cet équilibre de la terreur qui s’atténuera à la fin de la Guerre froide (on passera de 70 000 ogives nucléaires en 1986 à 20 000 en 2015), connaîtra des moments de tension internationale particulièrement dangereux, comme lors de la crise des missiles à Cuba. En 1982, on estimait qu’il y avait environ 50 000 armes nucléaires dans le monde, totalisant une capacité de destruction entre 12 000 et 14 000 mégatonnes (1 mégatonne = 1 000 kilotonnes et correspond à l'énergie dégagée par l'explosion d'un million de tonnes de TNT).

Vers la non-prolifération d'armes nucléaires

Au début des années 1950, la communauté internationale s’inquiète du risque de prolifération de ces armes à travers le monde, et en 1957 l'Assemblée générale des Nations unies créé l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) « pour encourager et faciliter, dans le monde entier, le développement et l'utilisation pratique de l'énergie atomique à des fins pacifiques et la recherche dans ce domaine », selon l’AIEA.

En 1968, à l’initiative des Etats-Unis et de l’Union soviétique, le Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP) voit le jour et entre en vigueur le 5 mars 1970. Le traité distingue les Etats dotés d’armes nucléaires ayant fait exploser un engin avant le 1er janvier 1967 (EDAN) et les autres Etats (ENDAN). Les premiers, à savoir les Etats-Unis, l’URSS, la Chine, la France et le Royaume-Uni (également membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU) s’engagent par le traité à ne pas aider un autre pays à acquérir des armes nucléaires. Les seconds s’engagent à ne pas fabriquer d’armes nucléaires et à ne pas essayer de s’en procurer. Un traité vivement critiqué qui n’interdit pour certains que l’assemblement des armes nucléaires et qui n’empêchera pas certains pays de développer l’arme nucléaire.

Parmi les pays qui se sont dotés d’armes nucléaires figurent la Corée du Nord qui s’est retirée du TNP, mais aussi des pays non signataires du TNP comme Israël, l’Inde ou le Pakistan. Il y a aussi des pays qui ne disposeraient pas d’armes nucléaires mais qui auraient été tentés d’en obtenir comme l’Iran, la Suisse, Taïwan, l’Irak (après la première guerre du Golfe), la Libye (contrainte d’arrêter son programme en 2005) et l’Arabie saoudite (soupçonnée de vouloir s’équiper). Face à cela, d’autres pays ont arrêté volontairement leurs programmes comme l’Afrique du Sud, l’Argentine, le Brésil, la Biélorussie, le Kazakhstan, la Suède et l’Ukraine.

Les forces nucléaires en présence

En 2015, l’arsenal mondial est d’environ 16 300 armes nucléaires réparties entre neuf puissances nucléaire (Etats-Unis, Russie, Chine, France, Royaume-Uni, Israël, Inde, Pakistan et Corée du Nord). Dans la continuité des efforts de démantèlement entrepris à la fin de la Guerre froide, la tendance actuelle est toujours à la réduction de ces armements, même si tous les pays possédant des armes nucléaires considèrent qu’elles restent essentielles pour assurer leur sécurité nationale et que chacun tente de moderniser ses stocks opérationnels. D’autre part, ces neuf puissances nucléaires ne sont pas tous logées à la même enseigne. La Russie et les Etats-Unis disposent des plus gros armements, la France se trouve en troisième position, suivi du Royaume-Uni et beaucoup plus loin par les autres pays qui tentent d’augmenter leur arsenal. La Chine, par exemple, pourrait à la fin de la décennie rattraper la France à hauteur de 300 ogives.

Les poids lourds de la force nucléaire

Depuis 1945, d’après les rapports officiels, les Etats-Unis ont construit 66 500 ogives et en ont démantelé 59 400, suite aux différents traités bilatéraux passés avec les Russes. Ils disposent aujourd’hui officiellement de 1 930 ogives opérationnelles et de 2 740 en réserve réparties sur 18 bases dont 6 en Europe (dans 5 pays : Belgique, Pays-Bas, Allemagne, Italie et Turquie). L’ensemble des forces américaines sur terre comprennent 440 missiles balistiques intercontinentaux (ICBM) Minuteman III capables de parcourir 10 700 km et dotés d’ogives nucléaires de type W78 ou W87 d’une puissance de 335 kilotonnes.

Sur mer, l’US Navy dispose de 14 sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE) de classe Ohio, disposant chacun de 20 missiles embarqués armés d’ogives W88 de 455 kilotonnes et de W76 de 100 kilotonnes. Douze nouveaux sous-marins d’une nouvelle série appelée SSBNX devraient être opérationnels en 2029. Sur le plan aérien, la force nucléaire embarquée (Strategic Air Command) n’est plus en état d’alerte permanente depuis 1991, et près de 94 bombardiers B-52H et B-2A seraient dédiés au transport de bombes et de missiles de croisière.

La deuxième puissance, la Russie, est dans une période de transformation et de modernisation majeure de sa force nucléaire après avoir produit, depuis 1949, près de 55 000 ogives. D’après les déclarations faites par les responsables russes, la Russie disposerait de 2 000 ogives dont 700 seraient en réserve. Sa force se répartirait sur terre sur près de 307 missiles intercontinentaux (ICBM) datant principalement de l’époque soviétique et qui devraient être retirés d’ici 2022 pour être remplacés par des ICBM de nouvelle génération. La particularité des ICBM russes repose sur le fait qu’ils sont tous équipés de plusieurs ogives indépendantes les unes des autres. La flotte de sous-marins lanceurs d’engins (SNLE) est passée de 62 en 1990 à 9 actuellement (3 Delta III et 6 Delta IV) dotés de nouveau missiles Bulava d’une portée de 8 000 km comprenant 8 ogives par missile. Sur le plan aérien, la flotte de bombardiers stratégiques comprend 57 bombardiers Tu-95 Bear et 13 Tu- 160 Blackjack qui transportent des missiles de croisière Kh-55 et Kh-15. La plus grosse partie de ces armes est orientée vers les façades occidentale et orientale, pour faire face à l’Otan et à la Chine.

Tensions géopolitiques et risques nucléaires

Les crises, les divergences internationales, la recomposition permanente des équilibres stratégiques continuent de rendre la sécurité du monde fragile. En réponse par exemple aux stratégies de l’Otan et aux efforts américains pour créer un bouclier antimissile en Europe, la Russie muscle ses capacités militaires et teste actuellement un nouveau missile intercontinental nucléaire hypersonique « Satan II » ou « Sarmat » en russe, qui sera le plus gros missile conçu à ce jour, capable de vitrifier une surface comme la France ou le Texas. « Satan II » devrait être opérationnel à la fin 2018.

Le président américain Donald Trump, lors d’une conversation avec son homologue russe Vladimir Poutine le 28 janvier dernier, a menacé de dénoncer le traité START de réduction des armes stratégiques conclu par l’administration de Barack Obama, au risque de relancer une nouvelle course à l’armement nucléaire. Donald Trump dans une interview accordée à Reuters aurait déclaré : « Nous avons pris du retard par rapport à notre capacité nucléaire. Je suis le premier qui aimerait voir un monde sans armes nucléaires, mais nous n’allons jamais nous faire dépasser par quelques pays que ce soit, même un pays allié ». Vladimir Poutine de son côté, dans un discours à Sotchi en début d’année, disait lui aussi : « La Russie ne se prépare à attaquer personne… Nous voulons tous faire baisser les tensions internationales, mais pas au prix de notre enterrement ».

Sur une autre zone sensible, avec l’arrivée mi-avril de forces navales américaines et du porte-avion Carl Vinson au large de la Corée du Nord, la tension nucléaire vient de monter d’un cran. Les autorités nord-coréennes ont menacé Washington d’une attaque nucléaire au moindre signe qui laisserait penser que les Américains ont des intentions belliqueuses. « Notre puissante armée révolutionnaire surveille chaque mouvement de l’ennemi, et notre arsenal nucléaire est tourné vers les bases d’invasion américaines, non seulement en Corée du Sud et dans le théâtre des opérations du Pacifique, mais aussi sur le territoire américain même », écrit le quotidien officiel de Corée du Nord Rodong Sinmun. Le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, suite à cette situation et à la veille d’une rencontre avec le secrétaire d’Etat américain Rex Tillerson, a déclaré : « Les relations entre Moscou et Washington n’ont jamais été aussi difficiles depuis la fin de la Guerre froide ».

Comme avec cette crise américano-coréenne, le monde connaît toujours des moments de crispation autour de l’usage d’armes nucléaires et contrairement aux apparences, cette menace, que l’on pensait voir s’estomper après la chute du mur de Berlin, reste toujours tout aussi dangereuse.

Chronologie et chiffres clés