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Publié le • Modifié le

Guyane: les raisons de la colère

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Davy Rimane, du collectif «Pou La Gwiyann dékolé», s'adresse à la foule depuis le balcon de la préfecture pour annoncer que la lutte continue. Cayenne, le 2 avril 2017. jody amiet / AFP

Exaspérés par la dégradation des conditions de vie, le retard et le sentiment d’oubli de leur département par la métropole, les Guyanais se sont unis, toutes origines confondues, dans un grand mouvement de contestation pour exiger une véritable prise en compte de leurs problèmes par le gouvernement. Une crise profonde qui s’est exprimée autant sur le littoral qu’à l’intérieur des terres où de vastes territoires échappent encore au contrôle de l’Etat.


Face à la forte mobilisation, la détermination et la grève générale qui a embrasé toute la Guyane, depuis le 20 mars, le gouvernement a envoyé deux ministres sur place. Le ministre de l’Intérieur Mathias Feckl et la ministre des Outre-mer Erika Bareigts pour négocier avec les principaux collectifs qui portent le mouvement. Notamment l’UTG (l’Union des travailleurs guyanais) qui rassemble 37 syndicats ou les « 500 frères contre la délinquance » qui ont fait forte impression avec le port de cagoules noires.

Ce n’est pas la première fois que le département s’anime pour se faire entendre de la métropole, mais ce dernier mouvement a atteint un seuil historique de mobilisation avec plus de 15 000 participants à la manifestation du mardi 28 mars (pour une population totale de 250 000 habitants), tous unis avec, en partage, une même exaspération.

Un sentiment de ras-le-bol de voir leur situation se dégrader sur le plan de la sécurité par exemple, et de voir leur territoire accuser des retards en termes de dotation dans de nombreux domaines comme la santé et l’éducation. Enfin d’avoir la forte impression que l’Etat est plus préoccupé de faire décoller sa fusée que son département et que la Guyane n’est pas traitée avec le même niveau d’exigence et d’équipement que le reste de la métropole située à 7 000 kilomètres de là.

Manifestation à Cayenne ce mardi 28 mars 2017. jody amiet / AFP

Une violence explosive

Le mouvement s’est d’abord cristallisé autour de revendications liées à la sécurité, suite à une énième agression dit-on, d’un habitant d’un quartier populaire de Cayenne, qui a perdu la vie par arme à feu alors qu’il était victime d’une tentative de vol de sa chaine en or. Mais déjà le 17 mars, Ségolène Royal, la ministre de l’Environnement, qui était venue pour inaugurer le premier pont qui relie le Brésil à la France à Saint George de l’Oyapock, avait, d’après l’AFP « dû quitter précipitamment le territoire, après avoir été gênée dans son déplacement par des manifestations contre l’insécurité et pour le développement économique de la Guyane ». Le 20 mars, à partir de Kourou, le mouvement se généralise, les barrages se forment et l’UTG appelle à la grève générale.

Officiellement, le département affiche 42 homicides en 2016, sans compter les nombreux crimes perpétrés dans le monde des clandestins de l’orpaillage en forêt. Un chiffre record comme l’expliquait déjà en novembre dernier le préfet de Guyane Martin Jaeger alors qu’il attendait la visite du ministre de l’Intérieur sur ce thème: « La Guyane c’est une terre où les problèmes de sécurité sont très différents de ceux qu’on connaît dans le reste de la France et dans le reste de l’outre-mer, d’abord parce qu’on est une terre continentale, ensuite parce qu’on a des modes de violence, des modes de sécurité qui sont liés au contexte régional dans lequel nous sommes et parce que nous avons une population sans doute très différente de celle qu’on trouve dans une grande partie du territoire français. »

Le préfet expliquait alors que le ministre était attendu à l’époque sur plusieurs problèmes de sécurité: « La lutte contre l’orpaillage, la pêche illégale, des trafics de drogue importants et la violence urbaine qui est difficilement comparable à ce qui existe dans des territoires de même dimension en métropole parce qu'elle est absolument explosive. Et que ça fait partie de nos préoccupations quotidiennes. Ce n’est pas une violence uniquement liée à la délinquance, c’est une violence aussi civile, une violence familiale, une violence sexuelle. On est dans des conditions qui sont très particulières ». Cayenne est aujourd’hui la ville avec le plus gros taux d’homicide de France, bien au-delà de Marseille qui détenait ce triste record.

Trafic et consommation de drogues

La facilité avec laquelle on peut acheter de la drogue, en particulier à Cayenne, témoigne de l’importance des trafics existants, principalement en provenance du Suriname et de sa capitale Paramaribo, accessible par la route. Cayenne est aussi devenue, par ricochet avec le Suriname, une route de la cocaïne vers la métropole, par entre autres, un important passage de « mules » depuis l’aéroport de Rochambeau (Cayenne) vers Paris. D'après les douane, il y aurait une douzaine de « mules » par vol en moyenne.

Les « mules » étant des passeurs à qui on promet de l’argent (2000 à 3000 euros) pour passer de la cocaïne dans leur ventre, sous forme de boulettes qu’ils ingurgitent, avant de prendre l’avion pour passer la douane. 371 «mules » transportant de la cocaïne ont été arrêtées en Guyane en 2016. Le trafic (cannabis, cocaïne, crack…) est aussi destiné à une consommation locale en zone urbaine et en forêt, notamment chez les orpailleurs, et provoque de très nombreuses violences, le Suriname voisin étant, avec le Guyana et le Venezuela, d’importantes plaques tournantes du trafic de drogue international.

L’orpaillage clandestin, le fléau de l’intérieur

La Guyane, avec ses 83 000 km2, est pratiquement entièrement recouverte par la forêt amazonienne, difficile d’accès et difficile à contrôler. La population du département vit essentiellement sur le littoral, où se concentrent l’activité économique et les principales villes (Saint Laurent du Maroni, Kourou, Cayenne...). Par contre l’intérieur est faiblement peuplé avec 0,2 habitant au km2 alors qu'en métropole on compte 220 habitants au km2.

Dans ces régions vivent des populations traditionnelles amérindiennes et Bushinengué, les descendants d’esclaves. Des zones qui ne sont accessibles que par des fleuves, entrecoupés de rapides, ou par des moyens aériens, qui desservent les principales agglomérations isolées que sont Maripasoula, Saül et Camopi. Les pistes existantes qui traversent la forêt, sont à quelques exceptions près, construites par des chercheurs d’or clandestins - plus de 6 000, principalement Brésiliens - pour contourner les fleuves et les rares contrôles existants.

Des gendarmes français effectuent les formalités de police judiciaire après avoir interpellé des orpailleurs clandestins brésiliens, le 06 septembre 2007 le long d'un affluent du fleuve Maroni en pleine forêt guyanaise. JODY AMIET / AFP

Car la forêt est en proie à de nombreuses activités aurifères sauvages, très violentes et destructrices pour les sociétés humaines (violences, pollution au mercure,  drogues, prostitution...) et pour l’environnement (déforestation, pollutions diverses...). L’Etat mobilise, depuis des dizaines d’années, d’importants moyens militaires : entre 500 et 700 hommes d’après le préfet de Guyane Martin Jaeger dans une lutte permanente, qui se joue bien souvent à l’abri des regards en pleine forêt.

Selon Martin Jaeger, « on est [avec l’orpaillage] sur une activité qui est extrêmement dangereuse dans un environnement qui est extrêmement inhospitalier… mais je dirais que les armes et l’usage de la violence auraient plutôt décru depuis une quinzaine d’année. À l’époque un personnage comme Jean Benat [une figure locale] se trimbalait à Maripasoula, en pleine ville avec des gens armés de Kalachnikov. Et je me rappelle qu’à une époque il avait même attaqué la gendarmerie de Maripasoula, parce qu’il n’était pas content, car on avait arrêté un de ces sbires dans une opération de gendarmerie ». Une période où le Brésil s’était plaint auprès de la France suite à de nombreux cas d’homicides et de tortures sur des Brésiliens par des orpailleurs locaux.

(Re) voir notre webdocumentaire «Guyane: pour tout l'or de Maripasoula»

Pour de nombreux habitants de la forêt, le constat n’est pas le même: la violence est en augmentation, tout comme le nombre d’orpailleurs surtout dans certaines zones frontalières où l’immigration, les trafics et l’orpaillage clandestin en provenance du Brésil et du Suriname ne se sentent pas inquiétés par la France quand ils opèrent à l’intérieur de la Guyane. Dans ces zones , les populations amérindiennes se plaignent depuis longtemps de l’orpaillage et de la violence que cela entraîne, comme l’explique Tapinkili, un agent amérindien du Parc amazonien de Guyane : « Les gens ont peur maintenant parce que les garimpeiros [chercheurs d’or brésiliens] sont armés, ils ont des Kalachnikov et différentes armes de guerre. Ils n’hésitent pas, ils ont déjà tiré sur les gendarmes, ils ont ouvert plusieurs fois le feu. Il y a beaucoup de morts en forêt, raconté par les Brésiliens eux même, même on le voit, quand il y a des morts, des fois il les amènent sur la berge et ils laissent les corps sur le sable. Il y a des cimetières en forêt ».

Le sous-développement généralisé de la Guyane

Mais au-delà du « Far West forestier », et des problèmes d’insécurité généralisée, il y a les manques cruels d’équipements ou de moyens, dans de nombreux secteurs, suite au sous-investissement de Paris, qui épuisent les Guyanais. Alors qu’à Kourou la modernité s’incarne dans des fusées qui sont des merveilles de technologies. Ce sentiment d’une France à deux vitesses entre le niveau de vie de la métropole et de la Guyane renvoie le département à son histoire coloniale et à ses frustrations.

La ministre des Outre-mer, chargée des premières négociations, avait même dit, sur les questions de l’électricité, du logement, du foncier, de la richesse ou encore de la jeunesse: « Nous devons absolument être dans le rattrapage », après avoir avec un mégaphone, du haut d’un balcon de la préfecture, demandé « pardon » rajoutant « au bout de tant d’années, c’est à moi que revient l’honneur de dire, au-delà de ma petite personne, au-delà des fonctions, toutes mes excuses au peuple guyanais ».

La foule massée devant la préfecture a salué les excuses de la ministre des Outre-mer, à Cayenne, le 30 mars 2017. Pierre Olivier/RFI