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Bénin Alimentation Agriculture et Pêche Femmes consommation

Publié le • Modifié le

L'akpan, le «yaourt» végétal béninois qui a du potentiel

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Dans un bol ou en sachet à emporter, l'akpan se vend 100 francs CFA pour 20 centilitres. RFI/Aurore Lartigue

Très prisé des Béninois et source importante de revenu pour les femmes qui le produisent et le vendent, l'akpan a beaucoup d'atouts. Mais ce yaourt végétal local à base de maïs ou de sorgho reste un produit artisanal. Le verrons-nous un jour dans nos supermarchés européens ? Reportage.


« Avant les opérations de déguerpissements, il y en avait plein au bord de cette rue », indique Carole Sacca, co-auteure d'une thèse sur l'akpan à l'université d'Abomey-Calavi. Maintenant, il faut jouer au chat et à la souris avec les vendeuses ambulantes dans les méandres d'un marché de Cotonou. « Par ici ! », nous intime-t-on, en désignant une ruelle encombrée.

Coincée entre deux stands, la petite table installée par Ramatou a du mal à contenir son mince attirail : quelques boîtes de lait concentré, une petite glacière pour les glaçons, un seau en plastique rempli de sucre, un autre pour la vaisselle et enfin un seau au contenu blanc comme du yaourt, le fameux akpan. Pour 100 francs CFA, à peine 15 centimes d'euros, petits et grands viennent chercher un petit bol ou un sachet en plastique de 20 centilitres de cette mixture de maïs fermentée pour leur goûter ou leur dessert. A la fin de la journée, le seau de Ramatou sera vide ou presque.

Le stand de Ramatou sur ce marché de Cotonou tient en une petite table et quelques seaux. RFI/Aurore Lartigue

L'histoire de ce yaourt artisanal de maïs (plus rarement de sorgho) ressemble un peu à celle de la tarte tatin. « L'akpan vient des populations Goun de Porto-Novo, raconte Carole Sacca. Une fois, une femme préparait un produit qu'on appelle l'akassa [une pâte de maïs qui se mange avec de la sauce et une viande ou du poisson, NDLR], mais elle a raté la cuisson. Donc au lieu d'avoir quelque chose de complètement cuit, elle a eu quelque chose de mi-cuit. Ne sachant plus quoi en faire, elle l'a transformé en une boisson en ajoutant des boissons, du sucre et du lait. C'est de là qu'est né l'akpan. »

Carole Sacca, co-auteure d'une thèse sur l'akpan. RFI/Aurore Lartigue

Depuis, ce yaourt à boire à la consistance légèrement visqueuse et au goût acidulé est très prisé « des enfants comme des personnes âgées de toutes les classes sociales en zone urbaine », précise Carole Sacca qui a réalisé une étude sur les habitudes de consommation de l'akpan.

« La technologie utilisée est rudimentaire. La qualité du produit est donc très variable », explique Joseph Hounhouigan, technologue alimentaire, directeur du laboratoire de sciences des aliments de la faculté d'agronomie d'Abomey-Calavi. Mais l'akpan ne manque pas d'atouts : désaltérant, il est très consommé pendant la période sèche, il est particulièrement bon marché et il peut constituer une alternative pour les personnes intolérantes au lactose.

Comme le bissap sénégalais, l'akpan a donc fait l'objet de l'attention de chercheurs avec le projet AFTER (African Food Tradition rEvisited by Research), financé par l'Union européenne au titre du 7e programme-cadre de recherche et exécuté par le Cirad (Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement). « Nous avons travaillé sur l'akpan parce c'est l'un des produits de transformation du maïs au Bénin et que le maïs est la principale céréale consommée dans le pays, précise le technologue alimentaire. Et qu'il fait l'objet d'un artisanat alimentaire très important. Les populations, surtout les femmes, qui n'ont pas un métier en tant que tel, valorisent le savoir-faire acquis dans leur village d'origine en milieu urbain. Et ça génère beaucoup de revenus. »

Avec ce type de programme, l'Europe apporte donc son savoir-faire à l'Afrique, tout en offrant de nouveaux débouchés à ces produits issus d'une agriculture familiale.

De l'akpan avec du lait concentré et des glaçons. RFI/Aurore Lartigue

Traditionnellement, seules les femmes produisent et vendent l'akpan. Et elles connaissent sa rentabilité économique. D'ailleurs, difficile parfois d'accéder au processus de fabrication, certaines craignant de se faire chiper leur précieuse affaire.

« Nous avons donc décidé d'accompagner les productrices pour les aider à valoriser l'akpan », rapporte Joseph Hounhouigan. L'idée : partir des procédés traditionnels qui ont une grande valeur ajoutée et moderniser le procédé de fabrication en apportant la technologie. Standardiser le processus pour lui assurer une qualité sanitaire et nutritionnelle optimale ainsi qu'une plus grande régularité. Ici par exemple, les chercheurs se sont notamment intéressés à la phase de la fermentation. « Dans le procédé moderne, en 24 heures vous avez l'akpan, alors que dans le procédé traditionnel, il faut 72 heures et certains gestes sont pénibles », commente Carole Sacca. En gros, faire passer un produit traditionnel au niveau supérieur et pourquoi pas à terme permettre une fabrication à grande échelle et la commercialisation du produit hors des frontières du Bénin et d'Afrique.

Pour Véronique, la production et la vente d'akpan est une affaire rentable. RFI/Aurore Lartigue

Le soleil de midi tape sur le toit en tôle des gargotes où les étudiants de l'université viennent se restaurer. Derrière ses énormes seaux, Véronique, qui s'est sédentarisée dans ce local, ne chôme pas. Jacob en est déjà à son deuxième bol d'akpan agrémenté de lait, de sucre et de glace. Ce sera même son repas de midi. Deux fois moins cher qu'un yaourt classique, c'est aussi une façon de ne pas se ruiner quand on est étudiant. « Et ici il est vraiment bon, de très bonne qualité ! », explique-t-il. A côté de lui, des chercheurs de l'université ont l'habitude de venir s'attabler chez Véronique pour prendre leur dessert. « C'est désaltérant et nutritif », commente l'un d'eux qui réitère ce rituel cinq fois par semaine. Pour préparer les 20 litres d'akpan qu'elle vend par jour, la jeune femme a besoin de 30 kilos de maïs par semaine, achetés 170 francs CFA le kilo. A ce régime-là, à la fin de sa semaine, elle peut espérer avoir dégagé un bénéfice de 13 000 francs CFA, un peu moins de 20 euros. On est loin de la fortune certes, mais au-delà du salaire moyen béninois qui tourne autour de 60 euros bruts par mois.

Dans la gargote de Véronique, c'est l'heure du dessert. RFI/Aurore Lartigue

« On se rend compte que ce produit est passé du stade artisanal à un marché de plus en plus formel, en ce sens qu'il y a des femmes qui ont acquis un certain potentiel d'investissement, qui font de l’akpan pour le vendre dans les supermarchés, les épiceries, analyse le professeur Hounhouigan. Elles le mettent dans des emballages comme des yaourts et elles vont le déposer dans un supermarché. Alors que dans le système traditionnel, celle qui produit et qui est obligée de se déplacer d'un lieu à un autre pendant toute la durée où elle vend n'est occupée qu'à cela, celles qui produisent de l'akpan pour le vendre dans des supermarchés peuvent livrer leur produit au supermarché et rentrer chez elles pour continuer la production. Donc il y a un changement dans le mode de distribution qui libère la main-d'œuvre pour d'autres activités ou pour produire encore plus. »

Alors pourra-t-on un jour acheter de l'akpan dans les supermarchés européens ? Pourquoi ne pas développer une gamme d'akpan en bouteille sur la base des habitudes de consommation traditionnelles : nature, au lait, avec du sucre, voire parfumé. Comme une sorte de yaourt à boire.

Breveter la technologie et trouver des marques pour se l'approprier et commercialiser le produit. Voilà l'objectif. Mais pour cela, il faut que des productrices, des transformateurs, des entrepreneurs s'emparent du procédé de fabrication « modernisé ». Pour l'instant, le délai de conservation fait encore tiquer : « Deux semaines, alors que les entrepreneurs voudraient que le produit se conserve 21 jours à un mois. C'est sur cet aspect-là que nous réfléchissons. Mais c'est à double tranchant, pointe Carole Sacca. Si l'on introduit des conservateurs, le produit devient plus intéressant pour les entrepreneurs, mais on perd l'aspect bio. » Pas vraiment l'esprit de départ de la boisson.


« Depuis des générations, les femmes sont majoritaires dans l'agroalimentaire »

Marthe Montcho, auteure du blog Agriculture au féminin et étudiante à l'Ecole doctorale de la faculté des sciences agronomiques de l'université d'Abomey-Calavi.

Marthe Montcho et le prototype de la version papier de son blog consacré aux femmes et à l'agriculture. RFI/Aurore Lartigue

RFI : Au Bénin, l'agriculture est le secteur le plus important de l'économie béninoise. Il occupe autour de 75% des actifs. Quelle est la place des femmes ?

Marthe Montcho : Aujourd'hui, beaucoup de femmes s'intéressent encore à l'agriculture. Et ce pour plusieurs raisons : premièrement, ça leur permet de nourrir leur famille, d'assurer sa sécurité alimentaire, et en même temps, elles apportent le surplus qu'elles produisent au marché pour le vendre. Et ça permet de couvrir les besoins pour la scolarisation des enfants, les frais de santé, tout ça. Donc beaucoup de femmes vivent de l'agriculture.

Les productrices d'akpan sont essentiellement des femmes. Y a-t-il une raison à cela ?

Depuis des générations au Bénin, les femmes sont majoritaires dans le secteur agroalimentaire. La production de la transformation du néré, la moutarde locale, la production de l'huile rouge, du gari, de l’akpan, c'est toujours les femmes. Et on constate d'ailleurs qu'elles apportent leurs innovations : de nouvelles méthodes, de nouvelles techniques. Il y a beaucoup de choses qu'elles font, mais souvent sans savoir que ce sont des innovations, que ce sont de nouvelles pratiques qui pourraient intéresser. Quand on va chez elles, on voit que presque tout ce qu'on apprend ici à l'université, elles le pratiquent déjà d'une autre manière, sans peut-être le savoir. Elles n'ont pas la théorie, mais elles pratiquent par expérience.

Quels sont les freins pour les femmes agricultrices au Bénin ?

Premièrement, il y a l'accès à la terre puisque sans la terre on ne peut pas faire d'agriculture. Or, avec nos traditions, c'est très rare de voir des femmes propriétaires terriennes. Souvent dans la famille, ce sont les hommes qui ont droit d'héritage sur la terre. Ce qui fait que certaines femmes ont la volonté de devenir agricultrices, mais elles n'ont pas de droit sur la terre de leur père. C'est leur frère qui ont le droit sur la terre. Après, plus généralement, il y a le problème de crédits. C'est vrai que l'Etat essaie d'améliorer les choses [mis en place il y a trois ans, le Fonds national de développement agricole a vocation à financer l'agriculture au Bénin, NDLR], mais jusqu'à lors, beaucoup d'institutions financières, de banques sont très réticentes quand il s'agit de financer l'agriculture parce qu'ils se disent que c'est un métier à risque. C'est un métier qui est dépendant du climat. Avec le changement climatique, la période de la saison sèche devient de plus en plus longue. Or, cela affecte les rendements. Il y a aussi les problèmes d'insectes dévastateurs. A part ça, on a le problème du marché au Bénin. Il va falloir faire une grande sensibilisation pour inciter les gens à consommer les produits du Bénin. Il faut promouvoir les produits locaux. Dans les grandes villes, les gens ont plus de facilités à aller vers les produits importés parce que ça attire plus, l'emballage est bien fait. Or, nos productrices n'ont pas assez de moyens pour améliorer leur emballage. La production est traditionnelle.

Avec l'akpan, on voit que les productrices sont aussi des entrepreneuses qui gèrent leur affaire. L'agriculture peut-elle être un vecteur d'émancipation pour les femmes ?

Au Bénin, la majorité des femmes sont indépendantes du point de vue financier. Les femmes béninoises sont très battantes. Que ce soit en ville ou à la campagne, on voit la détermination des femmes à améliorer leurs activités, à contribuer à la scolarisation de leurs enfants, à faire tout pour la bonne marche du foyer. Elles sont partout à la fois : tantôt tu les vois au champ, peu de temps après, tu les vois au marché, puis dans l'unité de fabrication de gari. Elles sont très dynamiques.

De l'akpan à base de sorgho. RFI/Aurore Lartigue

 

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