rfi

À l'écoute
  • Direct Monde
  • Direct Afrique
  • Dernier journal Monde
  • Dernier journal Afrique
  • Dernier journal en Français facile
  • Dernier journal Amériques - Haïti
  • Syrie: un général russe tué lors d'un bombardement du groupe EI près de Deir Ezzor (agences)
  • Sénégal: le nouveau khalife des Tidjanes, Serigne Mbaye Sy Mansour, remplace le khalife Al Amine décédé vendredi
  • Irak/Kurdistan: Bagdad demande aux pays de ne traiter qu'avec lui pour l'achat de pétrole (médias d'Etat)
  • France/Sénatoriales: la majorité de droite confortée lors du scrutin de ce dimanche (Gérard Larcher/président sortant du Sénat)

Humanitaire Burundi Haïti

Publié le • Modifié le

Aide humanitaire: la «localisation» en question

media
Des réfugiés burundais photographiés le 10 avril 2015 au Rwanda. AFP PHOTO / STEPHANIE AGLIETTI

Comment rendre plus visibles les chercheurs et acteurs des pays du Sud dans les réflexions sur l’aide humanitaire ? Le Fonds Croix-Rouge française et le Monde diplomatique ont organisé une table ronde le 15 mars à Paris pour écouter des chercheurs européens et africains qui travaillent sur l’efficacité et la « localisation » de l’aide, un thème en vogue, qui vise à rendre les appuis plus efficaces en les rapprochant des zones de crise.


Moins de 2 % de l’assistance humanitaire annuelle est parvenue en fin de course aux acteurs locaux entre 2007 et 2013, selon un rapport d’Oxfam publié en 2015, Turning the humanitarian system on its head. D’autres constats, tout aussi inquiétants, faits par le Bureau de coordination de l’aide humanitaire (OCHA) des Nations unies en 2016, comme par le réseau d’ONG du Sud NEAR, ont incité le Fonds Croix-Rouge française à organiser le 15 mars à Paris, avec Le Monde Diplomatique, un débat sur les grands questionnements en cours dans le monde de l’aide humanitaire.

La « localisation » vise à faire passer l’aide internationale par les acteurs des pays concernés pour avoir plus d’efficacité en période d’urgence. En effet, il faut compter sept jours avant qu’un dispositif international puisse atteindre une zone frappée par un séisme, un cataclysme ou une guerre.

Ce besoin de se rapprocher du terrain a incité d’anciens membres de Médecins sans frontières (MSF) à fonder une Alliance pour l’action médicale internationale (Alima), visant à passer des « French aux African doctors ». Marion Pechayre, docteure en anthropologie, a étudié la relation nouée en 2009 entre Alima et Bien-être de la femme et de l’enfant (Befen), une association nigérienne lancée en 2002 par des étudiants en médecine pour apporter des soins dans les quartiers pauvres de Niamey. Elle décrit une forme de « symbiose », même si Alima reste « perçue comme une structure étrangère », avec une équipe de deux Congolais, une Française et un Malien. Les budgets de Befen ont triplé entre 2010 et 2014, tandis que « ce partenariat agit comme un outil de marketing pour Alima, car travailler avec un acteur du Sud est dans l'air du temps et plaît aux bailleurs de fonds ».

Nouveau rapport de dépendance

Et ce, au risque de voir les ONG du Sud piégées dans un nouveau rapport de dépendance à l’égard de leurs grandes sœurs du Nord, a souligné la chercheuse Sadio Ba Gnign, de l’Université Gaston Berger de Saint-Louis (Sénégal).

Autre effet pervers de l’aide : tourner pour elle-même afin de pérenniser ses propres canaux et institutions, dans un business devenu global. Ainsi, la chercheuse rwandaise Emeline Uwizeyimana a rappelé que dans le camp de réfugiés burundais de Mahama, au Rwanda, une seule ONG « locale » est active sur les 16 présentes. Il s'agit de la la Maison Shalom, ONG burundaise dirigée par Marguerite Barankitse, étant la plus appréciée par les réfugiés car la plus proche de leurs préoccupations – scolarisation des enfants et soutien des villages alentour, notamment. Par ailleurs, les deux tiers du budget drainé pour les besoins du camp vont à la « logistique » des ONG elles-mêmes, l’autre tiers allant aux bénéficiaires.

Daouda Diouf, directeur de l’ONG sénégalaise ENDA Santé, une structure fondée en 1978 à Dakar et qui s’est implantée dans 40 pays sur plusieurs continents, a exprimé en ces termes le malaise des acteurs du Sud : « Nous vivons un stade de contournement des ONG du Nord qui ont de plus en plus de mal à légitimer leur statut d’intermédiaires entre les bailleurs de fonds et les acteurs locaux. On ne peut plus dire que les ONG du Sud n’ont plus les capacités techniques ou de gestion pour capter les ressources dans les guichets de coopération du Nord. Du coup, les ONG du Nord viennent planter leur drapeau et cherchent des statuts locaux dans nos pays, pour entrer en concurrence avec nous. D’où une guerre de territoire dont il faut sortir car nous avons besoin de travailler en complémentarité ».

Une volonté politique forte

Garry Conille, ancien Premier ministre en Haïti et sous-secrétaire général des programmes et opérations de la Fédération internationale de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge (FICR), pointe un autre effet pervers de l’aide internationale après le séisme de 2010 dans son pays. « On ne peut plus définir les succès par le nombre de personnes ayant reçu de l'aide, dit-il. Lorsque j’ai demandé en 2012 en tant que chef du gouvernement un bilan sur notre capacité à réagir si un autre séisme survenait, la réponse a été claire : Haïti était moins capable de faire face à l’urgence qu’avant 2010, parce que la réponse donnée par la communauté internationale a laissé les systèmes locaux plus fragiles qu’ils ne l’étaient auparavant. »

La solution implique une volonté politique forte, relève de son côté Yvan Conoir, un consultant qui enseigne la gestion des projets humanitaires à l’Université de Laval, au Québec. « Le Rwanda a mis une dizaine d’ONG françaises dehors après le génocide de 1994, un acte de souveraineté fort, explique-t-il. Ensuite, il a imposé aux ONG étrangères des contrats de performance avec des objectifs chiffrés. Je suis très surpris d’apprendre aujourd’hui que le camp de réfugiés de Mahama ne compte plus qu’une ONG locale, la Maison Shalom. »

Poursuivant sa réflexion, cet homme de terrain insiste aussi sur le fait que « la localisation de l’aide commence souvent par une affirmation souverainiste forte, comme en Turquie, où se trouve la plus grande population réfugiée syrienne, sans ONG internationale sur place. La Croix rouge turque et des fondations musulmanes locales font le travail. Les Turcs veulent des moyens financiers pour organiser eux-mêmes les services. En Ukraine, c’est la même chose : 1,7 million de personnes déplacées y vivent, sans qu’il y ait un seul camp de réfugiés, car toutes les autorités se sont occupées de les loger ». En Ethiopie, l’Etat a également pris l’aide humanitaire en mains. « Quand l’Etat est fort, le local est fort », conclut Yvan Conoir, apportant un début de réponse aux nombreuses questions posées lors de cette table-ronde.

Chronologie et chiffres clés