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Droits des femmes Tunisie

Publié le • Modifié le

Tunisie: Néziha Labidi, du procès de Bobigny au palais de Carthage

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Nézhia Laabidi est la ministre tunisienne de la Femme, la Famille et l'Enfant depuis août 2016. RFI/Chanda

Chargée de la condition féminine dans le gouvernement tunisien, Néziha Labidi est une ministre engagée et progressiste. Mais les associations féministes locales doutent de sa capacité à engager des réformes audacieuses pour s'assurer que les femmes tunisiennens puissent continuer à avancer sur le chemin de leur émancipation. A-t-elle les moyens de ses ambitions, face à l'influence grandissante des partis religieux sur l'espace social ? Rencontre.


« Je suis une femme libre dans un pays libre », aime répéter la Tunisienne Néziha Labidi aux journalistes qui l’interrogent sur sa marge de manœuvre en tant que ministre de la Femme, de la Famille et de l’Enfance dans un pays où les islamistes sont aux portes du pouvoir. Elle rappelle que le féminisme est ancré dans la tradition tunisienne. La nouvelle Constitution (janvier 2014) conforte, selon elle, l’avance que ce pays a prise sur les autres Etats du continent africain dès 1956, lorsque l’ancien président Habib Bourguiba a promulgué le très avant-gardiste Code du statut personnel (CSP) abolissant la polygamie et la répudiation et donné aux femmes la possibilité de demander le divorce judiciaire. Elle cite aussi le rôle majeur que les Tunisiennes ont joué pendant la Révolution du Jasmin (2011), qui a mis fin à la dictature de Ben Ali et qui a permis aux Tunisiens d’accéder à des libertés fondamentales telles que la liberté d’expression, la liberté de la presse, la liberté d’association. Aujourd'hui, les femmes, comme les hommes, peuvent manifester dans les rues de Tunis sans être inquiétées…

C’est une situation unique, mais elle est mise à mal par la montée inexorable des partis religieux qui s'intéressent davantage au code vestimentaire des femmes et aux bonnes mœurs qu'à leur libération. Si la ministre reconnaît la réalité du constat, elle s'empresse de signaler que cette pression islamiste ne la gêne pas dans le travail qu’elle fait au quotidien avec les autres ministres et au Parlement. « N’oubliez pas, rappelle-t-elle, je fais partie d’un gouvernement d’union nationale. Tous les partis représentés au gouvernement ont signé la feuille de route de Carthage qui nous engage à avancer dans un esprit de consensus. C’est ce qui fait la force de la Tunisie actuelle. » « Quand le matin les ministres arrivent dans leur ministère respectif, ils oublient leurs partis et chaque ministre ne pense qu’à la patrie », ajoute-t-elle.

On aimerait bien croire Madame la ministre. Petite femme au regard strict, d’une grande vivacité intellectuelle et manifestement contente de parler aux journalistes, Néziha Labidi est reconnue dans son pays comme une ministre compétente et intègre, bien qu'elle soit issue de l’ancien régime. Elle se proclame « destourienne » (en référence à l’héritage d’Habib Bourguiba), mais c’est sous l’égide de Ben Ali qu’elle a fait ses premiers pas en politique. Aujourd’hui, elle est membre du parti Al Moubadara (ce qui signifie « L’Initiative ») créé après la chute du dictateur par un cacique du régime déchu, Kamel Morjane, ancien ministre de la Défense et des Affaires étrangères. En août 2016, elle est entrée dans le gouvernement à la faveur de la nomination d'un nouveau Premier ministre, censée donner un second souffle à la présidence de Beji Caïd Essebsi.

Racines tunisiennes du féminisme

Le gouvernement tunisien compte aujourd’hui 8 ministres femmes sur un total de 40, un objet de grande satisfaction pour la féministe Néziha Labidi. « Les femmes au gouvernement ne sont pas des ministres alibis, insiste-t-elle, puisque plusieurs d’entre nous sont chargées des portefeuilles de premier plan tels que les finances, la santé publique, l’énergie et les mines… »

Défilé de femmes à Tunis, le 8 mars 2014. Le procès des policiers auteurs du viol de Meriem est devenu un symbole de la lutte contre les violences envers les femmes en Tunisie. REUTERS/Zoubeir Souissi

Elle-même dirige un ministère prestigieux, dont le nom est associé aux avancées de la condition féminine survenues depuis l’indépendance de la Tunisie en 1956. Qui plus est, ce ministère, elle le connaît bien, car elle y a travaillé dans les années 1990 et 2000, notamment en tant que directrice de la Coopération internationale. Mais c'est en France que celle-ci a gagné ses premiers galons de militante féministe, alors qu'elle y faisait ses études. Arrivée à Paris dans les années 1970 où elle avait suivi ses parents, elle a fait des études de droit à l’université d’Assas, avant de revenir au pays en 1985.

« J’étais au tribunal de Bobigny en 1972, se souvient la ministre, lorsque s’y déroulait le procès contre l’avortement qui a fait date, avec à la barre la célèbre avocate franco-tunisienne Gisèle Halimi. » Trois ans plus tard, elle a battu les pavés de Paris pour soutenir Simone Veil qui luttait pas à pas au Parlement français afin de faire passer sa loi en faveur de l'interruption volontaire de grossesse (IVG). C'était des moments exaltants pour la jeune femme qu’elle était à l’époque. Elle a découvert la pensée féministe grâce à des rencontres, mais aussi des lectures. « Le Deuxième sexe (Gallimard, 1949) de Simone de Beauvoir et La Politique du mâle (Seuil, 1983) par l’Américaine Kate Millett, ont beaucoup compté pour moi, raconte-t-elle, car ils m'ont permis de prendre conscience de l’aliénation du corps de la femme dans les sociétés modernes. » Mais Néziha Labidi n’oublie pas pour autant ce qu’elle doit à ses racines tunisiennes.

« Je porte aussi en moi, affirme-t-elle non sans fierté, la tradition tunisienne en matière de droits de femmes. Celle-ci n’a pas commencé avec Bourguiba en 1956. Saviez-vous que c’est dès le XIIe siècle que la polygamie a été bannie dans certaines régions du Maghreb ? Comme les autres Tunisiennes, je suis héritière de ce qu’on appelle l’esprit du "contrat kairouanais" qui s’exerce depuis le Moyen-Age permettant aux femmes de Kairouan (ville tunisienne) d’exiger être l’épouse unique. Je me sens aussi très proche d'un réformateur comme Tahar Haddad qui a fait souffler un vent d’esprit émancipateur dans la Tunisie coloniale. Beaucoup ne le savent pas, mais son livre La femme tunisienne devant la loi et la société, paru en 1930, a servi de base au CSP promulgué par Bourguiba trois décennies et demie plus tard. »

Attendue au tournant

Sa nomination il y a huit mois à la tête du ministère de la Femme, de la Famille et de l’Enfance, Néziha Labidi l’a vécue comme l’aboutissement d’un parcours personnel hors norme pour une femme arabe de classe moyenne. Elle sait toutefois que ce n’est pas un ministère facile. « Je sais que je suis attendue au tournant, à la fois par les féministes tunisiennes et les partis religieux », confie-t-elle.

Si pour les femmes du monde arabe, la Tunisie est un modèle à cause du CSP, les Tunisiennes, elles, estiment que la tradition féministe est en train de s'essouffler dans leur pays, faute d'avoir su se renouveler. Elles réclament à cor et à cri l’approfondissement des acquis de 1956 et plus concrètement des réformes nouvelles pour améliorer notamment le sort des femmes rurales ainsi que celui des femmes qui travaillent dans les usines. Les dossiers s’accumulent sur le bureau de la ministre : le dossier sur la parité, un autre sur l’institutionnalisation du genre et le dernier – the last but not the least – celui sur la lutte contre les violences dont les femmes sont encore victimes dans le pays de Bourguiba et de Tahar Haddad.

Les féministes tunisiennes dénoncent l’inégalité dans l’héritage et fustigent les gouvernements successifs de ne pas avoir su dépasser les préceptes de la charia qui stipulent notamment que l’homme hérite du double de la femme. La revendication pour la parité politique est aussi une question sensible dans un pays comme la Tunisie où les femmes jouent traditionnellement un rôle important dans la vie économique, grâce au taux de scolarisation élevé des filles, estimé à plus de 91% selon l’Unesco. Le dossier a pris une ampleur particulière depuis la révolution de 2011 qui fut un mouvement véritablement « mixte », avec des femmes au premier plan de la contestation. Mais aux élections qui ont eu lieu depuis, les partis politiques n’ont pas été au rendez-vous de la parité politique.

Or, selon les observateurs, la véritable épreuve du feu qui attend la ministre, c’est le passage à l’Assemblée nationale de la loi destinée à réprimer les violences faites aux femmes. Les observateurs attendent depuis un an que l’exécutif s’en saisisse. « Il s’agit d’abroger la loi relative aux violences sexuelles qui énonce que si le coupable se marie avec la victime, les poursuites s’arrêtent », explique la grande spécialiste de la Tunisie, Sophie Bessis. « C’est typiquement un dossier, ajoute l’experte, que le ministère de la Femme devrait piloter, mais avec les salafistes soufflant sur le cou du gouvernement, la ministre chargée de la condition féminine n’a pas la marge de manœuvre requise. » Les associations féministes qui travaillent sur le terrain se disent déçues, même si elles reconnaissent que l’administration est aujourd’hui plus sensible aux souffrances des victimes.

« La ministre s’est montrée particulièrement réactive, lorsque la dernière affaire de violence sexuelle impliquant une jeune fille de Kairouan a éclaté en octobre dernier », se souvient pour sa part la journaliste Henda Chennaoui, qui suit les dossiers liés à la condition féminine au sein de l’agence d’information tunisienne Nawaat. Revenant sur cette affaire, elle explique que « cette jeune fille, qui s'appelle Hajer, avait été violée par trois membres de sa famille. Elle a été prise en charge par le délégué de l’Enfance, une enquête a été menée en bonne et due forme pour pouvoir poursuivre les violeurs qui ont été depuis arrêtés. » « Mais l’opinion publique attend plus, poursuit la journaliste. Face au lobby des conservateurs, l’opinion attend une stratégie claire et imaginative, des réformes audacieuses et une communication plus efficace sur les menaces que font peser les partis religieux sur les droits et les libertés des Tunisiennes. »

Parions que cet appel à « l'imagination au pouvoir » ne laissera guère insensible la ministre Néziha Labidi. N'a-t-elle pas obtenu ses premiers galons de militante féministe dans la France libérale de l'après-mai 1968 ?

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