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Publié le • Modifié le

Les 1001 visages de la censure culturelle en Afrique

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Julien Mabiala Bissila, ici aux Francophonies en Limousin, témoigne de la difficulté qu’il a eue à mettre en scène au théâtre son texte centré sur le procès des « disparus du Beach » pendant la guerre civile de 1997 au Congo-Brazzaville. © Soeuf Elbadawi / Fonds W.I.

Objets sous séquestre, le numéro 105 de la revue Africultures, explore le thème de la censure et de l’autocensure culturelle en Afrique. Artistes, journalistes ou producteurs de spectacles parlent des sentiers sinueux qu’ils empruntent pour produire leurs œuvres. Parmi les plus connus, Boubacar Boris Diop, Raharimanana, Koulsy Lamko, Nabil Ayouch… Avec Soeuf Elbadawi et Anne Bocandé, qui ont codirigé l’ouvrage, décryptage des rapports de force complexes qui régissent le monde de la création.


Agressions, arrestations, prison, assassinats... Qu’elle émane de l’ancienne puissance coloniale ou des autorités des pays indépendants, la censure culturelle en Afrique a souvent été « très brutale », rappellent dans leurs préfaces Anne Bocandé et Soeuf Elbadawi, les rédacteurs en chef d’Africultures qui ont codirigé l’ouvrage Objets sous séquestre. Il n’existe pas d’encyclopédie en la matière, et le premier mérite de ce numéro est de rappeler à nos mémoires endormies le nombre impressionnant d’artistes, d’œuvres ou d’entreprises étouffés dans l’œuf, dans toutes disciplines et tous espaces linguistiques.

C’est par décret que le ministre français de l’Intérieur, Raymond Marcellin, interdit Main basse sur le Cameroun, l’essai de Mongo Beti sur les affres de la néo-colonisation (1972). Le cinéaste mauritanien Med Hondo fut régulièrement inquiété, de Soleil Ô (1970) à Sarraounia (1986), qui met en scène l’extrême violence de la colonisation militaire au Niger. Dans un autre registre, Visages de femmes, le film « érotisant » de l’Ivoirien Désiré Ecaré provoqua un énorme scandale à sa sortie en Afrique (1985). Et parmi les musiciens sujets à divers tracas, on peut citer Fela Ransome Kuti, Myriam Makeba, Alpha Blondy… Entre autres.

« L'urgence de dire »

Certains ont payé de leur vie leur engagement : le poète nigérian Ken Saro-Wiwa, écologiste avant l’heure, exécuté pour s’être opposé aux intérêts pétroliers en pays ogoni (1994) ; Norbert Zongo, le journaliste burkinabè assassiné pour avoir informé sur la corruption au plus haut niveau de l’Etat (1998) ; et l’Algérien Tahar Djaout, éliminé pendant la décennie noire (1993). Tahar Djaout qui écrivait : « Le silence, c’est la mort. Et toi, si tu parles, tu meurs. Si tu sais, tu meurs. Alors, parle et meure. »

L’urgence de dire, titre du témoignage de Julien Mabiala Bissila, va dans ce sens. L’auteur de Crabe Rouge (2013), un texte centré sur le procès des « disparus du Beach » pendant la guerre civile de 1997 au Congo-Brazzaville, raconte la difficulté qu’il a eue à le mettre en scène au théâtre. Il a vu son équipe se désister au fur et à mesure, jugeant l’exercice trop dangereux.

« Les fêlures du silence »

Il n’y a pas « les bons et les méchants, les artistes résignés et les subversifs », défend Anne Bocandé. Mais, la censure « naît de nos renoncements, de nos manquements, de nos peurs intimes ». Il est souvent difficile pour les gens de parler de la censure qui les a frappés. Ils en ont tellement intériorisé les paramètres qu'ils n'arrivent plus à mettre les mots pour l'exprimer.

Cette blessure intérieure qui ne laisse jamais en paix et qu’un rien peut raviver, le poète et dramaturge Raharimanana, qui explore depuis vingt ans l’histoire des crimes commis par la France en 1947 à Madagascar, a accepté d'en parler dans l’article intitulé Les fêlures du silence. « Après le drame, dit-il, la victime souvent se tait et laisse le bourreau maître du récit de l’acte. »

Inversement, Nabil Ayouch, dont le film Much Love a été interdit de diffusion l’an dernier au Maroc, et dont l’actrice, violentée, a dû s’exiler, estime dans l’interview qu’il a accordée à la revue que la censure peut être contournée plus facilement aujourd’hui, dans la mesure où les œuvres sont vues de plein d’autres manières, notamment sur les réseaux sociaux.

La règle des Trois petits singes

Ris'ezi, performance de l'artiste Cheikh à Moroni © Soeuf Elbadawi / Fonds W.I

« Même si l’opinion arrive à percer l’écran et à connaître le sort réservé à l’œuvre ou à la parole subversive, la censure d’Etat perdure sur le continent », poursuit Anne Bocandé, pour qui les défenseurs du politiquement correct paraissent avoir gagné sur ceux de la liberté de création. Le mot « censure » tend à disparaître des discours officiels, mais la pratique a pris  d'autres formes : la tendance principale qui se dégage de la revue est surtout « l’autocensure », un mécanisme subtil face auquel « la société a du mal à réagir ». 

« Néantiser une œuvre est un art en soi, renchérit Soeuf Elbadawi. Et l’empêcher d’exister ne nécessite pas forcément d’user du fouet dans l’espace public. (...) Les pouvoirs ne renoncent jamais qu’à moitié à cette vieille pratique, dit-il, [mais le temps] où l’Etat décidait de qui devait parler et de qui devait se taire » est en partie révolu. A la place, jeux de manipulations, banalisation des faits... Les gens, à force d’être acculés au silence, renoncent peu à peu à leur capacité d’indignation. « On enterre ce qui dérange. »

Du compromis à la compromission

« Je n’ai pas vu, pas entendu, pas su ». C’est la règle des Trois petits singes, variable d'un dicton chinois très usité aux Comores, notamment à l’œuvre lors du génocide au Rwanda où les intellectuels ont brillé par leur indifférence. Une connivence où se mêlent les intérêts des individus et des groupes au pouvoir. « Les choses se passent souvent, rappelle Elbadawi, par le truchement du citoyen, du voisin, du collègue zélé, du petit chef de quartier... Ils jouent sur le narcissisme des petits intérêts, des petites différences pour satisfaire la demande fantôme d’un commanditaire situé en haut de la pyramide. Et deviennent les maillons d’une chaîne complexe où la responsabilité individuelle reste à questionner car elle participe aussi du bâillonnement. »

Soeuf Elbadawi est intarissable sur les difficultés auxquelles il s’est lui-même heurté en tant qu’artiste quand il a voulu ériger en 2014 sur la Place de France à Moroni une stèle en mémoire du « Visa Balladur, un crime d’Etat qui a provoqué des milliers de morts aux Comores », dit-il. Alors qu’il avait eu au départ la bénédiction du maire, une série d’intermédiaires plus royalistes que le roi ont fini par faire capoter son projet.

« Le censuré devient aussi parfois son propre censeur », reprend Anne Bocandé, évoquant son interview de Boubacar Boris Diop, La littérature ne fait plus peur, dans laquelle l’écrivain sénégalais parle de « centre invisible [qui tracerait] dans la tête des lignes rouges à ne pas franchir ». Par des mécanismes souvent inconscients, de glissements en glissements pour arriver au consensus, on passe sans forcément s’en rendre compte du compromis à la compromission. Et donc à des créations transformées.

« La privation de sens est la forme la plus subtile du lavage de cerveau, car elle s’opère à l’insu de la victime », affirme Bernard Noël cité dans une contribution. De plus, l’usage biaisé de la langue, pratiqué par les maîtres à penser, finit par l’évitement de tout débat ou sujet à problème. Un phénomène qui ne peut que s’accroître alors qu’un déluge d’information s’abat sur nos cerveaux et que vont de pair fabrique de l’opinion et opérations de communication. Pour le journaliste Daniel Brown, c'est dans cet espace où le divertissement est roi que « la parole a énormément de mal à se faire entendre lorsqu’elle devient critique ». 

En Tunisie, Fadhel Jaïbi et Jalila Baccar ont dû réécrire leur spectacle Amnesia en 2011 : « Il ne fallait pas parler du disque dur de notre héros, parce que Ben Ali était un fanatique des ordinateurs et d’informatique. » © Mohamed Frini

Nouvelles censures morales et sociétales

« Médiocratie », formatage, mimétisme, dictature du bon goût... A l’heure de l’ultralibéralisme, l’artiste doit encore se transformer en gestionnaire de business plan. « La bête se niche rarement là où on le pense, ce qui la rend redoutable », dit Anne Bocandé à propos de la production des œuvres au quotidien, et notamment du rapport complexe des écrivains avec les maisons d’édition occidentales. Le circuit des œuvres littéraires francophones en Europe, selon Raharimanana, « vise à l’occidentalisation de l’écriture ».

La critique n’est pas nouvelle, et il en va de même depuis longtemps pour le cinéma... Mais elle est largement partagée par d’autres auteurs de la revue. Koulsy Lamko, auteur, dramaturge et entrepreneur culturel, parle de « vassalisation ». Comment créer, dit-il en substance, dans un contexte néocolonial où la loi du marché ne laisse émerger que « des œuvres bâtardes » ? Comment vivre dans un tel écart, en attente de potentiels financements par les circuits officiels ou para-officiels, en particulier français ? Faut-il y renoncer ou tenter de contourner les interdits avec les conséquences que l’on sait ?

A ces cas de censure et d'autocensure, multiformes, il faut ajouter plus récemment la menace, et non des moindres, que font peser les courants puritains, sur l’avenir de la danse du ventre en Egypte par exemple ou sur ces cinéphiles condamnés en 2006 à la flagellation par des shebabs somaliens. En surfant sur les interdits, certains pays, au nord comme au sud du Sahara laissent les extrémistes religieux agiter le fouet au nom du blasphème. Boubacar Boris Diop pointe ces nouvelles censures morales et sociétales, religieuses, confrériques, chez lui, au Sénégal.

Ces rapports de force, où la société civile pèse d'un poids lourd, imposent une norme morale sans qu’il soit besoin à l’Etat d’intervenir. L’écrivain malien Yambo Ouologuem, auteur d’un livre à scandale (Les Mille et une bible du sexe, 1969), ne vit-il pas reclus au fin fond d’un village du Mali, à jamais mutique ? 

Revue Africultures n°105, Objets sous séquestre. © DR

Objets sous séquestre, premier numéro d’une trilogie

La revue trimestrielle Africultures, qui se veut transdisciplinaire, travaille sur « les lignes de fond », selon le terme de sa rédactrice en chef, Anne Bocandé. Le numéro de décembre, Objets sous séquestre, étudie les mécanismes qui sont à l’œuvre pour empêcher la création. C’est le premier d’une trilogie dont la parution s’étalera jusqu’en juin et qui fera l’objet de débats publics. Le prochain numéro, Objets d’inhumanité. Frontières, traversées, migrations, tentera de mettre en lumière la circulation des imaginaires dans le contexte actuel des migrations et du durcissement du régime des visas. Enfin, le troisième, Objets vivants d'un temps de crise, portera sur les nouveaux chemins de la création contemporaine et sur les scènes émergentes en Afrique.

Objets sous séquestre, censure et autocensure. Revue Africultures n°105. Paris L’Harmattan, décembre 2016. 22 euros.