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Publié le • Modifié le

Visa pour l'image: Louie Palu raconte l'entraînement des soldats dans l'Arctique

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«Le Réseau d’alerte avancé», Louie Palu. Visa pour l'image 2019 à Perpignan. RFI / Igor Gauquelin

Parmi les 24 expositions présentées cette année au festival Visa pour l'image, celle de Louie Palu. Ce photojournaliste canadien a photographié pendant quatre ans des entraînements militaires dans l'Arctique. Un reportage rare sur les enjeux de notre temps, réalisé dans des conditions extrêmes. Entretien.


De nos envoyés spéciaux à Perpignan,

RFI : Vous êtes venu à Perpignan cette année pour présenter votre travail sur l'Arctique. Vous avez suivi des opérations militaires sur des milliers de kilomètres pendant quatre ans dans le froid, à la fois dans le nord du Canada et dans le nord des États-Unis. Comment vous êtes-vous retrouvé là ?

Louie Palu : J'ai commencé à couvrir des conflits vers 2004. Mes parents étaient enfants pendant la Deuxième Guerre mondiale. À table, ils me disaient : « Tu n'aimes pas ce qu'on te donne à manger ? Nous, pendant la guerre on n'avait rien. » Pouvoir imaginer à quoi ressemblait une guerre a beaucoup contribué à dessiner mon propre parcours par la suite, notamment l'Arctique.

► À lire aussi : Visa pour l'image: photographier l'urgence environnementale en Afrique

J'ai commencé à travailler sur l'Arctique en 1993. J'ai grandi en chassant et en pêchant avec mon père dans le nord de l'Ontario, notre province. J'ai été, d'une certaine manière, construit pour le froid, pour réaliser ce projet, pour ce moment précis. Mon quart de siècle à courir le monde pour suivre des conflits m'a également entraîné.

Pendant la Guerre froide, il y avait sur place un réseau d'alerte avancé, une chaîne de radars construite pour anticiper une possible attaque catastrophe russe par le pôle Nord, qui n'est jamais arrivée. À bien des égards, cela a toujours été la grande incertitude, l'Arctique. Mais ce qu'il s'y passe va tous nous affecter : c'est l'endroit le plus impacté par le changement climatique. Nous devons visualiser cette réalité.

Je ne crois pas qu'on va se tirer dessus là-haut, mais je crois que nous sommes revenus à certaines tensions que nous avions connues auparavant. Pour différentes raisons évidentes : des gouvernements différents, des régimes qui ne se ressemblent pas - je ne ferai d'aucun pays le vilain de cette histoire. Mais ce qui se passe, c'est que la Terre est ronde, et que ni les ressources ni l'espace ne sont éternelles.

Le photojournaliste Louie Palu, vendredi 6 septembre à Perpignan dans le cadre du festival Visa pour l'image 2019. RFI / Igor Gauquelin

De nouvelles routes maritimes sont en train de s'ouvrir dans le Grand Nord. Votre travail, qui aurait pu être un travail de magazine, de documentaire, se transforme presque en travail de news. L'actualité s'accélère ?

Faute de pouvoir aller là-bas, les gens s'imaginent l'Arctique à travers les ours polaires, la glace, la neige, le vide, peut-être les indigènes, les Inuits. Mais cela ne va pas plus loin. Je crois que quand les gens regardent mes photos, ils se disent que c'est bien différent de l'Arctique qu'ils imaginaient. Parfois, on me parle de pingouins, je dois répondre : « Ça, c'est le pôle Sud, l'autre pôle ! »

Ce que nous devons imaginer, c'est cet incroyable futur, sombre à certains égards, où un tout nouvel océan va s'ouvrir, où les gens pourront voyager. Ce moment dans l'histoire est sans commune mesure avec quoi que ce soit dans le passé. C'était un endroit où l'on ne pouvait pas aller : maintenant des équipages pourront. Qu'est-ce que cela signifie pour la sécurité de l'environnement et notre monde ?

Il y a l'idée diffuse qu'on pourrait pêcher ou trouver du pétrole dans l'Arctique, que tout cela est à portée de main désormais. Ceux qui ont de grands besoins veulent en être. Et il semblerait que le seul outil dont dispose tous ces gouvernements est d'envoyer l'armée sur place. Il faut se le demander : que fait la police dans l'Arctique ?

La métaphore, la couche profonde que j'essaie d'incorporer dans mon travail, c'est que la nature, c'est la puissance absolue. Quand on abuse d'elle, la nature peut répondre au-delà de toute arme ou technologie dont on dispose pour nous sauver. Mais je veux rester positif : je voudrais voir les armées faire de la sécurité pour éviter les pollutions, protéger les espèces, je crois que c'est l'avenir. Cette philosophie, c'est ce qui va nous sauver sur cette planète. Et éviter de nous battre les uns les autres.

Vous dîtes que tout vous a amené dans votre vie à réaliser ce travail. Les conditions sont extrêmes. Aviez-vous tout anticipé en tant qu'homme et en tant que photographe ?

Plein de gens peuvent se préparer à l'Arctique. Mais au final, l'Arctique met en échec tout ce qu'on invente. Les hommes ont parfois l'ego de penser qu'ils ont la puissance ultime. Dans l'Arctique, vous voyez toutes ces nouvelles inventions humaines et toutes ces choses censées prendre le dessus sur la nature. Mais l'Arctique n'est pas un endroit qui se laisse maîtriser. L'appareil photo, certains jours, il gèle, ça ne marche pas. Certains jours, je gèle, et ça ne marche pas.

«Le Réseau d’alerte avancé», une exposition signée Louie Palu dans le cadre du festival Visa pour l'image 2019 à Perpignan. RFI / Igor Gauquelin

Vous accompagnez des militaires dans le Grand Nord, une région si inhospitalière que le simple fait de respirer, lorsqu'il fait -60 °C, peut vous coûter la vie...

La différence entre ce genre d'entraînements militaires et n'importe quel autre, c'est que vous pouvez mourir chaque jour en vous entraînant. C’est le seul endroit au monde où la température de l'air vous tuera. Si vous êtes blessé, vous pouvez mourir simplement parce qu'on se retrouve dans l'incapacité de vous conduire à l’hôpital dans la semaine, parce que la météo est trop mauvaise.

L'autre challenge, c'est la partie psychologique. Il y a au moins deux mois de noir quasi total. Après deux semaines, vous commencez à vous sentir vraiment déprimé. Si je devais envoyer une armée là-bas, c'est la première chose dont je me préoccuperai. J'ai dû passer des tests. Il faut pouvoir s'entraîder. C'est le plus hostile des environnements, à moins d'être dans un volcan ou un truc de ce genre.

Vous perdez vos gants, vous pouvez mourir. Vos mains vont congeler, cela peut suffire à avoir de très sérieux problèmes. Vous mettez mal votre masque, vous récoltez une cicatrice noire sur votre visage pour toujours. Si vous tombez malade, parce que vous avez mangé quelque chose par exemple, ou trop bu de café, vous avez la diarrhée, et vous attrapez froid : danger !

Si vous ne changez pas de chaussettes chaque jour, ce sont vos pieds qui prennent froid. Et quand cela arrive là-haut, vous ressentez la peur. La seule fois où j'ai vu des soldats ressentir une telle peur, c'était en Afghanistan, quand ils marchaient dans un champs de mines. Parce qu'ils savent, quand ils entrent là-dedans, que la situation n'est plus sous contrôle. Vous ne pouvez pas voir la menace, elle peut surgir à chaque instant et vous tuer.

On peut se retrouver dans une tempête de neige. Votre moto-neige vous lâche, personne ne s'en rend compte et ils avancent. Vous êtes perdu au milieu de nulle part, il n'y a pas de route, vous ne pouvez pas allumer votre téléphone, il n'y a pas de ligne. Votre GPS ne fonctionne pas.

Vous pensez à Han Solo là-haut, des fois ?

J'adore la question ! L'Empire contre-attaque, planète Hoth au début du film. Il y avait des jours là-bas, je m'arrêtais devant une base par -60 °C, et je me disais : « Cette scène est tout simplement irréelle. » C'est si réel que ça devient irréel. Dark Vador va atterrir, on va monter sur l'Étoile de la mort. Il y a des endroits que je n'avais pas le droit de photograpier, parce que ce sont des bases radars top-secrètes. Genre « US Space Command », comme au Groenland.

Toutes ces scènes que l'on voit dans la science-fiction viennent de choses qui existent. L'Arctique dont je peux vous parler a clairement inspiré certaines scènes. Han Solo ? Plutôt Luke Skywalker et cette énorme créature qui l'attaque. À chaque fois qu'il faut aller au toilettes, de nuit, vous êtes seul, vous jetez un œil hors de la tente, et vous espérez qu'il n'y a pas d'ours polaire qui vous attend !

Vous en avez vu ?

Plusieurs, oui ! À un mètre de moi, sur l'eau généralement. Ils essaient d'attaquer le bateau, donc on vire de bord. Ils sont magnifiques à observer, mais voilà la situation, les gars : un ours polaire, c'est une machine à tuer. Il peut survivre à l'environnement le plus extrême sur Terre, il peut nager. Il chasse tout ce qu'il veut dans l'Arctique. Il ne fait que tuer, avec un maximum de violence, et manger. Dans un certain sens, il symbolise la toute-puissance de l'Arctique.

Sur le site de Visa pour l'image : Louie Palu - Expositions 2019

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