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Russie Diplomatie

Publié le • Modifié le

Espionnage: les bévues du renseignement russe

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Un inspecteur de l'OIAC avec ses valises de travail sur les lieux de l'attaque chimique sur l'ex-espion russe Sergueï Skripal. REUTERS/Peter Nicholls

Longtemps méconnu du grand public, le GRU n’a cessé de faire parler de lui ces derniers mois. Les services du renseignement militaire russe se sont ainsi retrouvés au cœur de plusieurs affaires retentissantes, de l’affaire Skripal aux cyberattaques ayant visé des pays occidentaux. Et le scandale s’est parfois nourri de « boulettes » inattendues de la part d’un service jusqu’alors réputé pour sa discrétion.


De notre correspondant à Moscou,

GRU : ces trois lettres se sont constamment retrouvées à la Une des médias internationaux au cours des derniers mois. Jusqu’alors méconnus, les services de renseignement de l’armée russe sont accusés d’avoir trempé dans plusieurs affaires qui ont encore aggravé les tensions entre la Russie et les pays occidentaux. Et dans plusieurs de ces affaires, les traces laissées derrière eux par les suspects mènent, presque trop facilement, aux services de renseignement militaire russe.

Dans l’affaire Skripal, deux sites d’investigation réussissent ainsi, en quelques semaines, à identifier les deux hommes accusés par Londres d’avoir empoisonné l’ancien agent double et sa fille, et à prouver leurs liens avec le GRU. « Pour trouver qui se cachait derrière le pseudonyme d’Alexandre Petrov, nous sommes partis du postulat que le GRU avait conservé son véritable prénom et sa véritable date de naissance, raconte Roman Dobrokhotov, rédacteur en chef de The Insider, et l’un des auteurs de l’enquête. Nous avons donc cherché dans une base de données de résidents de Saint-Pétersbourg, et nous avons trouvé une seule personne correspondant à ces deux critères. A partir de là, tout était facile : nous avons trouvé une voiture enregistrée à son nom à l’adresse du GRU, son numéro de téléphone, et enfin son véritable passeport. »

L'homme qui disait s'appeler Ruslan Boshirov (à droite) a été identifié comme étant Anatoli Tchepiga, un colonel des services de renseignement de l'armée russe. Metropolitan Police handout via REUTERS

L’enquête menée par The Insider avec le site britannique Bellingcat est accablante pour les deux suspects. Deux hommes dont la « couverture » avait déjà semblé bien légère, lors d’une interview télévisée surréaliste durant laquelle ils avaient laborieusement tenté de se présenter en simples touristes, venus à Salisbury pour y admirer sa cathédrale. 

Avalanche de preuves

Dans une autre affaire, celle de l’espionnage présumé de l’Organisation internationale pour l’interdiction des armes chimiques à La Haye, c’est une avalanche de preuves qui est laissée dans leur sillage par les quatre suspects appréhendés par les policiers néerlandais. A commencer par ce téléphone portable dont la puce avait été activée à côté du quartier général du GRU à Moscou. Et surtout, cette note de taxi allant de l’un des sites du renseignement militaire russe à l’aéroport de Cheremetievo à Moscou. Autre erreur, l’enregistrement d’un véhicule appartenant à l’un des quatre suspects… là encore, à l’adresse du GRU.

Comment expliquer ce que certains n’hésitent pas à qualifier « d’amateurisme » de la part d’agents autrefois réputés pour leurs compétences et leur savoir-faire ? « Le renseignement militaire en Russie a changé de rôle, avance Alexandre Goltz, analyste militaire indépendant. Au lieu d’essayer de comprendre les plans et les secrets de leurs adversaires, ils se sont engagés dans ce que l’on a appelé des « mesures actives ». Et quand vous vous lancez dans des opérations comme l’empoisonnement des Skripal, il est évident que vous allez attirer l’attention du contre-espionnage. »

L’expert fait remonter à l’annexion de la Crimée, en 2014 le « basculement » du GRU dans ces activités « offensives » qui vont rendre plus vulnérables ses agents. « La Crimée a été un véritable triomphe pour le GRU, et validé cette nouvelle orientation des services de renseignement militaires. »

En prenant part à des actions plus « offensives », le GRU change de dimension, et ses agents n’y sont pas forcément prêts. « Ils ne sont pas entraînés pour ce genre d’opération, explique Roman Dobrokhotov. Le GRU est un service de renseignement militaire, ses agents sont censés agir dans un contexte militaire, et donc ils n’ont pas l’habitude d’effacer leurs traces… C’est pour ça qu’on les trouve aussi facilement ! En réalité, il n’y a pas de structures capables de faire ce boulot car le FSB (ex KGB) ne travaille que sur le territoire russe. Quant aux agents du SVR, l’autre grande agence russe de renseignement, ils sont beaucoup plus discrets. Mais ils ne sont pas formés pour ces opérations « actives », pour des assassinats par exemple. » 

Soutien indéfectible

Le GRU va-t-il souffrir de ces bourdes à répétition ? En Russie, la guerre des services existe – et la rivalité entre le renseignement militaire et le KGB, à l’époque soviétique, est restée dans toutes les mémoires. Pour autant, le Kremlin n’a visiblement aucunement l’intention de « lâcher » le GRU au bénéfice d’autres services plus discrets – ni de se priver d’un service devenu un élément essentiel de sa politique extérieure.

Non content de nier en bloc toutes les accusations formulées par les Occidentaux, et de répondre par le mépris aux enquêtes mettant en lumière les actions du GRU, le Kremlin n’a pas hésité à apporter un soutien appuyé au service et à ses agents. « Je connais vos capacités uniques, y compris dans le domaine des opérations spéciales », déclarait ainsi Vladimir Poutine, le 2 novembre dernier,  lors du 100ie anniversaire du GRU. Et l’ancien agent du KGB de conclure : « Je suis convaincu de votre courage personnel et de votre professionnalisme. » 

Chronologie et chiffres clés