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Publié le • Modifié le

Pascal Légitimus: «Je suis arménien dans la vie et antillais sur scène»

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A l'occasion du sommet de l'OIF à Erevan, l'humoriste, acteur et réalisateur français Pascal Légitimus a accepté d'évoquer son parcours personnel, entre Paris, l'Arménie et les Antilles. © Mehdi Chebil

A l'occasion du sommet de la Francophonie, qui se déroule les 11 et 12 octobre 2018 en Arménie sous la devise « Vivre ensemble », RFI est allé dans les coulisses du théâtre des Variétés, à Paris, pour rencontrer Pascal Légitimus, qui se prépare à la tournée de son spectacle Non à l’argent.

Le comédien français d’origine antillaise et arménienne évoque les points communs existant entre les cultures de ses ancêtres, tout en expliquant comment il tâche de les transmettre à ses propres enfants. L'ancien membre des Inconnus rend hommage au courage de ses parents, qui ont su « s’aimer en période de racisme ». Entretien.


RFI : Votre devise est de « transmettre et mettre en transe ». Comment envisagez-vous de le faire sur scène pour votre spectacle Non à l’argent, dont les représentations en France ont débuté en octobre 2018 ?

Par la thématique du spectacle, car elle est universelle. Beaucoup de personnes peuvent s’y identifier en bien ou en mal. Malheureusement, l’argent est un bon serviteur et un mauvais maître. Aujourd’hui, c’est l’étalon, une mesure universelle qui permet de définir si on est pauvre, riche ou bourgeois. On oublie souvent que le cœur prime avant tout. Aujourd’hui, on juge les gens, notamment dans les pays comme les Etats-Unis, par une question « combien tu vaux ? » au lieu de demander « comment tu vas ? » L’argent a une importance. J’ai choisi cette pièce pour le fond et la forme. J’aime bien faire rire, mais il faut qu’il y ait une résonance sociale.

« Choisir un homme de couleur était une audace »

Cette formule de l’humour et de la profondeur, on la trouve également dans votre pièce Alone Man Show, que vous avez jouée pendant trois ans et où vous assumez votre métissage. Votre père est originaire de Guadeloupe, votre mère arménienne. Que représente pour vous la rencontre de ces deux cultures aussi rares que vous appelez « Caucase-cocotier » ?

J’ai eu l’idée de ce spectacle en regardant la photo de mariage de mes parents, qui trônait sur la cheminée. Je me suis dit que ces personnes étaient très courageuses, dans les années 1950, de s'unir en période d’après-guerre, pré-algérienne, à l’époque où le racisme était encore très présent aux Etats-Unis. Je dirais que ma mère a eu plus de courage que mon père, car elle était une émigrée arménienne avec une éducation religieuse. Choisir un homme de couleur était une preuve d’audace. Elle a eu des reproches de sa famille, qui ne voulait pas qu’elle se marie avec un Noir, qui en plus de cela était un artiste. Donc, c’était une double faute. « On a beaucoup souffert. Marie-toi avec un avocat. Tu auras moins de soucis », lui disait sa famille.

Partant de cette histoire, j’ai décidé de me remémorer ce que j’ai vécu au second degré. J'ai réalisé une psychanalyse grâce à ce spectacle qui m’a permis de mettre à niveau mes expressions latentes, d’exulter toute cette problématique, cette gêne d’être entre deux cultures, de les assumer. Sachant qu’en apparence, je suis resté quand même antillais ; le côté arménien ne se voit pas. Donc, avoir une couleur « entre deux chaises » était très compliqué. Ce spectacle m’a permis de m’identifier plus clairement et de savoir qui je suis. Il a une utilité pour les Arméniens, les Antillais et tous ceux qui ont des difficultés par rapport à la représentation.

Vous rendez hommage à vos parents qui ont eu le courage de s’aimer en cette période de racisme. Pensez-vous qu’on a tourné cette page sombre de l’histoire et qu’on a véritablement appris à vivre ensemble, comme l’évoque la devise du prochain sommet de la Francophonie à Erevan ?

La situation a beaucoup évolué. La France d’aujourd’hui est le résultat de beaucoup de métissages. Même avant Jésus-Christ, elle a été envahie par des Vikings, des Huns, des Teutons... Donc, je pense qu’il n’existe pas de « vrai Français », même si certains le revendiquent et se décrivent comme des Blancs aux yeux bleus, comme par exemple Eric Zemmour récemment, avec cette polémique sur les prénoms. Le métissage est partout : cela peut même être l’union entre un Ch'ti et un Marseillais. Ce qui pose encore problème aujourd’hui, à mon avis, c’est la religion, qui divise plus qu'elle unit. On refoule les gens à cause de la religion.

« On ne voit plus en moi ma couleur, mais le personnage »

Pensez-vous que vous auriez eu plus de difficultés à monter sur scène si l'on ne vous avait pas donné comme prénom Pascal, mais un prénom arménien comme Asadour par exemple ?

Comme je suis déjà connu, il m’est moins difficile de monter sur scène aujourd’hui. C’est moins difficile qu’à une époque, comme celle de mes débuts, lorsqu’il m’était difficile de jouer en tant que tel, parce qu’on n’arrivait pas à m’identifier. Il m’est arrivé que pendant les castings, on me prenne pour des rôles clichés de dealer, de Black de quartier, de chauffeur de taxi... Alors que je voulais jouer des rôles « normaux ». Je disais : « Pourquoi ne puis-je pas jouer le rôle d’un avocat ou d'un médecin ? Il y a bien des gens de couleur qui exercent ce métier. » Mais on me disait non.

Aujourd’hui, ma force, c’est d’avoir pu faire comprendre que je ne suis pas une couleur mais un acteur. On ne voit plus en moi ma couleur, mais le personnage. J’ai plein de copains qui sont en difficulté encore aujourd’hui. Même dans l’audiovisuel, au niveau de la production ou parmi les décideurs, on estime que « placer » des Arabes, des Noirs, des Asiatiques ou même des handicapés, ou encore des personnes obèses, ce n’est pas bien. Alors que l’on doit représenter la France telle qu’elle est, avec des êtres humains !

Quel est le point commun entre les Antillais et les Arméniens ?

Le point commun, c'est la souffrance. Chaque peuple a eu son lot de génocides. Un peu plus de 1,3 million d’Arméniens ont été décimés. Du côté antillais, nous avons le génocide africain, avec la déportation et la mort de dizaines de millions de personnes. Hélas, l'homme est un loup pour l’homme, et ce n’est pas encore fini.

Dans votre spectacle Alone Man Show, vous dites que vous êtes issu de deux peuples qui ont tellement souffert qu’il ne vous reste qu’une seule chose à faire, c’est de faire rire…

J’ai plongé là-dedans dès ma jeunesse. J’ai entendu des lamentations, évidemment plus de côté arménien, car c’était plus frais. Ma grand-mère racontait des histoires sordides. Je parlais un peu arménien, j’allais à l’église, car j’étais baptisé à l’église arménienne, rue Charlot. Un petit métisse dans une église arménienne en train d’écouter des histoires abominables de viols et de meurtres, c’était un peu déroutant. Du côté antillais, c’était un peu plus ludique. Pour s’échapper du passé, ils étaient plus dans l'amusement, dans l’exultation. J’étais ballotté entre les deux structures affectives. Je suis vraiment au milieu. En conclusion, je suis arménien dans la vie et antillais sur scène.

« Plus on enfonce, plus cela remonte. L'humour m'a permis d’exulter »

Quand vous avez joué pour la première fois votre spectacle Alone Man Show, vous avez pleuré à la fin. Est-ce votre côté arménien qui ressort ? Car comme vous le dites, « l’Antillais ne pleure pas trop »...

C’est lié à l’histoire. Les esclaves n’avaient pas le droit de s’exprimer, de gémir, de s’amuser. Ils devaient travailler en étant traités pire que des chiens par leurs maîtres. Donc, l'Antillais est un peu plus pudique par rapport à l’expression de ses sentiments. Il cache la douleur, parce que cela fait mal. Alors que chez l’Arménien, la douleur est présente et se transmet avec l’éducation. Il faut savoir d’où l’on vient. Moi, je suis l’empreinte de tout cela. J’ai pleuré dans ce spectacle, parce que je me suis laissé aller au moment où je raconte comment j’ai perdu ma mère.

Vous dites qu’à ce moment vous avez perdu vos repères.

Ma mère est décédée quand j’avais 15 ans. Mon père n’était pas souvent là, parce qu’il travaillait. La belle-mère est arrivée. Elle était très aimante, mais c’était différent. Moi qui suis l’aîné, j’ai été frappé de plein fouet. J'étais en carence affective en pleine adolescence. La femme pour moi était quelque chose d'un peu abstrait. C’est en cela que je n’ai pas eu l’occasion de m’exprimer affectivement. Dès que j’entendais le mot « maman », « la fête des mères », cela me faisait quelque chose. J’ai vraiment vécu la résilience. C'est la politique du bouchon de liège : plus on enfonce, plus cela remonte à la surface. L'humour m’a permis d’exulter tout cela.

« Les gens n’ont aucune référence de l’Arménien qui peut faire rire »

Vous parlez beaucoup de transmission, cela figure même dans votre devise. Comment arrivez-vous à transmettre vos cultures aussi riches et rares à vos enfants ?

Le hasard a voulu que ma femme soit arménienne. Et lorsque l’on s’est rencontrés, je ne le savais pas, et elle non plus de mon côté ! C’est comme s'il y avait un destin qui se mettait en route pour compenser l’absence de ma mère. J’ai rencontré quelqu’un qui, à la fin de ma vie, pourrait compenser ce manque. J’ai construit une famille dans les règles de la bienséance.

Vous faites partie du patrimoine affectif des Français. Mais pour certains, vous restez un parfait « inconnu ». Avant Alone Man Show, peu de gens connaissaient votre côté arménien. Vous ne l’avez pas rejeté, mais cette identité était un peu plus en retrait. Pourquoi avez-vous fait ce choix ?

Pour faire rire, l’aspect antillais est plus fort parce qu’on a une référence. Les gens n’ont aucune référence de l’Arménien qui peut faire rire. Mais j’ai eu l’occasion d’annoncer publiquement que j’étais Arménien en 1992 dans l’émission « 7 sur 7 » d’Anne Sinclaire. De l’autre côté, je n’ai jamais forcément dit que j’étais antillais. Je transporte les cultures, mais je n’ai pas à les prouver.

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